JE est un autre

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Le court !Je l'ai découvert avec Maupassant et ses jubilatoires " Contes de la bécasse " puis lors de mes études anglicistes avec les " short stories " chères aux anglophones ! Donc le " Short " ... [+]

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« Bonchour Madame ». Accueil chaleureux de mes nouveaux étudiants de niveau avancé en FLE. Un sigle qui désigne l’enseignement du français en tant que langue étrangère. Mon petit neveu me lançait l’autre jour cette remarque enfantine : « Tatie, le français c’est pas étranger puisque c’est français. »

Veille du 14 juillet. Premier jour de classe pour ce groupe fraîchement arrivé de Russie. Journée chaude et étouffante qui s’annonce ! Qu’importe ! La cocarde à la boutonnière, me voici métamorphosée en sans-culotte d’un jour prête à accomplir ma mission ! Ce ne sera pas un jet de pierres sur les émeutiers : il se trouve que les émeutiers auxquels je suis confrontée utilisent un objet assez curieux, plat comme un galet, de couleur sombre, vive ou bariolée et qui, par le miracle du Saint-Esprit s’anime, bruite ou parfois entonne selon le goût de son propriétaire une valse électronique de Schubert ou un soul barrywhitesque !

Après avoir fait l’appel, la chaleur est telle que je mandate Pavel pour l’abaissement des stores. Assis, seul à une table, lunettes noires de soleil. Effet de coquetterie ou intention délibérée de choquer voire provoquer l’institution enseignante ou le parent potentiel que je représente ? Il entreprend donc la lourde tâche que je viens de lui infliger avec un flegme maladroit qui amuse ses camarades. Il heurte une table, puis une autre, atteint enfin le mur et tâtonne avant de trouver la manivelle. Les gloussements montent en volume déclenchant une rafale de rires jusqu’à ce que Pavel, excédé, jette sa paire de lunettes.

Silence pesant dans la classe. Une béance venue de nulle part où le chant des cigales s’engouffre, donnant un aspect pathetico–pittoresque à la scène qui s’offre à mes yeux. Un phénomène étrange se produit : l’expression de mes affreux jojos change, se modifie, se transforme, se caméléone. Une contagion émotionnelle envahit l’atmosphère, telle une réponse. Quinze réponses à la détresse de l’autre. Cet autre, Pavel. Quinze visages qui se modifient, qui s’allongent ou se rétrécissent. Certains affichant la stupeur, d’autres la perplexité, l’interrogation. C’est une palette d’émotions qui se lit sur les figures. Les émotions de l’autre, leur semblable, résonnent en chacun d’eux, les agitent, les pénètrent jusqu‘au plus profond de leur être dans des abîmes insondées et qu’ils n’auraient jamais imaginés.

Leur compagnon Pavel est en souffrance. Toute sa tête, son corps en transpire. Ce corps, un instant plus tôt maladroit et gauche, gesticule tel un pantin désarticulé et dans la minute qui suit, se raidit et se crispe. On bascule directement dans « Les temps modernes » de Charlie Chaplin. Il est pris d’un violent tic nerveux au niveau des yeux qu’il gratte de façon énergique et anarchique. Sa voix chevrote un temps, puis lâche un terrible : « che - ne – vois - PAS ». Ses yeux, d’où « la divine étincelle est partie » ce feu dérobé aux cieux, ce don merveilleux de la lumière , ce miroir de l’intelligence n’est plus ou n’a jamais été...

Et aussi invraisemblable que cela puisse paraître, se déroule devant moi un spectacle que je ne reverrai sans doute pas de toute ma carrière ! Mes quinze caméléons se frottent eux aussi vivement les yeux de manière compulsive. Irrépressible envie de se gratter à la vue d’une personne en train de se gratter. C’est la contagion émotionnelle qui s’exprime à travers eux à partir de ce que reflète le visage et le corps de Pavel. Ils entrent ainsi sans le savoir vraiment en résonance avec Pavel. Se tisse un lien entre eux et lui qu’ils n’auraient, au grand jamais envisagé, ni même soupçonné.

Connaissez-vous cette petite partie dans le cerveau qui porte le nom d ’« insula » ? Et qui, à elle seule, intègre toutes les modifications qui interviennent en chacun de nous. Insula, chère Insula, à toi seule tu brandis ton drapeau sur le champ révolutionnaire de ma classe estivale et ton imprégnation est telle que l’état affectif de mes étudiants s’en trouve modifié ! Et les voilà attentifs à l’expression, à toutes les contenances du visage de Pavel. Un savoir mouvant insaisissable de ce qui LE traverse, LES transforme, LES darwinise... J’assiste, ébahie, à ce spectacle singulier où l’empathie naît, prend diverses formes, s’adapte, évolue. Ce ressenti de l’intérieur qui amène à la compréhension des ressentis d’autrui. Pareillement, se dévoile l’expérience des sentiments de son prochain, celle qui nous suggère et nous autorise à exprimer notre part d’humanité et, par voie de conséquence, nous légitime la lutte contre l’indifférence.

Alors emportée par un tel consensus, je décide de remettre au prochain cours la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » pour proclamer non pas les libertés fondamentales mais plutôt la prévalence des relations interindividuelles entre les humains et j’inscris la citation suivante au tableau :
Selon Lauren Wispé, « L’objet de l’empathie est la compréhension. L’objet de la sympathie est le bien-être de l’autre. En somme, l’empathie est un mode de connaissance ; la sympathie est un mode de rencontre avec autrui » Que vous inspire cette citation ?

JE est un autre. Cet autre Pavel.

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