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Jardins [Jowel]

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Sylvain Nawrocki

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Les lumières artificielles s’éteignaient progressivement dans la serre. Les ouvriers encore présents finirent rapidement de ramasser leurs outils, avant de regagner leurs quartiers. Un seul restait dans la pénombre, Jowel. Il ne faisait pas que soigner les plantes, comme les autres ouvriers agricoles. Il leur parlait, il leur chantaient des berceuses le soir, en caressant leurs feuilles pour en retirer toute particule qui pourrait gêner la photosynthèse. Jowel, chérissait les plantes plus que tout. Alors il repensait à ce que son père lui avait dit un jour, alors qu’il était enfant. Quelques paroles qui avaient forgé son caractère.

Les plantes ressentent bien des choses, mon garçon. Plus que tu ne peux l’imaginer ! Si seulement tu avais pu les voir sur Terre. On aurait dit que parfois, elles communiquaient entre elles et avec les animaux. J’y étais presque ! J’allais comprendre comment elles faisaient ! J’ai l’impression que ce n’est plus possible ici, peut-être leur manque-t-il le contact avec la Terre. Pourtant, je ne désespère pas, un jour je trouverai. Même si je dois y passer le reste de ma vie.

Mais il ne trouva pas. Il laissait en mourant, le fruit de son travail dans les mains de son fils dont malheureusement la sensibilité n’avait d’égal que sa bêtise. La nature l’avait doté d’une grande force et d’un cœur d’or, en omettant de garnir sa tête de la moindre aptitude à la réflexion. Toute sa vie, il avait été la risée de ses camarades, ce qui lui importait peu, puisqu’il ne s’en rendait pas compte. Pour lui, il n’y avait que les plantes.

Quand Jowel revint à la salle commune réservée aux ouvriers agricoles, ses collègues lui avaient préparé un tour dont ils avaient l’habitude et qui prenait à chaque fois. C’était tellement facile de le tourner en ridicule. Le buffet proposait aux ouvriers une demi-douzaine de plats pour se restaurer entre leurs heures de travail. Et Jowel n’en mangeait qu’un. Toujours le même : le flan aux framboises. Quand il arriva devant le buffet qu’il scruta avec attention, il n’en restait plus un seul. La mine dépitée, il se dirigea vers la sortie pour regagner ses quartiers, avant de voir par terre, un pot du met délicieux. Il s’approcha pour le ramasser, mais quand il put le toucher des doigts, le dessert recula d’un mètre. Jowel fit encore un pas pour le saisir, sans se rendre compte des rires étouffés qui l’encerclaient. Quand le pot vint se nicher sous une table, Jowel ne se découragea pas ; Il s’immobilisa un instant et regarda dans une autre direction comme pour surprendre le flan aux framboises lorsqu’il passerait à l’assaut. Puis d’un bond, il éjecta deux tables avec force, et parvint à se saisir du dessert fuyard. Il le regarda avec des étoiles plein les yeux, comme s’il avait accompli quelque exploit, sans réaliser que ses camarades s’étaient précipités sur celui qui avait tiré les ficelles de ce canular, et qui maintenait son bras droit en hurlant. Il avait reçu une des tables de plein fouet, lui brisant les os. C’était Hec’ le meneur de la bande. Pas très futé non plus dans le genre, mais au tempérament agressif. Deux ouvriers accompagnèrent Hec’ à l’antenne médicale sans tarder.

Quand les agents de sureté lui demandèrent ce qu’il s’était passé, il avait prétexté une mauvaise chute sans dénoncer Jowel. Il lui fallut quatre semaines avant de se remettre de sa blessure. Du temps qu’il mit à profit pour préparer sa vengeance, car il était résolu à ne pas en rester là. Jowel, lui, continua sa vie comme si rien ne s’était produit, puisque dans son petit monde, rien de particulier ne s’était produit. Il avait mis plus d’une semaine à se rendre compte de l’absence de Hec’, et il fallu lui expliquer plusieurs fois qu’il s’était cassé le bras, et reviendrait sous peu parmi eux.

Hec’ se remit au travail encore une semaine sans que rien ne se passe. Puis un jour, il suivit Jowel jusque chez lui après une journée de labeur, accompagné de ses brutes, pour faire passer un message que même un idiot comprendrait. Décidés à en découdre, ils attendirent qu’il entre et s’invitèrent dans ses quartiers. Jowel se retourna et afficha un sourire béat.

– T’es réparé ? demanda-t-il

Il n’attendait pas vraiment de réponse, et de toute façon les quatre agresseurs n’auraient pu en donner tant ils furent surpris de découvrir l’intérieur des appartements de Jowel. Personne avant eux n’était jamais entré. Il y avait des rangées de serres, emplies d’une multitude de plantes, de toutes les couleurs, et de différentes tailles. Tout était parfaitement organisé, et ne laissait en définitive que peu de place pour vivre, seulement de quoi se déplacer au milieu des végétaux. Les quatre brutes restèrent en admiration devant cette diversité de couleurs et de formes. Jowel le ressentit immédiatement et le prit comme un compliment, oubliant la question qu’il avait posé quelques secondes plus tôt. Son sourire grandit, lui fendant le visage en deux. Jusqu’à ce qu’il sentît chez ses invités un sentiment tout autre. L’étonnement s’était évanoui, et ils retrouvèrent la raison de leur présence. Hec’ répondit enfin à la question.

– Que oui, je suis réparé, et je vais te montrer à quel point, fit-il en écrasant son poing dans la paume de sa main.

Les agresseurs s’avancèrent alors menaçant, et Jowel perçut qu’il était à présent en danger, quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Pris de panique il recula en bousculant une des rangées de serres qui vint se fracasser par terre. Hec’ et ses hommes avançaient inexorablement, satisfaits de voir l’émoi qu’ils provoquaient. Soudain, les quatre brutes s’immobilisèrent. Leurs yeux se mirent à pleurer, leurs muscles se raidirent, leurs gorges se serrèrent. Jowel était acculé au mur, et regardait sans comprendre ses agresseurs s’écrouler et se tordre de spasmes incontrôlables. Il resta un temps ainsi à voir se tortiller de douleur ses camarades, avant de les sortir un à un dans la coursive et demander de l’aide aux hypérionniens alentours. Les secours arrivèrent rapidement et conduisirent tout le monde aux soins intensifs.

Une enquête fût menée une fois tous les hommes rétablis. Il avait été difficile de tirer la moindre information du pauvre Jowel qui n’avait rien compris à ce qui s’était passé. On apprit que les plantes présentes dans son logement avaient été responsable de la réaction qu’avaient eu les quatre hommes. Elles avaient massivement diffusé dans l’atmosphère de la pièce des pollens inhabituellement toxiques. Pourtant des particules avaient été retrouvées dans le corps de Jowel, qui n’avait pas été atteint. Les botanistes les plus mesurés déclarèrent, qu’au contact des plantes, Jowel avait été immunisé, et que la diffusion des toxines était pure coïncidence. Les plus farfelus d’entre eux, adeptes des travaux que son père avait effectué des années plus tôt, cherchèrent à trouver un lien entre la frayeur de Jowel et une réaction de défense des plantes, mais sans résultat particulier.

De nombreux botanistes ont depuis repris les notes du père de Jowel, tentant de trouver le lien qui pouvait unir les plantes entre elles, voire les animaux qui les entourent. Si à ce jour personne n’a encore rien trouvé, la légende veut qu’un jour, un botaniste de génie découvrira ce lien et permettra à l’être humain une forme de symbiose avec les végétaux, ouvrant la voie d’une nouvelle évolution.

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