Janvier, cette année-là

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Janvier n’avait pas été aussi froid depuis longtemps. Dix ans ? Bien plus. Les parents d’Antoine vivaient encore en ce temps-là – quel hiver ! les canalisations de la maison avaient gelé, il s’en souvenait ; et pendant une semaine ils avaient dû faire fondre de la neige dans une marmite sur le feu pour avoir de l’eau. En avril cela fera quinze ans que ses parents seront décédés – tous les deux la même année : la mère d’abord, sans prévenir, sans être malade, sans avoir jamais vu un médecin ; le père trois semaines plus tard, de chagrin. Depuis ce temps-là Antoine parlait souvent tout seul. C’était devenu une habitude.
Le thermomètre était descendu en dessous de zéro depuis plus d’une semaine, après d’importantes chutes de neige, et il affichait moins 15 depuis trois jours.
Assis à la table de la cuisine devant un grand bol de café fumant, Antoine écoutait l’horloge égrener les secondes. Dehors tout était blanc, silencieux. Il faisait trop froid pour neiger. Trop froid aussi pour sortir. Le vent transperçait jusqu’aux os. De toute façon, il n’était pas obligé de sortir ; il avait des provisions pour plusieurs jours : des œufs, des conserves, des pâtes, du riz. Il était prévoyant. Et puis il ne mangeait presque rien. La cuve de fioul était encore à moitié pleine, heureusement. Pas de passage du facteur depuis cinq jours : c’était le signe que la route vicinale n’était pas praticable. Il n’y avait qu’une chose à faire : attendre que ça passe.
Le givre recouvrait par endroits, en de minces couches, la vitre de la cuisine. Avec la bise qui soufflait dehors, le froid s’immisçait dans la maison par tous les interstices – il fallait calfeutrer portes et fenêtres le mieux possible. Les radiateurs chauffaient comme jamais. Le chat ne sortait plus qu’une fois par jour ; roulé en boule, il ne quittait pas le dessus de lit en laine. Dehors, une bande d’étourneaux était perchée sur le fil du téléphone. Tout à l’heure, comme tous les matins, Antoine ouvrira la fenêtre et lancera deux moitiés de pomme dans la neige. Les étourneaux se serviront en premier, en se chamaillant bruyamment. De vrais soudards. Les merles resteront à distance, puis s’approcheront en sautillant prudemment, en silence. L’étourneau est grossier, mal élevé, sans gêne. Comme la plupart des gens de nos jours, pensait Antoine.
10 heures 30. Il était encore trop tôt pour allumer la télé. Le matin, il mettait la radio. Quand il suivait une émission, il commentait souvent à voix haute, interpellait l’animateur, le journaliste, l’invité – surtout les politiques. Le reste du temps il n’écoutait pas vraiment ; mais il trouvait que ça faisait du bien, ça permettait d’avoir un peu de monde à la maison. Aujourd’hui il n’avait pas envie d’écouter la radio ; il appréciait ce calme. Depuis qu’il était à la retraite, il ne voyait pas grand monde. Juste quand il descendait au bourg pour les courses, une fois par semaine. Et le facteur quand il passait. Et aussi Louise, mais pas tous les jours. Il n’y avait que cinq maisons dans le hameau. Du temps où elles étaient toutes habitées cela suffisait pour donner de la vie ; surtout tant qu’il y avait des enfants. Mais les enfants ont grandi, ils sont partis vivre ailleurs ; et les parents sont décédés. Louise et Antoine étaient seuls depuis des années. Louise était veuve depuis bientôt vingt ans. Son fils unique travaillait à Paris. Antoine ne s’était jamais marié.
Antoine se lève, va rincer son bol à l’évier, le pose sur l’égouttoir. Il prend une pomme dans la corbeille à fruits, la coupe en deux, ouvre la fenêtre et jette les deux moitiés dans la neige. Les étourneaux, immobiles, le regardent. Ils attendent que la fenêtre se referme. Antoine connaît leur manège, il les laisse languir un peu. Il se penche pour regarder la maison de Louise à cinquante mètres. La route est blanche, recouverte de neige gelée. Personne ne passe jamais par ici pour déblayer. Antoine referme la fenêtre et réchauffe ses mains sur le radiateur. Il observe les étourneaux à travers le rideau : leur sarabande a commencé, ils sont déjà autour des pommes, à becqueter, se quereller. Sans foi ni loi. Incorrigibles.
Il prend ses mots mêlés sur le buffet de la cuisine, les ouvre à la page où était resté son crayon et va s’asseoir dans le fauteuil du salon, près du radiateur, face à la télé éteinte. Il s’absorbe dans son jeu et continue la grille commencée la veille au soir. Le silence règne dans la maison. Le tic-tac de l’horloge de la cuisine continue de marteler chaque seconde. Antoine, habitué, ne l’entend plus. Au bout d’un quart d’heure, il pose son magazine. Se lève et retourne dans la cuisine. Cela faisait cinq jours qu’il n’avait pas vu Louise. Avec le temps qu’il faisait, pas étonnant. Cela arrivait, à cette saison. Et puis ils étaient l’un et l’autre très indépendants. Mais quelque chose le chiffonnait.

***
A vingt ans, Louise avait la réputation d’être la plus belle fille du canton. D’un tempérament gai, dynamique, elle aimait danser, s’amuser, rire. De nombreux hommes lui tournaient autour le samedi soir quand elle allait au bal. Mais sage et sérieuse, elle savait d’un mot éconduire les plus audacieux. On ne lui connaissait aucun flirt. Antoine, de deux ans plus jeune qu’elle, faisait partie des prétendants. Louise l’aimait bien. Un soir de juin elle se laissa cependant séduire par un jeune homme d’un village voisin – ils se marièrent à l’automne. Antoine n’aimait pas le mari de Louise, il le trouvait arrogant, fainéant, hâbleur. Louise n’était pas heureuse en ménage. Antoine le savait, il espérait qu’elle divorcerait. Mais cela ne se faisait pas. Pas en ce temps-là. Il avait attendu, malgré tout, pendant des années.
Louise accepta stoïquement sa vie, et le temps s’écoula. Lorsque son mari décéda d’une maladie fulgurante, des années plus tard, elle venait d’avoir soixante ans.

***
Antoine ouvre la fenêtre de la cuisine, faisant s’envoler les étourneaux et les merles surpris. Il se penche à nouveau au-dehors. Lorsqu’il referme, il passe dans le salon, décroche le téléphone, compose un numéro et attend. Il raccroche au bout d’une minute, va dans la chambre pour enfiler un pull, mettre sa parka, puis se rend dans le garage, chausse ses bottes et prend des clés accrochées à un clou.

Le col relevé, coiffé d’un bonnet et la tête enfoncée dans les épaules, Antoine marche à petits pas prudents sur la route enneigée. Sa main droite tient un bâton en guise de canne ; l’autre, enfouie dans la poche de sa parka, serre les clés. Une bourrasque soulève un tourbillon de neige ; le vent de face glace son visage. Le ciel est bas, gris. Il avance, penché. La neige gelée craque sous ses pieds.

La maison de Louise n’est plus très loin, encore une vingtaine de mètres. Il regarde la cheminée. Toujours rien. Aucune fumée depuis ce matin.
Sur le fil téléphonique, les étourneaux se sont tus. Curieux, ils observent Antoine qui pousse le portail de chez Louise. Le vent s’est calmé. Et dans le froid silence de janvier, la neige retombe lentement.
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