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Assis avec les petites, Hugo écoutait sagement l'histoire que racontait sa grand-mère, de cette princesse dont la chevelure si longue, si belle, avait des pouvoirs magiques. Caressant ses cheveux ras, il s'imaginait alors, possédant un tel atout lui permettant ainsi l'évasion. Oui, Hugo à peine âgé de six ans, rêvait déjà d'un monde de liberté... Mais la fin de l'histoire sonnait comme un glas. Le livre de conte se refermait. Et il était temps pour lui de rejoindre ses petits cousins, ce clan de garçons qui jouaient dans la cour ensoleillée.
Alors, il traînait les pieds. Il les rejoignait sous l'œil des adultes mi-moqueurs, mi-agacés qui au passage le taclaient d'un « Va jouer avec les garçons ! »
Alors, il allait jouer avec les garçons, à ces jeux de sauvages qui l'agressaient et lui faisaient si peur. Ce ballon incarné en « diable » qui s'abattait sur sa tête et le fracassait volontairement et qui s'amusait à lui casser les jambes pour faire rire les autres.
Hugo devenait l'artiste de sa propre déchéance et il gagnait le César du piètre comédien. Il pleurait. Il savait pleurer. D'ailleurs, il aimait pleurer. On lui disait qu'il pleurait comme une fille. Pourquoi ? Les filles ne pleurent pas plus, ni mieux que les garçons ! Il avait vu sa mère pleurer... voilà, il voulait pleurer comme sa mère...
Son père ne le regardait plus vraiment. Et lorsqu'il s'adressait à lui, c'était pour lui adresser des remontrances. Un jour, il avait entendu son père dire : « Moi qui voulais tant un garçon ! Un fils ! » C'est vrai qu'ils n'avaient aucun point commun. Son père aimait la chasse, le foot, la boxe... Hugo aimait la nature, les infimes détails qui font de la faune et de la flore, les richesses du Monde. Et malgré son jeune âge, il s'intéressait à la biodiversité. Il accompagnait sa grand-mère dans toutes ses réunions écologiques.
Alors, pendant que son père et ses cousins, enfin tous les mâles de la famille frottaient leurs fesses sur les gradins du stade hurlant des mots inconvenants que personne n'oserait répéter à la maison, Hugo s'éclatait dans la compréhension du tri sélectif.

Hugo grandit dans la sensibilité. On l'inscrivit à la chorale où sa voix cristalline fut remarquée. Cette voix qui avait la pureté d'un joyau et la profondeur d'un cri.
Parfois, lorsque personne ne le voyait et que sa petite sœur s'endormait la première, il entrait à pas feutrés dans sa chambre et retirait délicatement des mains de sa cadette, la petite poupée qu'elle tenait. Il emportait son petit larcin dans sa propre chambre, dans son lit. Il avait alors un sentiment de quiétude, de bien-être. Il caressait les cheveux de la poupée. Et même, si la pièce était plongée dans l'obscurité, il savait exactement la beauté du jouet. Il savait qu'elle était pour lui, la perfection. Et du haut de ses douze ans, il imaginait la magnificence d'une telle réussite. Les contours, les formes, la plastique impeccable, le maquillage éternel, les habits de lumière... la vie devait être facile lorsque l'on ressemblait à cette poupée... sa sœur appelait sa poupée « Gloria ». Oui, la vie devait être facile, lorsque on avait le minois de Gloria.

Si les années passaient, elles ne se ressemblaient que dans la continuité de l'incompréhension pour et envers Hugo. Ces quinze ans ne lui apprirent qu'une chose : « La vie n'est pas un long fleuve tranquille. » Sa voix avait mué, mettant fin à sa carrière de soliste dans la chorale. Les garçons de l'école ou bien ceux de la famille le regardaient comme un « Alien ». Peut-être. Lui-même se jugeait un peu ainsi. Les filles... les filles ne le reconnaissaient pas dans leur groupe. Il faut dire que physiquement, avec ses cheveux courts, très courts, son père l'exigeait, ses traits grossiers et sa pomme d'Adam proéminente et il ne faut pas oublier une pilosité naissante, il n'avait rien de féminin. Et pourtant !
Oui, pourtant, tout en lui n'était que finesse ! D'abord finesse de l'esprit. C'était un élève brillant, excellant dans toutes les matières. Dans ses manières où certains moquaient en imitations grotesques, une maladresse gestuelle touchante.
Ensuite, il était un véritable atout pour le bien-être du foyer. Il faisait chaque jour sans rechigner le ménage, la corvée de vaisselle, il sortait le chien, il sortait la poubelle. Et surtout, il se taisait. Il avait appris à parler le moins possible. Il regardait. C'était bien suffisant. Il était là. Et cela, il le savait, c'était déjà trop pour les autres. Pour les siens. Qui veut d'un « Albatros émasculé au diadème invisible de Cendrillon ». Son père ne lui adressait plus la parole. Même sa réussite scolaire ne l'intéressait pas. Sa mère évitait son regard lorsque son mari se trouvait dans la même pièce qu'eux ; après tout, c'était lui qui avait cherché ces problèmes. A t-on idée de se comporter de la sorte !
Et la seule qui aurait pu l'accepter ainsi, était morte... oui, le jour où Hugo avait perdu sa grand-mère, il avait compris que pour lui, cette maison, n'était plus son havre de paix et qu'il fallait très vite qu'il s'en aille.

Parfois, il sentait la petite main de sa sœur le frôler et il rêvait que ce geste soit bien réel...
Un jour, il partit. Juste un mot sur la table. Il pensait recevoir des appels. Il ne reçut rien. Hugo vécut mal des années. Puis, un jour, il mourut... seul...
... Gloria mit des années à se construire. D'abord, dans la souffrance. Comme une chrysalide prisonnière d'un masque de fer. Oui, chaque étape de cette reconstruction fut douloureuse. Puis, dans la solitude. Heureusement Gloria aimait pleurer. Les pleurs aident à la survie. Et puis, peu à peu comme un phénix, elle est devenue une femme rayonnante. Finis les quolibets ! Lève la tête Gloria ! Prends la parole Gloria ! Parle ! Oui parle ! Chante Gloria ! Chante ! Ta voix est redevenue cristalline !
Oui, mais tellement d'années ont passé. Trop d'années. Qui a envie de voir Gloria ? De revoir Gloria ?
D'accord, on ne vit pas pour les autres. Mais à force d'avoir donné plus d'importance aux autres, on réalise qu'il faut apprivoiser son nouveau soi. On réalise comme il est difficile de se faire confiance, de s'aimer, de s'admirer et de se dire en se regardant dans le miroir quelle femme accomplie, on est devenue !
... Un jour, peut-être, Gloria ira sonner chez sa sœur. Et qui sait... peut-être, en la voyant, cette dernière se rappellera... la jolie poupée qu'elle tenait dans ses bras la nuit...

PRIX

Image de Automne 2017
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Keitam988 · il y a
Vraiment genial
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Sylvie Martorell · il y a
Merci.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Sylvie ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une perfection. Mon vote. Venez me lire à l'occasion
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Kiki · il y a
souvent qualifié. Et on le comprend vu vos texte. BRAVO.
Je vous invite à aller lire à l'occasion le poème "les cuves de Sassenage" Merci d'avance

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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec un grand plaisir, Sylvie, votre belle nouvelle que j'ai commenté et pour laquelle j'ai voté.
Vous avez aimé Pétrole et j'ai espoir que vous aimerez Mumba tout autant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Bernard Boutin · il y a
Un récit sensible dénué de sensiblerie empreint de tolérance et d'humanisme pour parler des personnes qui ne sont pas dans leur " sexe ". Un bel hommage à toutes celles et ceux qui ont le courage d'assumer leur transformation malgré les épreuves difficiles qu'il leur faudra traverser !
Merci pour ce texte Sylvie !

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Nadine Gazonneau · il y a
Super texte sur le droit à la différence. Mon vote avec plaisir. Je vous invite à découvrir "le grand noir du Berry" en finale du prix haïkus. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
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Obsidiane · il y a
Titre symbolique et bien choisi !
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Pascal Depresle · il y a
Une magnifique écriture pour un sujet si bien traité. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Gisny · il y a
La différence qui devrait être un enrichissement, reste, malgré l'avancée des mentalités, un sujet tabou. Le handicap, la couleur de peau, la religion, la taille, le poids, et même la couleur des cheveux, tout est prétexte à rejet. " Nous ", préférons rester entre nous, bien séquestrés à l'intérieur de nos frontières mentales et gare à celui ou celle qui arrive et qui n'entre pas dans la globalité environnante. Bien triste, navrant même. Les avancées de la technologie sensées nous éclairer, nous permettre de dépasser nos à-priori, ne fait que renforcer et multiplier nos carences. Je pense aux réseaux sociaux, aux médias en général qui amplifient le phénomène sans que les dirigeants s'activent à essayer de changer le cours. Enfin, il y aurait tant à dire. Votre texte, empreint d'une douce mélancolie mérite hautement une récompense car il est essentiel à une prise de conscience collective, du moins, ce qui devrait être le cas. Bonne chance à vous.
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