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On s’est ratés une première fois j’venais d’arriver en CM2 dans une nouvelle école. Très mauvais ça. J’avais laissé tous mes potes et j’étais en colère. Et j’avais peur.
Pas triste non, ça m’aurait rendu trop fragile.
On avait déménagé parce que les vieux y pouvaient plus payer l’appart où on vivait.
Je dis les vieux maintenant mais à cet âge je disais.
Papa. Maman.

Mon père avait perdu son job restructuration et actionnaires pas contents de devoir mettre moins de caviar dans leurs épinards et tout ça. Du coup il traînait ses savates dans le nouvel appart. Deux pièces en HLM c’est pas grand, même avec un fils unique. J’me rappelle encore le bruit que ça faisait sur le lino. Ses savates. On aurait dit un fantôme. Dur de s’concentrer sur les devoirs. Et quand il traînait pas il fumait et picolait de plus en plus et je sentais son humeur s’assombrir au fur et à mesure que tombait la nuit. Quand la vieille rentrait – tard – des ménages qu’elle accumulait, le matin avant l’ouverture des bureaux, la journée chez des familles, le soir après la fermeture des bureaux, elle devait encore se taper le repas qu’était pas fait et le ménage chez elle aussi pendant qu’on mangeait avec mon père. En silence. Au début en silence. Et puis le daron il a commencé à gueuler de plus en plus. Et puis les coups sont arrivés.
Mais c’est une autre histoire.
Alors quand je l’ai vue, là, dans ma nouvelle classe de CM2, avec ses cheveux, et ses yeux, alors quand je l’ai vue là j’ai complétement craqué, d’un coup. Mais j’venais d’arriver alors qu'elle était au centre de l’attention de tout le monde depuis des années. Pourtant je savais même à cet âge que j’avais quelque chose. Le côté métis sûrement ça marche souvent. J’étais plutôt beau gosse quoi. Et au CM2, j'bossais encore, je croyais encore à ce que me répétait maman tous les matins, tu vas y arriver toi, tu vas pas finir comme nous, t’auras pas la misère sur le dos toute ta vie. Comme quoi les mères ça sait pas toujours tout.
Mais c’est une autre histoire.
En fin d’année à force de la mater j’avais dû user au moins la moitié de mes yeux et elle ça la faisait rire, et le Printemps et le début d’été aidant on s’est parlés, et franchement quelques semaines de plus et c’était bon, j’crois que j’aurais eu le courage de lui prendre la main et de lui parler de l’avenir au collège quand on pourrait se filer des rencards. Parce qu’à l’école les seuls rencards c’était les anniversaires chez les uns et les autres, et ça c’était pas vraiment le genre de la maison. Et puis l’été les vieux ont vraiment commencé à se friter, je devrais plutôt dire le vieux à vraiment commencé à friter la vieille, et il a été convenu du côté des adultes, sans qu’on m’ait jamais demandé mon avis, que ce serait mieux si je pouvais prendre un peu de champ en partant interne à l’autre bout de la ville. Ok j’ai obéi. A 11 ans on obéit. Et je l’ai perdue de vue. Jamais oubliée.

On s’est raté une deuxième fois en troisième. Je finissais de glandouiller dans mon collège d’internes en attendant la fin, ça faisait longtemps que j’avais renoncé à pas avoir la misère sur le dos et j’allais être orienté vers je sais pas trop quel impasse où me caser jusqu’à 16 ans. C’était sinistre chez moi quand je rentrais. Et c’était sinistre aussi dans mon internat. Non pas que tous soient comme ça je sais. Mais j’étais mal tombé quand on m’avait jeté du circuit normal. Un collège paumé dans la banlieue, pratiquement que des mecs en difficultés scolaires et familiales. La loose quoi.
Ils avaient organisé un cross inter-collèges dans la ville. Mixité sociale, solidarité, créer du vivre ensemble et tout ça.
Elle était là. Queue de cheval bondissante. Super nike aux pieds, short de malade sur des jambes à tomber par terre avant de démarrer la course. Elle m’a reconnu et m’a fait bonjour de la main avec un grand sourire et des signes pour me dire on se voit après, hein ?
Et puis les filles ont démarré. Et puis nous. Et figurez-vous que je suis arrivé troisième, ça doit être le sang. Alors du coup avec la médaille et tout je l’ai perdue de vue. Gros bazar avec des centaines d’élèves surexcités dans tous les sens. Vous allez me dire que j’aurais pu la chercher sur Snap. Ça c’est une phrase de maintenant. Mais à l’âge que j’ai là où je vous parle ça existait pas encore trop, ça balbutiait et moi je faisais pas partie des familles à la pointe de la technologie. Si vous voyez ce que je veux dire. Alors je l’ai retrouvée ni sur Snap ni ailleurs et on m’a envoyé glander jusqu’à 16 ans dans un bahut encore plus loin. Sûrement histoire que je n’entende plus les hurlements du vieux. Et surtout les pleurs de ma grosse débile de mère qu’était même pas foutue de se tirer de ce trou à rats où elle continuait à bosser pour payer son pinard à l’autre là, et à s’en prendre plein la gueule si en plus le repas était pas prêt à temps.
Moi je commençais aussi à picoler sec d’ailleurs et à fumer aussi, de la beuh je veux dire, pas que des clopes. Mais jusqu’à 16 ans c’était encore le week-end ou pendant les vacances. Et je commençais à bien me servir dans le portefeuille de la vieille qui voyait bien mais qu’osait rien dire. On sait jamais. Si j’avais tenu du père. Mais c’est une autre histoire.

 

Jamais deux sans trois on dit. C’était un beau soir de juin, vraiment chouette, le genre qui vous fait croire que vous pouvez encore vous en tirer dans la vie parce que vous avez 18 ans, quelques tunes en poche gagnées dans un boulot de merde mais comme vous êtes tout seul et que vous vivez chez vos parents c’est comme de l’argent de poche. On s’est retrouvés en boîte où des lycéens fêtaient leur bac. Evidemment gros rires dans ma bande de potes débiles, je dis débiles maintenant de là où je suis, gros rires sur les intellos et j’vous passe les vannes sur les meufs qui savent lire, et qu’est-ce qu’on va pouvoir leur apprendre d’autre. Et puis elle. Ses cheveux. Ses yeux. Un peu allumés par quelques verres on voyait bien qu’elle avait pas l’habitude. Mais c’était le bac et elle l’avait eu haut la main. Et encore une fois elle m’a reconnu et là elle est venue vers moi et qu’est-ce que tu deviens et moi j'ai prévu ci et ça pour après et toi, et on a passé la nuit à parler et à danser et à enfin s’embrasser et là j’ai vraiment cru que ça y était et que j’allais pouvoir tourner la page sur ma vie de merde et partir avec l’amour de ma vie à la fin de la nuit, dans l’aube qui se lèverait sur ses cheveux noirs aile de corbeau et ferait briller ses yeux.
J’y ai vraiment cru.

 

On y est à l’aube.
Les voitures de pompiers, celles des flics, les ambulances aussi font un bruit du diable et je l’entends encore plus de là où je suis.
Je flotte au-dessus d’une bagnole qu’est bien enfoncée dans le platane sur cette foutue route toute droite entre la boîte et la ville. J’suis pas seul à flotter. Y’a mes vieux potes Clément - c'est sa caisse qu'on regarde de haut - et Jérémy qui tournent en rond sans comprendre encore. Peut-être qu’y ont pas encore assez dessoûlé.
Et puis y’a elle aussi. Elle me regarde avec des yeux pleins de haine et de dégoût. De peur aussi. Pas de tristesse. Ça la rendrait trop fragile. Elle voulait pas qu’on rentre avec eux, t’as vu comme ils sont bourrés qu’elle m’a dit, y sont pas en état. Alors j’lai un peu bousculée, histoire de montrer quand même que c’est moi qui décide, même si j’suis amoureux, et qu’il me tardait de rentrer pour pouvoir la mettre dans mon pieu en tout bien tout honneur.
Et comme ma débile de mère elle a pas su dire non.
Elles sont vraiment toutes nazes ces meufs.
En tous cas une chose est sûre.
On se ratera plus jamais maintenant.

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Kiki · il y a
tristesse du moment mais une réalité plus qu'on ne le pense. J'ai aimé je vous le fais savoir
Je vous invite à aller lire le poème es cuves de Sassenage, je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité adorée et magique. MERCI D'avance

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Vanessa Michaud · il y a
Vraiment poignant
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Marie-José Sibille · il y a
Merci Vanessa. Très encourageant.
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Hervé H · il y a
Une bien triste histoire, hélas si fréquente ... trop fréquente, même. :'-(
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Marie-José Sibille · il y a
Oui, les statistiques sont parfois dures ! Merci Hervé.
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Claude Smadja · il y a
Toute la detresse d’un enfant victime de parents defaillants eux memes victimes d’un engrenage pervers qui les détruit
Et a la fin cette rencontre entre deux mondes que tout oppose jusqu’au denouement absurde et implacable
Merci marie jose meme si c’est tres poignant
Claudy smadja

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Marie-José Sibille · il y a
Et si tu peux mettre un coeur, c'est le seul moyen pour moi de connaître les lecteurs et de savoir que ma nouvelle est appréciée.
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Marie-José Sibille · il y a
Je suis très marquée par le nombre de jeunes qui finissent écrasé.es sur un platane de manière absurde. Je pense que cela aurait pu m'arriver et que j'ai eu un ange gardien costaud. J'ai à coeur de contribuer à éveiller la conscience des jeunes (à commencer par les miens) sur la nécessité de savoir dire non. C'est une manière parmi d'autres. Merci Claudy pour tes lectures et commentaires fidèles !
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Martine Tina · il y a
Bravo Marie-Jo, on s'y croit vraiment, même si on en a écu qu'une petite partie.
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Marie-José Sibille · il y a
Merci Martine.
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Chantal Guignié · il y a
Bravo ! ça m'a touchée aux tripes par cet enchainement impitoyable et pourtant... pas inéluctable
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Marie-José Sibille · il y a
Merci Chantal. Quel plaisir de te voir en photo même si petite ... ça fait longtemps !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une descente aux enfers étape par étape, jusqu'au sens propre peut-être de cette expression.
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Marie-José Sibille · il y a
Merci Patricia. Mais qui sait ce qu'il se passe dans les limbes ? Une rédemption ou une résilience possibles ?
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Patricia Burny-Deleau · il y a
C'est ce qu'on leur souhaite :-)
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Etty · il y a
J'y étais avec ce gamin . Merci de cette nouvelle, témoignage de ces misères humaines.
Rosane

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Marie-José Sibille · il y a
Merci pour l'empathie avec le gamin, ils en ont besoin, et ils en ont beaucoup au départ.
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Bea · il y a
Bravo Marie Jo en peu de mots, presque des larmes aux yeux, mais ca m'rendrait trop fragile !! Bravo pr ce melange amer de violence et injustice sociales, de cruautes familiales d'absence totale de mots et de conscience , qui si souvent, construisent nos vies !! Que cette nouvelle ns aide a etre, meme fragiles, a le clamer pr que notre societe en soit une !! Beatrice Bartoli
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Marie-José Sibille · il y a
Merci Béatrice pour les larmes aux yeux - théoriques - partagées, et la compréhension que le but de l'écriture est de faire bouger les lignes.
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