Jalousie

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Mais c’est pas vrai, elle le fait exprès ! Déjà 1heure et demi du matin, elle m’avait jurée « une heure maxi, promis ». Qu’est-ce qu’elle fiche ?

Et puis elles commencent à ma fatiguer elle et sa bande de copines, plus ça va, plus elles l’accaparent, plus elle se retrouvent pour discuter des heures et des heures, dans je ne sais même pas quels bistrots, c’est bien simple, ce n’est plus supportable.

J’en ai marre, je me couche et je lui fais la gueule quoi qu’elle tente.

Là je vais devenir dingue, 2 heures et demi, bien sûr que je n’arrive pas à dormir, qu’est-ce qu’elle croit ? comment s’endormir avec le souffle coupé, mal à la poitrine à force de s’angoisser, qu’est-ce qui a pu lui arriver, qu’est-ce qu’elle fabrique ?

C’est plus tenable, je vais virer neuneu. Je me lève et je vais voir si je la trouve. Je préfère encore tomber sur les choses les plus sordides que de continuer à me tordre les tripes de ne pas savoir. Je m’habille en hâte, mon téléphone (on ne sait jamais, si elle m’appelle), ma veste et me voilà dehors avec la poitrine prête à exploser.

Tiens mais il y encore un monde fou, à bientôt 3 heures, qu’est-ce qu’ils font tous dehors, OK il fait doux, mais quand même. Commençons par le bord du canal, il y a pas mal de bistrots qui restent ouverts jusqu’à pas d’heure, les terrasses quasi bondées, du bruit comme en pleine journée, des tas de gens assis partout, sur les balustrades, le bord du quai, les seuils de portes, étonnant.

En attendant, rien de ce côté là. Passons à la cour intérieure de l’ancien parlement, haut lieu boboesque s’il en est, j’aime bien y trainer de temps en temps, mais de les voir tous afficher leur mines pénétrées de distanciation brechtienne et leur ébouriffage étudié à la mèche près, je ne sais pourquoi, ça me coupe la soif. Maud me le dit assez d’ailleurs que je n’ai qu’a pas les regarder, mais je ne sais pas pourquoi ça m’agace autant, je dois avoir peur que ça soit contagieux.

Bref, elle est pas là non plus, ni elle, ni une de ses inénarrables copines, je ne vais quand même pas sillonner comme ça tout le centre ville, elle n’a pas l’air de se rendre compte ce que c’est d’attendre sans savoir, en se demandant bien ce qu’elle fabrique, on passe par toutes la variantes possibles et imaginables de scénarii, des plus anodins (quand on veut se rassurer) aux plus glauques (quand on se laisse sombrer).

C’est effrayant, mais en même temps un peu pathétique, il faut bien le reconnaître. A croire que ce qui nous traverse la tête dispose d’un pouvoir incomparable au regard de ce que l’on voit, mais si le fantasme est si supérieur au réel, comment continuer à y vivre dans ce réel, hein? Je vous le demande. Je ne vais pas encore jouer au rationnel matérialiste râleur, mais il faut bien se le coltiner, le réel, on peut pas se contenter de l’oublier, parce que lui, il ne vous oublie pas !

On croirait ma mère.

Allez, encore la rue qui remonte vers la place du marché, toujours autant de terrasses de bistrots éparpillant sa clientèle aux alentours, toujours personne en vue, là ça devient vraiment... eh, c’est pas Julie là-bas !

Celle là, je la retiens, avec sa petite frimousse et ses grimaces de gamine à 45 ans bien tapés, elle m’énerve assez rapidement, mais elle me fait rire tout autant. Un bagou pas croyable, avec elle, on discute pas, on joue au ping-pong et il faut bien admettre, qu’à ce jeu-là, elle est plutôt bonne.

Ca y est, elle m’a vu, même pas effarouchée la guêpe, elle me rend mon regard, pour un peu, elle m’attendait. Passons en mode Colombo désœuvré, histoire de ne pas prêter le flanc à ses sarcasmes sur la jalousie maladive du mâle sur le retour. Tirons-lui les vers du nez tout en finesse, l’air de rien... « Tu cherches Maud, elle m’a laissé ça pour toi ».

Là, je suis pris au dépourvu. Colombo tombe l’imper et prend un peu piteusement le petit bout de papier plié en 4 tendu bien droit devant pour m’empêcher d’avancer plus loin. Un peu bêtement, je la regarde en hésitant à le déplier sous ses yeux, mais elle se retourne et s’échappe en quelques foulées. Bigre, qu’est-ce qui peut bien la pousser à se sauver comme ça ?

« RDV au Terminus, au fond, arrière salle à droite ». Je reconnais l’écriture.

Euh, il est quand même 3 heures et demi, alors un jeu de piste d’habitude c’est cool, surtout quand les enfants étaient petits, mais là, je ne sais pourquoi, j’ai pas l’enthousiasme spontané. Le Terminus est à 2 pas, j’y file, je la retrouve, je la choppe et à la maison, non mais sans blague. Toujours autant de monde sur la terrasse, un peu moins à l’intérieur, la douceur pousse encore les trainards dehors, voilà le petit couloir du fond, et hop à droite, l’arrière-salle derrière le rideau, pas de quartier, pas de sentiments, aucune explication n’est valable à cette heure, seule la réédition sans condition est acceptable, et encore, je ne parle pas des punitions à venir s’il faut mâter la donzelle pour de bon.

Tiens, le rideau écarté, tout est noir, j’ai pourtant bien lu, c’est bien là, à tout hasard j’avance un peu, et une petite voix semblant venir du fond de la salle chuchote « restes-là, ne bouge plus ». On dirait bien Camille (encore un autre numéro de la même bande de nénettes) mais ce petit murmure est vraiment faible, ça pourrait être n’importe qui. En même temps, j’applique les consignes, donc je n’ai pas trop à me poser de questions, peut-être que ma pauvre Maud cuve sa bière affalée sur une banquette, bien au calme, sous la surveillance d’une complice.

Donc je ne bouge plus, mais bon, on va pas non plus dormir ici, on va peut-être y aller, non ?

Le frôlement d’un bandeau sur le haut de ma tête me fait sursauter, quelqu’un dit « chuut » doucement juste dans mon dos, le bandeau se ressert sur mes yeux, puis plus un bruit. Ca y est, c’est plus un jeu de piste, c’est colin-maillard ! De mieux en mieux, je m’étonnes moi-même d’un tel sang-froid, la patience masculine n’a-t-elle donc aucune limite ?

Et puis une main (assez grande et plutôt ferme, sans doute une main de femme mais pas celle de Maud en tout cas) me fait faire demi-tour, une fois, deux fois, trois fois, OK j’ai compris, on est dans un polar, l’équipe de kidnapping me désoriente avant de m’enlever puis de me séquestrer tout près de chez moi tout en me faisant croire qu’on est l’autre bout de la ville. C’est vrai que j’avais un peu envie de l’espionner ces derniers temps, mais là, je me fais choper avant même de démarrer la filature, ou je suis vraiment nul comme espion, ou « elles» sont vraiment très fortes.

Finalement, l’enlèvement est de courte durée, à peine quelques pas dans les dédales des arrières salles du Terminus, je ne cherche même plus à savoir laquelle, perdu pour perdu, autant se laisser aller, pas désagréable d’ailleurs de se laisser guider par une femme inconnu pour une destination inconnue et dans un but encore plus obscur.

Il semble maintenant qu’on ait changé de salle, je me demande même si on n’a pas changé de bistrot, car, un court instant, j’ai senti un courant d’air, des bruits d’arrière cuisine, et puis plus rien.

Me voilà debout je ne sais pas où, apparemment tout seul, et sans la moindre idée de ce qui... et, mais une main me frôle, ho là, c’est quoi ? A nouveau, un léger glissement de quelques doigts sur ma cuisse droite, euh, y a quelqu’un ? le même effleurement sur l’autre cuisse, un peu plus bas, j’entends des mouvements devant moi, pas de doute, quelqu’un bouge très lentement, aucun bruit sur le sol, si c’est un fantôme, il est en chaussette, c’est la seule certitude qui me vient à l’esprit. Curieux comme on peut se raccrocher à des détails débiles quand on ne voit rien.

Là, ça n’est plus un frôlement, une main plus petite mais plus ferme appui sur mon ventre, au dessus de la ceinture, drôle d’effet, pas tellement parce que je ne l’ai pas vu venir, mais plutôt par la détermination du geste, ça ne tremble pas, ça s’impose à l’endroit où ça veut, plus que troublant. L’espace d’une fraction de seconde, j’imagine une deuxième main rejoignant la première, aussi déterminée qu’elle, mais visant une autre cible.

Forcément, ça ne rate pas, je commence à bander, pas à fond, mais ça vient quand même, et dans la seconde suivante l’image d’une bosse enflant sous le nez du fantôme jaillit dans mon cerveau et renvoi instantanément un ordre comminatoire dans la même zone, ça devient très gênant, ce jeu, je les aime bien les copines de Maud, mais là, non, ça va trop loin, c’est plus drôle, c’est...

La deuxième main pressentie se matérialise et avec elle la cible visée, voilà la braguette descendue sans aucune hésitation, la première main s’empare de la ceinture, une dextérité impressionnante, presque aucun bruit, je n’aurai pas fait mieux, et presque dans la continuité du geste, les deux empoignent le haut du pantalon et le descende lentement (slip inclus), très lentement, quasiment jusqu’en dessous des genoux.

Je n’aurai jamais cru que les quelques dizaines de centimètre du trajet pourraient durer aussi longtemps, pourraient exercer un tel pouvoir, pourraient même susciter une telle impatience dans l’infini lenteur, des jambes interminables m’auraient sans doute amené à un niveau d’extase cosmique, bon dieu pourquoi je ne mesure qu’1mètre quatre vingt cinq ?

Je ne crois pas avoir jamais bandé plus fort qu’à cet instant, et à l’instant d’après, la sensation d’une langue incroyablement experte à titiller mes recoins les plus délicats m’a fait chancelé, je crois bien que je serais tombé en arrière, si le fantôme ne m’avait saisi les deux fesses fermement pour me ramener en avant vers la profondeur de sa bouche.

Combien de temps cela a duré, absolument impossible à dire, une distorsion inouïe, une sorte de palier dans l’extase, ça ne semblait jamais vouloir s’arrêter, bien trop lent pour m’amener à jouir, mais bien assez pour décupler toutes les sensations en une onde continue de plaisir, une vraie téléportation.

Et puis, le fantôme se retire, doucement, lentement, et puis plus rien, plus de mains sur mes fesses, plus de bruit, juste le bruit assourdissant de mon cœur dans une poitrine manifestement bien trop petite pour lui. Revoilà les deux mains fermes qui arrivent de l’arrière en me frôlant, il n’y a pas à dire, c’est n’est plus le fantôme, c’est certain, elles remontent le pantalon (slip inclu) et à peine l’ensemble remis à poste, la ceinture est bouclée.

Quelques secondes plus tard, le bandeau est retiré, et je me retrouve seul dans l’arrière salle du Terminus, la même que tout à l’heure, juste derrière le rideau.

La désorientation engendrée par les tours sur moi-même n’était rien, absolument rien à côté de celle que j’éprouve désormais, mais qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce que j’ai fait, mais c’est pas vrai, je ne voulais pas ça !

Mais ça justement, je j’avais jamais rien connu de pareil, pas la moindre idée de combien de temps ça avait duré, pas l’orgasme habituel attendu au bout d’un mouvement frénétique, tout le contraire, un ascension progressive vers une douceur cosmique, la totalité de mon corps en rythme avec des gestes pourtant à peine esquissés, pour un peu j’aurais lévité.

Je ne me rappelle plus exactement combien de temps j’ai mis à retrouver mon chemin, mais ce dont je me rappelle très bien par contre, c’est la pesanteur de la culpabilité qui s’accroissait à chaque pas, mais qu’est-ce que j’ai fait, comment j’ai pu me laisser faire comme ça, comment je vais pouvoir lui dire, elle me croira jamais !

Comment je peux me retrouver avec un truc pareil sur la conscience, alors que j’étais près à tout casser un instant plus tôt, bouffé par la jalousie, taraudé par le fantasme de ne pas savoir, bien plus dévastateur que tous les aveux de la terre.

Et puis au fond ma poche, en fouillant vers mes clefs, un petit bout de papier remonte vers mes yeux et ma mémoire. Je ne parviens pas à raccrocher les morceaux, j’ai du vivre une expérience limite, un dédoublement de personnalité. Je tâtonne dans le noir jusqu’à la chambre, je me déshabille sans bruit et me glisse sous la couette et retrouve mon oreiller sans retrouver mes esprits.

Prenant un longue inspiration, j’essaye seulement de me relâcher, j’ai la tête qui tourne, mon cœur semble ralentir un peu et retrouver un peu d’espace vital.

Dans mon état de désorientation absolu, je n’avais simplement pas remarqué la forme à côté de moi sous la couette, alors même qu’elle me chuchote « ça t’a plus ? »
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