J'aime les chinois qui jouent Mozart...

il y a
4 min
70
lectures
23

Mon avatar : Un graf depuis longtemps disparu. Il personnalise mon état d'esprit : Réagir et l'écrire. Toutes mes œuvres déposés en libre  [+]

...comme Lang Lang au piano. A la kalach beaucoup moins. C’est pourtant la sérénade qu’ils donnèrent en ce premier jour de l’année du Dragon dans le triangle de Choisy du chinatown parisien.

J’ai rien non plus contre les sérénades, mais quand on me les siffle aux oreilles ça me fout les boules et je gare mes fesses, même si c’est pas de ce côté que j’entends le mieux.

Profitant d’un moment de calme - pendant les changements de chargeur - je soulevais le couvercle du conteneur d’ordures dans lequel j’avais plongé en catastrophe et prenais pleinement conscience de celle-ci. Une quinzaine de mafiosi de faubourg avançaient sur l’Avenue d’Ivry, jouant Mozart en staccato. En un clin d’œil, le secteur s’était vidé comme une artère fémorale attaquée au nunchaku. Les touristes, un instant trompés par la similitude entre le crépitement des balles et les pétards de carnaval, avaient vite rejoint les autochtones à qui on ne la fait pas.

Plus de peur que de mal. L’orage était passé. Des tirs en l’air pour impressionner. Ce n’était qu’un coup de semonce, un avertissement sans frais. Mais ça laissait présager une suite sportive. Je m’extrayais du conteneur, éjectais négligemment une pelure de banane de mon veston râpé et me mêlais à la foule qui avait déjà réinvesti la chaussée.

*****

Je pourrais vous dire d’un ton blasé, que c’est le quotidien d’un avocat du droit des personnes, mais c’est plus facile à exercer dans le seizième. Ici, il faut se battre sans cesse pour faire avancer les dossiers de demande d’asile, veiller au respect des droits des travailleurs - dans la mesure du possible, faut pas rêver - dans les ateliers de confection. Avec les nouveaux arrivants, les Ouïghours, c’est encore autre chose. Outre la mafia chinoise, on s’attaque aux services secrets infiltrés en Europe.

Si ce matin je jouais au lapin chassé, ce n’était pas à cause d’une petite main ou d’une exilée persécutée. Le dossier m’était tombé dessus comme la misère sur le monde, au sortir d’une sieste réparatrice dans le seul meuble de style du bureau, un fauteuil Chippendale en laque noire chinoisante, datant de 1880. Un règlement en nature.

Alerté par un léger froissement d’étoffe, j’ouvrais un œil et le refermais illico en tentant de garder encore un peu l’image rémanente.

— On ne peut pas toucher, mais il n’est pas interdit d’admirer. Me susurra une voix de poupée.

J’ouvrais les deux yeux et je n’eus pas assez de ces deux-là pour admirer la porcelaine chinoise qui se tenait devant moi. On n’avait probablement pas fait mieux depuis les Mings. C’est là qu’on se dit que notre langue, pourtant réputée est encore bien pauvre pour décrire tant de beauté. Le regard papillonnant, abrité derrière les longs cils noirs laissait deviner les jades les plus purs. Les cheveux, noirs eux aussi, encadraient un visage à se damner. Les lèvres enfantines cadraient parfaitement avec le son de la voix. Une poitrine menue, pointait sous le corsage chamarré et le jean slim moulait des trésors, prolongés par des jambes qu’on devinait fabriquées au tour, chaussées de mignons escarpins vernis aux motifs chinois, seule référence à ses origines.

Je ne pouvais devant tant de perfection lancer le banal « Que puis-je faire pour vous ? ». Encore moins, à la façon des privés US « Alors poupée, qu’est-ce qui t’amène ? ». Alors je restais là à la contempler d’un air bovin. Malicieusement, elle me lança « J’ai l’impression de m’être trompée d’adresse. Un avocat muet comme une carpe, c’est un oxymore ».

Elle reprit.

— Ma petite sœur Chang (signifiant belle et gracieuse) a été violée par notre oncle Xiong (grand,puissant). Nous voulons le faire condamner au regard des lois françaises. Pouvez-vous prendre en charge notre plainte ?

Tout cela, débité d’une traite, comme ci ces propos salissaient sa divine bouche.

Pressentant un dossier brûlant, je n’étais pas chaud pour m’en emparer. Devant mon silence qu’elle interpréta comme un refus, elle déclara « Vous êtes bien spécialisé en droit de la famille ? ».
J’ouvris enfin la bouche pour lui signifier que ce genre d’action faisait effectivement partie de mes attributions, mais que l’essentiel de mes dossiers se rapportait aux démarches de naturalisation.

— Eh bien ! Ça vous changera. La routine, ce n’est jamais bon. Il faut savoir se mettre en danger. Et devant mes yeux médusés elle sortie une liasse de biftons comme mon cabinet n’en avait pas vu depuis mon dernier relèvement fiscal – et c’était moi qui les refilais - déclarant « Ça suffira comme acompte ? ».
Sur ces mots, elle quitta mon bureau en me précisant « Je m’appelle Cui (jade). Tout le monde connaît la famille Zhàng. Vous pourrez rencontrer ma petite sœur chez moi, demain dix heures ».

Encore sous le coup de l’émotion suscitée par la vue de son petit postérieur s’éloignant dans le couloir, je m’empressais d’appeler Sam, le grouillot qui me servait à tout. A la fois, indic, coursier pourvoyeur de mon péché mignon et Wiki du quartier.
S’il connaissait la famille Zhàng ? A la tête de la mafia locale, elle régnait sans partage sur la diaspora. S’y frotter, c’était signer son arrêt de mort. Cui ? Une personnalité volontaire, étudiante en Fac, que le père industriel toujours par monts et par vaux avait laissé, ainsi que sa petite sœur, sous la garde de son frère. Pas vraiment sa meilleure idée.

Le lendemain, je rencontrais Chang, un bijou, mais pour l’instant une bouille chiffonnée par les larmes. Je suggérais à Cui de la faire prendre en charge par un psy. Celle-ci me rétorqua qu’elles pratiquaient Guanyin Citta et que c’était bien suffisant.

*****

A la suite du dépôt de plainte, la convocation de Xiong chez le juge fût la goutte d’eau qui fit déborder le vase (Ming ou peut-être Yuang). D’où la chasse à l’avocat, à laquelle je venais d’échapper. Les poubelles du quartier risquaient de devenir ma résidence secondaire.

M’étant ouvert auprès de Cui, de mon intention de me désaisir du dossier, je me retrouvais face à l’œil rond d’un bijou, qui malgré sa petitesse pouvait à bout portant faire autant de dégâts que les kalachs de Xiong. Je repris donc la procédure, lesté d’un nouveau confortable matelas, censé emporter mon adhésion en sus du flingue.

Pour étoffer le dossier, la douce Chang se confia sans contrainte, pleura beaucoup dans mon épaule et finit dans mon lit. Aussi belle que sa sœur, plus conciliante et moins tordue, les seules armes qu’elle possédait, son heureux caractère et son corps parfait, me convenaient parfaitement. Un sentiment très fort naquit entre nous, qui au fil de nos entretiens se mua en passion. Je ne me reconnaissais plus. Sans être un Don Juan, ma profession faisait que beaucoup de mes clientes insistaient pour me payer en nature. Des aventures sans lendemain.

Cette romance c’était sans compter sur un trait de caractère de Cui qui m’avait échappé. Une jalousie, une furie possessive et dangereuse. Ayant décidé que j’étais sa propriété privée, sans que rien ne se soit passé entre nous, elle me menaça des pires sévices si je ne cessais mes relations avec Chang. Celle-ci séquestrée et déjà très fragile, ne réapparut que lorsqu’elle fit les gros titres de la presse. Retrouvée dans sa chambre. A côté d’elle, des braises de charbon dans une poêle à frire ayant servi à son suicide.

*****

Afin de ne plus penser à mon amour perdu, j’ai poursuivi la procédure à mon compte en y incluant la séquestration à l’actif de Cui. Seul Xiong est bouclé pour quelque temps. Mais de sa prison il pilote toujours son gang. Aujourd’hui je descends l’avenue d’ivry, sans peur et sans reproche, mais sans illusions. Ses tueurs me font escorte et l’avenue s’est vidée. On fête l’année du chat et dans quelques instants, j’irais, qui sait, retrouver Chang, dans le bruit des pétards et des Kalachs qui jouent Mozart.

J’entends déjà le « Requiem ».
23

Un petit mot pour l'auteur ? 42 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer  Commentaire de l'auteur · il y a
Si vous aimez, vous aurez droit à une suite, mais une seule. En fin de compte, il y en a une autre.
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
La suite, la suite !!!
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
OK ! Pour très bientôt
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
On ne peut pas dire que Chang rit là
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Quel polar ! je vais voir la suite tout de suite...
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Et la suite de la suite
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Moi qui ai souvent du mal avec les polars, j'aime pourtant les tiens qui sortent de l'ordinaire tout en respectant les codes.
Celui-ci est très réussi (même si j'aurais aimé plus long pour cette première partie), notamment grâce à ce décor oriental où est plongé ce personnage principal qui, comme souvent chez toi, laisse entrevoir beaucoup d'humanité sous une couche plus rude.
Par contre, il y a Chan au début du récit et Chang ensuite.

Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Pour le décor, il eu fallu que je parle d'un endroit que je ne connais pas. Je suis très touché que tu aimes mes polars atypiques. Merci pour Chang. C'est le dernier qui était le bon.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Et ce ne sont pas des paroles en l'air.
On voit que tu t'es renseigné un minimum pour les éléments chinois ( ou du moins orientaux. Je pense au truc bouddhiste, le Guanyin Citta. Je ne connaissais pas et j'aime bien apprendre ce genre de choses), et du coup c'est crédible.

Il existe un polar fantastique bien réussi qui se passe à Hong Kong, de Romain D'Huissier, le cycle Les Chroniques de l'étrange. À lire si tu as l'occasion.

Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Moi non plus je connaissais pas. On fait des découvertes en cherchant de la doc, mais je ne fouille pas au point de faire de la description à la Flaubert, ce qui m'énerve chez certains auteurs de Short. On écris bien que sur ce qu'on connait bien.
Question polar, ça se borne au classique, le reste je n'accroche pas, surtout quand ça fait 400 pages. Minier par exemple, je dors dessus. Par contre Férey, j'aime beaucoup.

Image de JAC B
JAC B · il y a
Vraiment TOP Loodmer, on est happé par l'histoire qui sans chinoiseries excessives ne fait pas dans la dentelle. Je saute à la suite.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Faut pas compter sur moi pour faire des descriptions élaborées sur un sujet que je ne connais pas.
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Très bon texte, la suite évidement, toujours en traduction française, si possible...
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Bien sûr !
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Capitaine, tu m'as encore bien embarquée et loin d'ici, et oui, oui j'ai aimé le monde chinois, le langage, les idées, les couleurs et la fin qui reste bien ouverte .. tu es trop fort, tu le sais ! bravo .. tellement ... bravo ! Tu as la tête et le coeur aux voyages ... et on te suit avec tant de bonheur ! Bon alors oui, la suite ... et un bisou aussi !
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Comblé 😘
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une plongée dans un univers pas du tout de tout repos avec en prime , une visite guidée dans les tours du quartier chinois .
Oui , on aimerait une suite .

Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Ca vient, ça vient. Pour que vous ne perdiez pas le fil, je la met rapidement
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
Avocat, une vocation !
Avec des risques et des compensations...

Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
De moins en moins une vocation. Un vrai business, oui ! Et qui débouche pour beaucoup sur la politique, qui, c'est bien connu, est l'apanage des avocats et des toubibs.
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Comme un vieux film noir, un vieux polar à l'ancienne comme on les aime...
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
Avec un avocat qui va finir privé...de vie
Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
Oui mais quand même...!

Vous aimerez aussi !