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J'ai la mémoire qui flanche

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Noels

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Demain j'aurai cent dix ans.

Cent dix ! Putain, je suis pas loin du record. J'ai vu qu'un italien venait de fêter ses cent seize ans. En m'accrochant bien, j'ai des chances de le rattraper, et même de le dépasser. A moi le Guinness des records pour prendre sa place. L'homme le plus vieux du monde. On a bien quand même de drôles d'ambitions à cet âge-ci. Faut dire aussi qu'on a plus les moyens de viser grand chose d'autre que de devenir encore plus vieux. Ou alors une nuit avec une petite jeune centenaire... Non, je rigole. Je suis trop décati. Ah, il y a dix ans, j'étais encore vert. J'avais le sourire enchanteur, la main leste, et, ma foi, j'avais mes petits succès. Avec des plus jeunes. Tiens, une fois, j'ai même rejoint Claudine dans sa chambre. Claudine... Oui oui, celle qui a fait fantasmer des générations d'hommes à chacune de ses apparitions à l'écran. A soixante ans, c'est vrai qu'elle aurait pu être ma petite fille. C'est tout juste si on ne m'a pas traité de pédophile parce que je couchais avec une fille quarante ans plus jeune que moi ! Tout est question d'échelle en fait. Et puis dans sexagénaire, il y a sexe, c'est bien connu. On aurait aussi bien pu la traiter de gérontophile, tiens. J'ai été son premier et, à ma connaissance, son seul centenaire. J'ai si bien assuré que je m'en suis épaté moi-même. Comme souvent d'ailleurs. Je ne sais pas si du côté de mes compagnes mes prestations ont toujours été appréciées, mais moi je trouve que toute ma vie j'ai été un bon amant. Ce n'est pas un manque de modestie, c'est un constat. A mon âge, on consacre beaucoup de temps à faire le bilan de son existence. Eh bien de ce côté-là, je suis particulièrement satisfait.
La seule chose qui m'ait manqué, c'est de ne jamais vraiment rencontrer l'âme sœur. Oui je me suis marié trois fois, oui j'ai eu des liaisons de quelques mois et même de plusieurs années, mais je n'ai jamais eu ce sentiment de plénitude que ressentent les personnages de roman, de théâtre ou de cinéma.

Cent dix ans !
Rodrigue, qui l'eût cru ? Chimène, qui l'eût dit ? Tiens, j'ai des tirades de pièces qui me reviennent. C'était quoi, ça déjà ? Je l'ai joué vers 1930. Je devrais m'en souvenir.
J'ai la mémoire qui flanche, j'me souviens plus très bien... Ah zut. Ça aussi, c'est quoi ? ça me trotte dans la tête tous les jours. Les autres se plaignent. Il paraît que ça ne reste pas dans ma tête, ils prétendent que je leur serine du matin au soir. Ils ne supportent vraiment rien, tous ces vieux comédiens. Le plus âgé d'entre eux a treize ans de moins que moi. Mon Dieu qu'il a l'air en triste état. Liquide, on dirait. Ses membres coulent par dessus les bords de son fauteuil. Il va finir en flaque. Et cette bouche toujours ouverte qui laisse échapper un filet de bave. Répugnant. Ah il est beaucoup moins fringant, l'ex jeune premier ! Toutes les petites connes qui mouillaient leur culotte rien que de le voir apparaître au milieu d'une scène, elles devraient venir le visiter maintenant. Il a du plomb dans l'aile le gominé. Enfin il paraît qu'il n'en a plus pour longtemps. Ce qui m'exaspère d'avance, c'est que ces cons de journalistes vont ressortir ses photos d'il y a cinquante ans pour faire sa nécro. J'entends d'ici les survivantes : ah qu'est-ce qu'il était beau. C'est dommage, on ne l'a plus beaucoup vu après ses cinquante ans... Ben oui ! En dehors d'être beau, même si ça m'arrache le dentier de reconnaître qu'il l'était réellement, il était nul comme acteur. Mais nul ! Que même le jeune amerloque là, Machin De Niro, il joue mieux, à côté. C'est dire.
Alors que moi, je n'ai peut-être jamais été jeune premier, mais j'ai quatre-vingt quinze ans de carrière derrière moi. J'ai tenu mon premier rôle à quinze ans, et depuis, je n'ai jamais arrêté de jouer. Qui dit mieux ? Hein ? Personne. Je devrais déjà être dans le livre des records. La plus grande longévité pour un acteur :
"Erik Chantalouette, dit "Chantalouette" : acteur français, né le 14 avril 1905 à Saint Martin des Olmes, dans le Puy-de-Dôme. Première apparition dans les Fourberies de Scapin, en septembre 1920, où il tient brillamment le rôle de Léandre. Chantalouette est également auteur, scénariste, adaptateur, metteur en scène, parolier, chanteur, doubleur."
Et suivrait un récapitulatif de mon immense carrière. Surtout mes 198 rôles au théâtre, 243 apparitions au cinéma, dont 16 au temps du muet... Imbattable, que je suis.

Pour le succès populaire, c'est vrai qu'il m'a fallu attendre mes soixante-douze ans. Cinquante-sept ans d'attente, c'est long. Mais bon, ce qui compte, c'est le résultat.
C'est arrivé tout d'un coup. Le public ne me connaissait pas, même si j'étais depuis longtemps apprécié d'un cercle de professionnels et que je ne suis jamais resté sur le carreau. Et puis, par un incroyable coup du hasard, je me suis retrouvé à tourner le premier Star Wars avec George Lucas en 1977. Bon, il faut que j'explique un peu parce que cela paraît insensé : j'avais rejoint mon petit-fils William sur le tournage. C'est l'enfant de la fille que j'ai eue avec une actrice américaine rencontrée un soir de beuverie à Paris. Elle jouait comme un pied, mais qu'est-ce qu'elle était douée pour... Enfin passons. Donc, je suis dans sa caravane et il me fait essayer son costume, pour s'amuser. On fait la même taille, et il m'allait impeccable. Puis il me plante là et va rejoindre sa petite copine dans la caravane d'à côté, histoire de passer un peu de bon temps avant de faire sa scène. Je n'ai pas commencé à retirer le costume que la porte s'ouvre et qu'on me hurle de me dépêcher de venir sur le plateau. Je m'exécute sans révéler la supercherie et je joue la scène direct, comme si de rien n'était. Georges Lucas est scié ! Une seule prise a suffi. C'est la première fois qu'il voit ça. Du coup, même quand il s'aperçoit que j'ai pris la place de mon petit fils, et malgré mon âge, il décide de me garder. Depuis, William ne m'a plus jamais adressé la parole. Il faut dire qu'on l'a réorienté sur le rôle d'un quelconque serviteur de la Force, qui n'a qu'une seule phrase à dire pour dénoncer un Padawan un peu délinquant auprès de son Jedaï. Plutôt désappointé, le William.

J'interprète donc le personnage de C3 PO, un droïde de protocole. Précieux et bavard comme une pie. Tournage harassant. Harassant parce qu'il fallait supporter le costume de métal. Et en plein soleil, c'était pas tenable. J'ai bien dû perdre cinq kilos. Ça ne se voit pas, parce qu'on m'a fait des reprises de tôle au chalumeau. Je devais aussi me taper la conversation de mon acolyte, D2R2. Ou plutôt son absence de conversation et ses conneries de bip et de couinement incessants. Mais au résultat un immense succès international. Du coup, j'ai été invité partout. Les plus jolies créatures du monde voulaient absolument être prises en photo avec moi, bien avant l'invention des téléphones portables et des selfies. Bon, c'est vrai que je ne pouvais pas montrer mon visage et que c'était un peu frustrant. Sauf avec les plus coquines qui trouvaient particulièrement excitant de déshabiller un droïde célèbre. Ah les femmes ! Les plus vicieuses d'entre elles ne me déshabillaient pas : elles me faisaient garder le costume sur moi, sauf où vous pensez ! Et on prétend que ce sont les hommes qui ont des perversions...

Alors comment mon vrai visage est-il devenu aussi célèbre par la suite ? grâce à une idée géniale de mon agent des années quatre-vingt (paix à son âme, même si par ailleurs il m'a arnaqué comme c'est pas possible). Jusqu'à ce que Lucas Film me fasse un procès qui m'a coûté le peu que j'avais, il m'a fait aller dans les castings habillé en C3 PO. Puis je me changeais l'air de rien et je faisais mon bout d'essai comme les autres. Mais la première image de moi restait et, comme tout le monde ou presque avait vu le film, on se dépêchait de me recruter avec fierté. Quel que soit le rôle proposé, on trouvait flatteur de mettre dans sa distribution une célébrité internationale démasquée. Même les affiches pour des pièces de Molière précisaient "avec Chantalouette, l'inoubliable interprète de C3 PO". Pour le cinéma, pareil. On m'a bien sûr proposé plein de rôles dans des films de science fiction, mais aussi dans des bluettes à la con dans lesquelles je devais me comporter comme un droïde. Ou alors j'étais l'extra terrestre dont la blondasse finissait toujours par tomber amoureuse. Ca, on peut dire que j'ai collectionné les navets. Mais pas que, heureusement.

Aujourd'hui encore, toutes les notices me concernant font référence à ce qui a été le rôle de ma vie. On se garde bien de préciser que, dès l'épisode suivant de Star Wars, un autre acteur, tout ce qu'il y a de plus amerloque et jeune m'a remplacé. Grand bien lui fasse. Apparemment, il n'a pas été capable de tirer le même profit que moi de cette chance inouïe.

C'est donc ma vraie bobine que le public a appris à reconnaître et à aimer. Le temps passant, on m'a ensuite proposé des rôles en rapport avec mon âge. A quelques exceptions près. Ainsi, à quatre-vingt trois ans, on a insisté pour que je sois le nouveau James Bond. Je n'ai pas trop bien senti le rôle, j'ai donc décliné l'offre. A quatre-vingt quinze ans, on a voulu me faire interpréter l'amant de Sophie Marceau dans une comédie romantique. Là aussi j'ai du refuser. Je n'étais pas en grande forme cet hiver là et puis cette comédienne m'énerve trop. Je crois que je lui aurais balancé une gifle à chaque scène pendant le tournage. Enfin, il y a deux ans, j'ai été pressenti pour jouer Quasimodo dans une version déjantée de Notre Dame de Paris. Quasimodo ! j'ai été vexé comme un vieux pou. Frolot, pourquoi pas, mais Quasimodo ! Quels salauds, quand même.
Mon image a ainsi évolué au fil des rôles et des années. Le public s'est mis à adorer ma tête pendant que je me suis mis à la détester avec un acharnement croissant.

C'est à cause des oreilles.
Quand on vieillit, les os cessent leur croissance, mais les cartilages, eux, continuent à pousser comme s'ils n'avaient rien remarqué. Résultat, on prend une tronche disproportionnée.
Tout jeune, j'étais obsédé par la forme et la taille de mes oreilles. Je les trouvais trop grandes et décollées. On avait beau m'affirmer qu'elles n'avaient pas de défaut, rien n'y faisait. Je les scotchais soigneusement avant de me coucher, tous les soirs. Je les mesurais une fois par mois pour vérifier qu'elles ne grandissaient pas. J'ai béni l'époque des cheveux longs car je pouvais les tenir à l'abri des regards.
Mais la nature est cruelle. J'ai progressivement perdu mes cheveux et à soixante quinze ans, j'étais chauve comme une boule de billard. Comble de malchance, c'est à partir de cet âge là qu'elles ont commencé à pousser de façon visible. Et à prendre des poils.
Marie-Charlotte, ma femme de l'époque (paix aussi à son âme de garce) me disait en se marrant : Erik, tu te transformes en vieux Charles. C'est tout à ton honneur, mon chéri.
Ses références étaient Charles De Gaulle et Charles Vanel. Deux grands acteurs qu'elle admirait. Regardez bien leurs têtes de vieillard et vous comprendrez tout de suite ! Une escalope de chaque côté de la tronche. Quelle horreur ! Et plus les années ont passé, plus le phénomène s'est accentué chez moi. En fait, on dirait aussi que c'est ma tête qui a rétréci. Comme si j'avais eu affaire à un Jivaro avec deux mains gauches. Quand je me regarde dans la glace, du haut de mes presque cent dix balais, je vois une sorte de monstre capable de jouer dans n'importe quel film d'épouvante sans maquillage. Mes oreilles ressemblent à des prothèses en latex grossièrement collées. Et à contre-jour, le soleil semble les illuminer par l'intérieur. Un peu comme des ailes de chauve souris. On aperçoit même des veines bleutées. L'autre nuit, j'ai rêvé que je m'enveloppais dans mes ailes et que je me suspendais à l'envers après le lustre de la chambre. Jusqu'à ce que je me réveille en hurlant parce que je croyais que j'étais en train de me pisser sur le nez. Quand même, les pauvres bêtes, c'est pas une vie : Maman, j'ai encore fait pipi au lit. C'est rien mon bébé, je vais te débarbouiller. Maman, j'ai aussi fait la grosse commission. Oh non... Pitié...

Cependant, curieusement, ma nouvelle tête plait au public et aux professionnels de la profession. Tellement, que ces cons-là m'ont décerné un Molière d'honneur à l'occasion de mes 105 ans. Et que ces autres encore plus cons du cinéma, s'apprêtent à me remettre un César d'honneur pour l'ensemble de ma très longue carrière. Je serai le plus vieil acteur jamais récompensé.
J'aurais de loin préféré recevoir ces prix pour des rôles précis dans lesquels on aurait reconnu mon talent. Mais le système ne fonctionne pas comme cela. Il faut surtout jouer dans le bon film au bon moment. Dans un film à César. Tout en étant bien moyen, tu arrives à décrocher la fameuse mocheté dorée (j'ai les noms). On peut même y arriver en étant à moitié débilou, ou en ayant moins de dix ans, ce qui est un peu pareil, d'après moi. Quelle honte !
Mais moi, j'ai fait surtout des films intello, ou, au contraire, très populaires, voire de purs nanars. Donc jamais récompensés au niveau des acteurs. Les metteurs en scène, oui. Genre premier prix du festival de Trifouilly les Oies, dont personne en dehors des Cahiers du Cinéma et Télérama n'a entendu parler.

Et puis j'ai fait aussi des trucs bizarres. Par exemple une pièce jouée dans une salle de dix-neuf places. Pas vingt, non. Dix-neuf. Pour la symbolique du nombre premier. Allez comprendre ! Une fois que les copains et les familles des acteurs sont venus, il faut tenir plus de cinquante représentations pour pouvoir être vu par un petit millier de spectateurs. Quand les derniers qui viennent en parlent aux premiers spectateurs, on entend ah oui, je l'ai vu l'an dernier. Et encore ça, c'était seulement le risque théorique. Parce que dans la pratique, le metteur en scène nous avait dit, mes petits, vous allez voir comme le bouche à oreille va fonctionner. On a vu. Les premiers qui sont venus (nos copains et leur bonté d'âme) ont dit à toutes leurs connaissances de venir nous applaudir. Il en rentrait dix-neuf dans la salle, et il en repartait minimum quatre-vingt en râlant. Le bouche à oreille a de nouveau super bien fonctionné : n'y allez pas, on ne peut pas rentrer. Résultat : on a rempli la salle une dizaine de fois seulement. Après, on a plafonné à quatre spectateurs, c'est-à-dire un de moins que nous sur scène ! En fait, tant mieux. Parce qu'il s'agissait d'une version moderne et parodique d'une tragédie grecque : "C'est affreux, dites". Et le texte était à l'avenant : "reviens me voir Plutarque..., il a ajouté une corde à son énarque..., tu sais pas où Venus a mis l'eau..." J'en passe et des pires (des Pirées ?). Et pour avoir un prix quelconque avec ça, bernique.

Mais bon, je ne vais pas refuser leur César d'honneur. J'irai le chercher, rien que pour montrer que je marche encore. A côté de Blier quand ils lui ont fait le même coup (tiens Bernard, en allant au cimetière, arrête toi donc cinq minutes, on a un truc à te donner), je cours comme un lapin. J'en profiterai aussi pour annoncer ma retraite. Parce que j'ai quand même un peu de mal à me déplacer maintenant, et je n'ai pas envie d'être cantonné aux rôles de grabataires.
Et pour tout dire, je peine aussi à retenir les textes. Et les rôles de muet, c'est ni très fréquent ni très intéressant.

Oh merde. Je divague, je divague, et voilà pas que j'ai le lobe qui s'est encore coincé dans le col. Putains d'oreilles. Je les avais oubliées, celles-là.

J'ai la mémoire qui flanche, j'me souviens plus très bien... Oh pardon, les gars. Oui oui, j'arrête. Quels grincheux, ces vieux comédiens. J'ai la mémoire qui flanche, j'me souviens plus très bien...
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Elena Hristova · il y a
un style d'écriture très drôle et croustillant
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Jarrié · il y a
Quel passage en revue mes aïeux ! Le type de personnage que tout le monde rêve de connaitre( homme comme …femme.) . La compétition a comme avantage d'avoir de meilleures chances d'être lu, certes. Mais quel plaisir d'aller dénicher quelques perles rares et les faire découvrir à ses potes !
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Noels · il y a
merci Jarrié pour ce commentaire bienveillant. Je m'étais bien amusé à écrire ce texte, mais il n' a pas eu l'heur de plaire au comité de sélection du prix de printemps. Ce n'est pas grave du tout. Mais c'est vrai que le fait d'être en compétition permet d'avoir un public plus large. Parce qu'enfin, au delà du plaisir solitaire de l'écriture, on écrit aussi pour être lu... Alors n'hésitez surtout pas à le faire découvrir à vos potes... Bonne soirée et encore bonne chance.
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Une_lectice_bleue · il y a
Très drôle votre histoire. Et pleine de références. J’aime beaucoup.
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Noels · il y a
Merci d'être la première à aimer.
Je suis récent sur le site et j'ai découvert que les lectures se concentraient surtout sur les textes en compétition pour un prix ou un autre.

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