J'ai hâte de vous connaitre.

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Ce soir je vais chez les Apgral. Je suis un peu nerveux. J’attends cette soirée depuis six semaines. Depuis que j’ai croisé Fabien et fanny au club de gym. Je les ai tout de suite trouvé sympathiques. Lui un grand brun avec cet air faussement débraillé qui lui donne beaucoup de charme. Je sais qu’il a une bonne situation au CNRS même si j’ignore son domaine de recherche. Fanny quant à elle dirige une unité de relation publique dans un groupe immobilier. Elle est plutôt séduisante surtout quant elle porte sa tenue de sport moulante pour son jogging bihebdomadaire. Ses cheveux blonds qui balancent sur sa nuque à chacune de ses foulées. Son attitude volontaire et un sourire qui désarme. Elle a tout pour plaire. Sauf son rire qui peut devenir parfois agaçant.
On pourrait se m’éprendre sur mes sentiments. Me croire jaloux du couple idéal. Ou penser que je convoite l’inaccessible. Il n’en est rien je vous l’assure. Ce soir je me rends chez eux afin de mieux les connaitre. Je suis certain d’en apprendre beaucoup. Il me faut peu de temps pour deviner les secrets, les petits travers, toutes ses petites imperfections que l’on tente de dissimuler. Aux autres ou à soi même. Gratter la surface trop brillante. Celle que l’on exhibe au jugement des autres. Celle que l’on se forge pour rentrer dans le moule d’un idéal sociale. Celle qui masque les désirs inavouables et les déviances honteuses. Révéler une nature plus profonde, pas forcement plus sombre mais plus instinctive, plus honnête. Et tout ça à leur insu. C’est là que je prends mon pied.
Je suis en avance. Comme à chaque fois. Je vérifie une dernière fois si je n’ai rien oublié. Je ne viens jamais les mains vides. Je me suis garé au bout de la rue. Assez près pour observer les présences lumineuses et leur portail. La demeure des Apgrals est bien trop grande pour un couple sans enfants. Quand on a les moyens on se refuse à faire l’économie de l’inutile. Je perçois les mouvements derrière les verrières. Ils se préparent. Moi je suis prêt. Impatient. Mais l’heure n’est pas venue. Encore quelques minutes. Cela n’a pas été facile de trouver une date qui convenait à tous. Finalement ce soir semble être la soirée parfaite. Il fait un peut froid, il ne pleut pas et la nuit est sans lune.
Par la lucarne de mon rétroviseur J’observe un voisin qui sort son chien ridiculement minuscule. Un clignotement orangé me ramène au sujet qui m’a amené dans ce quartier chic. Le Gyrophare de leur portail qui coulisse lentement. Le SUV sort tranquillement et tourne vers l’autre coté de la rue. Cent mètres plus loin il bifurque sur la droite. Bonne soirée. La Bohème est un de mes opéra préféré. Ils vont apprécier j’en suis sûr. Quelle chance d’avoir gagné ces places à ce concours surprise dont ils étaient les seuls participants et moi l’unique organisateur.
Le voisin et son aberration canine ont disparu. La soirée peut commencer.
Le long de la contre allée j’arrive à la hauteur du défaut que j’avais repéré dans le grillage. Vestige des fugues canines du toutou des anciens propriétaires. Je suis dans le jardin. Pas de vis-à-vis. Les bains de soleil topless de Fanny et les galipettes aquatiques dans la piscine sont à l’abri des regards. J’adore les grandes baies vitrées. Elles emplissent les séjours de lumière et peuvent s’ouvrir avec un simple tournevis. Un décodeur à vingt neuf euros quatre-vingt dix neuf et voila la rassurante alarme déconnectée. On vous la vend avec le nec plus ultra des applications vous permettant de visualiser à tous moments ce qui ce passe dans votre nid douillet. Pratique pour surveiller la nounou bipolaire. Je coupe la box et me voila tranquille.
Le salon, salle à manger, bureau pour la consultation des mails, salle de repassage pour la femme de ménage, salle de projection pour marathon de séries et lupanar pour les préliminaires plus ou moins sages. Une vraie pièce à vivre. Une déco de magazine. Une harmonie de beige et de gris clair où rien de dénote, rien ne dépasse. Un grand canapé à méridienne où madame s’endors doucement devant une débilité télévisuelle. Une photo de trois galets superposés encadrée de blanc pour la touche zen. Une vue de New-York la nuit sous la pluie. Affligeante banalité urbaine qui se veut décorative. Un carrelage aussi froid pour les voutes plantaires que pour les yeux. Au premier regard rien de bien personnel. Une étagère ondulée fait office de bibliothèque où trônent quelques bestsellers et trois “vite lus vite oubliés“. Quelques magazines de mode, propagande du bon goût universel. Une revue sur le golf. Véritable passion ou complément de la panoplie de la réussite sociale ? Peut-être les deux. Le sac pour les clubs doit être assorti avec la couleur du SUV allemand de monsieur. Je vérifierais tout à l’heure.
Aucune porte ne sépare le salon de la cuisine. A l’américaine comme on dit. Une propreté chirurgicale. Pas de tasse sale dans l’évier, pas une miette sur l’ilot central en granite italien, pas une trace de doigt sur la laque bleu-nuit des portes de placard. Le frigo amerloc lui aussi est bien fourni. C’est le domaine du soja. Du tofu au steak végétal en passant par les yaourts et le substitut de crème. On est presque sur un régime mono produit. Rien n’est mauvais tant que l’on en abuse pas chère Fanny. Deux bouteilles de charronnais et une de champagne pour fêter les promotions ou noyer les déceptions. Pas de magnet sur la porte puisque pas d’enfants. Les notes importantes sont sur les applis. La gourmandise est dans le congélo. Trois parfums de crèmes glacées avec le petit logo de la production biologique bien entendu. Quelques livres de cuisines de grands chef à la mode, de ceux qui découragent par la qualité des superbes photos de plats extraordinaires que l’on n’arrivera jamais à réaliser. Comme un premier cours de peinture où l’on serait découragé de ne pas égaler Caravage ou Rembrandt.
Tous ça est si conventionnel et froid. Ça manque de spontanéité, de désordre, de personnalité, de vie. Filons à l’étage voir si la chaleur y monte. Sur le palier deux plantes vertes survivent sagement sans voir le soleil grâce à la bienveillance de la femme de ménage qui les abreuve. Trois chambres, deux salles de bain. On ne sait jamais si l’on reçoit des amis ou de la famille à dormir. Une ou deux fois par an. Ou jamais car l’une des chambres est devenu un bureau et l’autre un dressing. C’est le moment délicat. L’instant jubilatoire où je me dois d’être méthodique. Fouiller dans les placards, plonger dans les dossiers, ouvrir les tiroirs et tout remettre à sa place. Parfois je prends des photos pour recomposer le décor à l’identique après mon immersion. Là je cherche la petite fêlure sur l’émaille de leurs vies. Le travers qui fait le sel de leur intimité. Le défaut de la carapace voir le cadavre dans le placard. Je ne compile pas de dossier sur eux, je ne cherche pas de quoi les faire chanter ou danser. Non, je m’amuse de ce qui colore leur intimité. En plus ou moins sombre. Ici j’en découvre de belle. Je m’excuse au près de votre curiosité malsaine mais je garde pour moi ces petites pépites. C’est entre eux et moi. Même s’ils n’en savent rien.
Le vilain défaut est facilement excitable. Moi je le nourris avec des mets de choix. Je suis rarement rassasié mais je trouve toujours un met à mon goût. Puis je pars comme je suis venu. Je ne dérobe que l’immatériel des vies. Voleur d’intimité.
Je sais que dans ce monde la plus grande partie de notre part d’ombre est numérique. Mails équivoques, photos honteuses, vidéos dégradantes, abonnement premium à des sites que la sainte morale réprouve. La nature humaine sur les autoroutes binaires de la débauche. Je n’ai pas la prétention de tout vouloir connaitre de mes victimes. Mais l’intimité, la vraie, la tactile, celle qui se vie, qui se subie dans les chairs ou dans les tourments de nos déviances, celle qui ne triche pas, celle qui fait de nous ce que nous sommes vraiment, c’est elle que je découvre à chacune de mes visites. C’est elle que je subtilise et don je me délecte.
J’ai hâte de vous connaitre.
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