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Jacques

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C'est une histoire et bien plus encore. Vous la raconter n'est pas simple.
Il m'aura fallu attendre trois décennies pour que l'océan des douleurs s'apaise.
Que les pluies diluviennes lavent les affronts, que les tornades, les ouragans s'envolent chassés par un peu de compassion. Voir enfin un arc en ciel décorer mon univers tourmenté qui va peu à peu s'éclaircir au fil des années en laissant quelques nuances de gris sur mes longs cheveux.

J'avais huit ans, petit garçon calme je jouais comme cela doit être inscrit dans nos gènes, à la balle que je frappais le long du mur de la maison qui gentiment me la renvoyait.
J'aimais m'inventer un monde, celui des grands. Les boîtes en fer blanc et ustensiles périmés de cuisine m'étaient précieux. Je dressais une table avec couverts, pâtés et mets de sable mouillé....
Les invités étaient fictifs, et pourtant bien réels, car à moi seul, j'étais bien sept à huit convives qui psalmodiaient avec l'heureux restaurateur.
J'étais l'enfant unique de la famille et l'objet de toutes les attentions de ma mère et aussi de ma grand-mère. Je portais blouse à croquet rouge et culotte courte. L'hiver les pantalons revenaient cacher les gambettes, et les galoches bien que lourdes, s'avéraient confortables.
Petit on avait coupé " mes anglaises " pour les mettre précieusement dans une boîte à bonbons sur le buffet où trônait une photo du chérubin en barboteuse avec l'indispensable nounours dans les bras.
Je vivais principalement avec les femmes, car les hommes partaient aux aurores et revenaient au couchant harassés par les travaux de la terre qui vous accaparent, vous éreintent avant que l'amoureuse devienne votre maîtresse, et vous éteigne à petit feu...
J'allais à l'école et à cette époque garçons et filles étaient dans des classes séparées. On se regardait alors de loin, pour se retrouver à la sortie...
Comprenne qui pourra !
Tout le monde où presque avait un, une petite amie. Mais chut ! C'était secret.
Alors de temps en temps on se chicanait, en moquant celle ou celui qui était le ou la "bonne amie"
Les années passèrent sans que je ne me pose trop de questions. Je n'étais point différent. Ni plus petit, pas plus grand, ni trop gros : ordinaire avec une jolie frimousse disait-on.
J'étais curieux de tout. Ma grand-mère m'appris rapidement à écouter les informations et les chroniques à la radio. Je faisais des points de croix sur mon canevas qui je dois l'avouer avait mille et une peines pour arriver à son terme.








L'adolescence est un cap qu'il est nécessaire de franchir avec ses non-dits en poche et son mouchoir par dessus.
Je n'étais pas spécialement attiré par les filles, me contentant de faire le pitre comme les autres " guignols" de mon âge.

Faire rire, c'était un moyen de se faire remarquer, sans pour autant les conquérir. Nous étions tous aussi gauches sauf un ou deux qui avaient probablement découvert, ce que nous n'avions point trouvé.
J'allais allègrement sur mes vingt ans.
C'est à ce moment là que mon corps interpella ma tête où le contraire je ne sais plus. Je ne savais pas trop ce qui m'arrivait, bien qu'entre moi et moi je me disais qu'il devait y avoir quelque chose, ou pas...
A qui pouvais-je me confier ? Aux copains ? Mauvaise idée, j'aurai été la risée pour un mystère, une chimère ?
Alors ma mère, ma grand-mère ? Impossible, et comment expliquer l'improbable, l'inavouable de ne pas être comme les autres, celui qui perd la raison, possédé par le démon.
N'était-ce pas plutôt une invention d'un jeune en mal de découvertes.
Je cherche et je ne trouve rien, pas même en retournant mes poches, rien.
Aucune de mes nombreuses lectures ne m'apporte de réponse.
Je lis le dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper...
Avant de sombrer dans vingt mille lieues sous les mers, c'est vous dire....

Le service militaire m'appelle. Bien que je ne souhaite pas l'entendre, je suis contraint de répondre présent.
Tenue kaki, les cheveux ras voire plus, c'est la projection vers un monde fait de codes. Certains sont inaudibles. Des pantins de métier gesticulent donnant des ordres avec un coeur trop petit pour être bon.
Je regarde ce théâtre avec détachement. Heureusement je trouve une activité.
J'apprends le morse (pas le phoque) et cela devient un rituel, mais utile en cas de S.O.S...
Seize mois c'est long, interminable. Les événements de mai 68 sont à marquer dans mes annales. Grâce aux lanceurs de pavés, je suis bloqué chez mes parents pour une permission qui se proroge de huit jours.
L'arrivée de la maréchaussée au petit matin m'invite à rejoindre mon unité en Allemagne par les moyens militaires.
Ah l'uniforme, je ne m'y ferai jamais !!
Je remercie néanmoins la grande muette de m'avoir fait découvrir la France assis sur des bancs de camions bâchés peu confortables pour notre arrière train. Au bout de trois jours j'étais de nouveau apte à défendre les couleurs tricolores. J'ignorais que Charles de Gaulle aux abois était dans les parages parti de l'Élysée sans tambour ni trompette rencontrer le général Massu.
Drôle de période qui entrera dans l'histoire, transformant les pseudos anarchistes, en décideurs cravatés ou chemise col ouvert. Il y a des métamorphoses et des couleuvres a digérer dans le temps...
Les années une à une défilent avec des brûlures de plus en plus douloureuses.
Demain on verra. J'ai l'âge de voir encore pas mal de printemps et d'étés qui seront porteurs de soleils chassant mes éclipses, et mes nuits de doute.
Alors je me tais, et je vais faire semblant d'oublier réellement qui je suis, ce que je devrais être.
Je me soigne en m'adonnant au sport : le football comme presque tout le monde. C'est populaire...
Bientôt trente cinq ans et toujours le calme plat avec quelques bosses, des bleus sans gravité. Une vie à Paris pour gagner sa vie car la campagne commence sa mue. Elle y perd sa peau et son contenu. Les petites exploitations agricoles meurent lentement avec l'aide de banquiers filous qui "aident" les résistants à s'endetter davantage pour mieux les plumer. Il leur restera la corde pour solder le passif...
Je travaille donc dans une grande famille "La Poste". Grande famille oui, car à l'époque, les migrants que nous étions forment une véritable colonie vivant de peu, mais avec une envie énorme de s'en sortir.
L'entraide n'était pas un vain mot. Avec deux bras, nous faisions le travail de quatre et plus s'il le fallait.
Quand aux fêtes, tout était propice au défoulement, avec parfois des maux de tête le matin à la prise de service. Mais l'heure, c'est l'heure et tout le monde était présent à la tâche.
Un jour de printemps en mai le huit je crois, j'eus dans mon corps et mon esprit une drôle de sensation. C'était en regardant une présentation de lingerie et de mode féminine d'un très grand magasin Parisien.
Depuis le trouble des eaux a disparu. Une onde transparente et cristalline coule dans mon coeur, et sur mon corps enfin libéré. Je sais qui je suis.
J'ai maintenant cinquante cinq ans, cela fait dix ans déjà.
Je m'appelle Jacques-Line.

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Chantal Noel · il y a
Texte fort que je découvre avec plaisir, de ces histoires difficiles mais bien racontée
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Julien1965 · il y a
C est un très beau texte. Emporté dès le début par votre style en mode témoignage d’une époque révolue. Quant à la chute..., je ne m’y attendais pas. Par ailleurs, si vous aimez les récits de voyage, je vous invite à rejoindre La Voie n1, un train est en partance pour la Corne de l’Afrique. Je vous souhaite une belle traversée...
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Samia.mbodong · il y a
Oui votre texte est choquant, touchant pardon.
Choquant la fin pour ceux qui restent indifférents à ce problème.
Cette dernière phrase peut être perçue comme clivante et le narrateur un brin engagée l'écriture n'est certainement pas en cause pour preuve ce concours gagné.
Certainement qu'il faut composer avec la ligne éditoriale et les objectifs du site qui met à disposition de nombreux lecteurs.
C'est en tous les cas un beau texte Bravo à vous et un petit coeur.

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Pilatom Remicasse · il y a
Bonjour,

Je vous en remercie.
Bonne journée.

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RAC · il y a
On ne s'attend pas à cette chute et on reste coi...puis ça interpelle. Compliments !
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Pilatom Remicasse · il y a
Merci.
J'ai eu un premier prix du concours art et poésie de tourine avec cette nouvelle.
J'ai quelques autres écrits sur short.
Mon blog pour tout lire ou presque : desmotsdemauxbruyantsilence.over-blog.com
Bonne journée.

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THIERRY VION · il y a
Que c'est agréable à lire. On devine ce qui hante le héros très tôt mais la délicate transformation se dévoile lentement. J'aime votre style et vous le fait savoir. Je suis le premier et j'espère pas le dernier.
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Pilatom Remicasse · il y a
Merci pour votre lecture.
A priori si vous êtes le premier et peut-être le dernier pour ce texte non qualifié par Short.
Il a pourtant obtenu un premier prix en 2018 à un cours national ...
Sans commentaires ...

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