Jaco

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Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

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Le vieux s’est toujours obstiné à me trouver des activités pour que je m’occupe le corps et l’esprit. La natation c’est tombé à l’eau, le dessin c’était perdu d’avance et les échecs je n’en parle même pas… Alors il a un jour décidé de m’acheter un instrument de musique :
— Tu vas voir ce sera chouette ! On fera un sacré duo tous les deux !
Le vieux il est dingue de son accordéon et il sait en jouer. Le problème c’est qu’il nous bassine tout le temps avec les mêmes vieilleries aux repas de famille… c’est consternant.
Et voilà qu’il m’a dégotté une basse électrique. Une BASSE, pas une guitare, ça avait l’air vachement important pour lui. Il l’a achetée d’occas’ sur internet. Je ne sais pas comment il a fait, il est aussi à l’aise sur un ordinateur que l’est un rugbyman avec des aiguilles à coudre.
Toujours est-il que je me retrouve avec cet instrument sur les bras, et son ampli qui va avec par-dessus le marché, alors que je n’ai aucune idée de la façon dont je dois me servir de tout ça…
— Mais c’est facile tu verras, me dit le vieux, il suffit d’un peu d’huile de coude et de motivation et tu joueras peut-être un jour dans les stades !
L’humour c’est pas son truc au vieux. La pédagogie non plus.

Un jour j’ai regardé une vidéo sur Youtube pour apprendre à jouer de la basse. Ça m’a saoulé au bout de deux minutes et je n’ai même pas essayé sur la mienne. Le jour où je l’ai reçue, je l’ai posée dans un coin de ma chambre, entre l’armoire et ma silhouette en carton d’Iron Man, et elle n’a pas bougé d’un pouce depuis. C’est pourtant un bel objet bien qu’à l’évidence ayant des kilomètres au compteur ; il y a des traces d’usures un peu partout, j’ai l’impression de me retrouver avec un jouet récupéré au secours populaire. Il s’agit d’une Fender Jazz Bass, apparemment la crème de la crème, avec un corps couleur sunburst, c’est-à-dire brun se dégradant sur de l’orangé ; c’était peut-être à la mode dans les années 70 mais pour moi c’est d’une laideur… Je ne trouve pas la tête très belle non plus, elle est grosse et se termine en forme de boule à l’allure de verrue ; pour la Rolls des basses électriques, je pense qu’on peut mieux faire…
Le vieux a compris, au bout d’un certain temps tout de même, que le coup de foudre n’avait pas eu lieu, que le coït musical n’aura même pas atteint le stade des préliminaires.
J’ai laissé tomber, comme d’hab », j’ai fait le flemmard.

J’ai quitté la maison après mon baccalauréat difficilement obtenu et je suis parti en fac pour me lancer sans conviction dans des études de biologie. Le plus, c’est que je m’installais seul en appart, sans le vieux et la daronne à me coltiner. Papa a tout de même insisté pour apporter son aide au déménagement, deux bras en plus ne seraient pas de trop. Et le salaud a dû bien préparer son coup parce que la première chose que j’ai vue en débarquant dans le duplex évidé c’était la basse et l’ampli, posés là l’air de me dire : « Tu croyais te débarrasser de nous aussi facilement ? »
J’ai bien signifié au vieux que je n’appréciais pas trop l’initiative mais j’ai quand même gardé l’ensemble ; ça fait assez cool d’avoir un instrument de musique chez soi. Jusqu’au moment où on me demandera d’en jouer…

Voilà, ma vie d’adulte émancipé commençait et l’apprentissage de la rigueur et de la ponctualité aussi. Faut dire que sans les parents pour me tirer de mon lit, il m’a fallu un temps d’adaptation pour ne pas arriver en retard en cours et surtout ne pas en manquer de trop…
C’est un de ces matins où la grasse mat’ s’est imposée que j’ai entendu ce bruit. Des sons qui s’enchainaient et qui jouaient une mélodie. Je me suis levé et je n’ai vu personne, il n’y avait plus de musique. Le lendemain, j’ai essayé de me lever tôt mais ce jour-là ne devait pas être pour moi. Et j’ai encore entendu cette mélodie alors que je somnolais, ce son rond et sourd, plutôt grave, une note après l’autre. Mais encore une fois il n’y avait personne à s’être introduit chez moi et j’ai regardé la basse avec un air dubitatif. Et fatigué. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai prise et je l’ai couchée juste à côté de moi dans mon lit. Ses courbes voluptueuses m’ont accompagnées dans mon sommeil matinal et je me suis réveillé un peu avant midi avec mon bras tenant le manche. Ça m’a surpris et je me suis vu caresser l’instrument automatiquement, souligner ses lignes avec tendresse et passion, gagné par un désir soudain. Je me suis levé, je l’ai reposée à côté de l’ampli, j’ai mangé. Elle ne m’a pas quitté pendant tout le repas. Sa silhouette délicieuse, les échancrures de son corps et l’attirance magnétique de ses cordes résonnaient insidieusement en moi. J’ai posé mon assiette et mes couverts sur le tas de vaisselle dans l’évier et je suis parti jouer de la basse.

J’ai mis un peu de temps à me dépatouiller avec l’ampli, mais j’ai fini par trouver l’entrée pour le jack et où monter le volume. J’ai mis mes mains comme j’ai pu, n’importe comment, et une bouillie sonore est sortie de mon jeu exécrable. Comment sortir une ligne de basse, une mélodie ou un groove qui aurait un sens ? Mystère. Trop de choses à penser pour moi. Je ne voyais pas comment utiliser mes deux mains correctement et je commençais à abdiquer.
— Là je sens que ça va être compliqué…
J’ai tourné le visage vers la voix émanée tout à coup de la tête de la basse. Un gars. Juste son buste qui se tenait là, en l’air. Il avait une dégaine de hippie avec ses cheveux longs tenus par un bandana autour du crâne et son tee-shirt manches longues aux couleurs affreusement préhistoriques. On est restés se regarder un moment sans rien dire et il a enchaîné alors que je restais penaud, la grimace la plus niaise de l’univers comme seule réaction.
— La seule manière de t’en sortir mon p’tit gars, c’est de bosser !
— C’est un mot qui ne fait pas partie de mon vocabulaire.
— Alors là on est mal barrés… Et si tu me proposais un verre en attendant ?
— Un verre de quoi ?
— D’alcool tiens ! T’as pas un peu de whisky qui traîne ?
— Non, je ne bois pas d’alcool.
— C’est bien ma veine…
— Et puis êtes-vous sûr que vous pouvez boire ?
— C’est vrai que dans ma condition actuelle je ne sais pas si c’est possible… Et de toute façon
ce ne serait pas une bonne chose. Alors je te laisse t’exercer. À plus !
Et il est parti, il s’est évaporé. Je suis resté con cinq minutes et j’ai reposé la basse. Je suis reparti pour une petite sieste.

Il a réapparu le lendemain, comme hier, d’un seul coup au bout du manche. Il a constaté que je n’avais fait aucun progrès et ça l’a mis en rogne :
— Décidément ! Il va falloir que je te donne un petit coup de pouce.
Il est rentré en moi sans me prévenir, j’ai eu l’impression d’étouffer un instant et soudainement, mes mains se sont mises à bouger toutes seules. La gauche descendant le pouce derrière le manche et couvrant bien les cordes des autres doigts. La droite positionnée vers le chevalet, pouce posé sur le micro ; l’index et le majeur prêts à galoper d’une corde à l’autre. J’ai joué un truc de dingue. Enfin pour moi en tout cas. C’était assez pataud et hésitant mais j’ai quand même réussi à sortir une suite de notes correcte.
— C’est catastrophique ! T’as intérêt de jouer de ta basse tous les jours !
Je ne voulais pas trop me casser la tête à m’entrainer quotidiennement mais j’ai abondé dans son sens. Il m’a encore demandé si je n’avais pas d’alcool mais s’est ravisé très vite ; il semblait peiné.

Finalement, comme un appel mystique, j’ai empoigné ma basse tous les jours. Et à chaque fois je faisais des progrès, à chaque fois je devenais de plus en plus accro. Je voulais sentir le contact du bois et des cordes sur ma peau, je voulais entendre ces notes chaleureuses, traînantes ou étouffées, effleurées ou claquées. Je prenais peu à peu conscience de l’irrésistible attrait de cet instrument hors du commun, de sa capacité à faire vibrer des émotions intérieurement, de chatouiller de ses harmoniques mes sens brûlant d’envie. La basse s’est emparée de moi comme l’esprit de mon instructeur s’invitait à ma soif grandissante de musicalité.

Nous avons continué ainsi pendant des jours avec Jaco, l’esprit du bassiste qui m’apprenait les rudiments et bien plus encore. Je sentais une certaine personnalité m’investir, une technique propre à moi-même que je réussissais à développer en apprenant de mon instructeur. Nous montions et descendions tout l’éventail des gammes, travaillions notre jeu au doigt pour les délier au maximum et ainsi être le plus souple et efficace possible. Il fallait bien travailler la position des mains, mais aussi du réglage de l’ampli et de la basse pour trouver les sonorités qui convenaient à telle ou telle ambiance selon que nous abordions du jazz ou des musiques plus exotiques. Le rythme ; notion très importante et ô combien laborieuse à acquérir… il faut jouer, jouer et encore jouer afin que les doigts gardent en mémoire les différentes techniques. Mais pour la première fois de ma vie, je n’abandonnais pas et je cloquais la pulpe encore novice de mes mains à force d’acharnement.
— Maintenant, me dit-il, il faut que tu ailles te confronter à d’autres musiciens, il faut que t’ailles faire un bœuf !
J’ai gardé pour moi ma blague vaseuse et je lui ai répondu :
— C’est pas un peu tôt ? Ça me fout les boules rien que d’y penser…
— Il va pourtant falloir y aller p’tit gars, c’est le meilleur moyen pour apprendre et progresser !
Et en effet, quelque chose me poussait à m’améliorer, à atteindre un niveau dont je serai fier. Pas pour la gloire ou les minettes, non, mais plutôt pour arriver à jouer quelque chose de difficile et d’unique tout en le partageant avec d’abord une batterie mais aussi une guitare et pourquoi pas du chant.

Le jour J, j’ai débarqué dans un rade assez sombre mais bondé, moi et ma basse dans sa housse. J’ai été repéré tout de suite :
— Tiens ! Un bassiste, c’est rare ça ! On a hâte de t’entendre jeune homme.
J’ai failli tourner les talons, mais j’ai senti que Jaco m’observait et je n’ai pas osé m’enfuir. J’ai commandé une limonade et les piliers au comptoir m’ont regardé bizarrement. Puis un gars est venu m’aborder :
— Salut, c’est toi le bassiste ? Je monte sur la scène avec ma guitare et mon pote batteur dans
dix minutes, ça te dit de jammer ?
J’ai bafouillé un truc aussi misérable que la déclaration amoureuse d’un puceau à la belle du lycée et j’ai attendu, la boule au ventre, les dix minutes les plus angoissantes de ma vie. Le guitariste m’a fait un signe pendant qu’il montait sur la petite scène trop éclairée pour moi. Je ne me suis pas débiné même si j’ai failli m’évanouir sur les cinq mètres à parcourir avant, à mon tour, de grimper sur l’échafaud.
Quand j’ai sorti ma basse, j’ai tout de suite senti la présence de Jaco. Ouf ! Il ne m’avait pas abandonné ! Sans lui je plongeais tête la première dans le plus désertique moment de solitude. Le batteur et le guitariste m’ont regardé. Ce dernier m’a dit :
— Un blues en mi, ça te va ?
Je n’ai même pas eu le temps de répondre que le batteur frappait ses baguettes dans un rythme cadencé et que le guitariste faisait chanter sa six cordes.
C’était le moment, celui où je devais me joindre au morceau improvisé, et grâce à Jaco, j’ai réussi à me placer dans la bonne gamme et à tenir le rythme. En fait ça s’est fait simplement, personne n’a remarqué la cascade qui dégoulinait dans mon dos et l’ondulation tressaillante de mes genoux. J’arrivais à incorporer mon groove aux mélodies et aux rythmiques, à suivre les changements.
À un moment, le guitariste et le batteur ont baissé le volume de leur jeu et m’ont tous les deux regardé. Il fallait que je fasse un solo, là, maintenant. J’ai respiré un grand coup et j’y suis allé franco dans le bas du manche, pour claquer quelque chose de plus aigu. J’ai pris les rênes du morceau, imposé mon groove tout en dead notes, chromatismes et contre-temps ; j’ai laissé traîner une ou deux notes et placé quelques silences pour faire respirer un peu le tout, puis je suis reparti plus véloce que jamais, montant et descendant ma gamme, n’hésitant pas déborder dans l’atonalité pour pimenter le tout.
J’étais seul, les deux autres s’étaient tus.
Je n’avais pas regardé le public une seule fois depuis le début de l’impro et quand j’ai levé le nez, tout le monde me regardait, tous immobiles, subjugués. Et au milieu d’eux se tenait Jaco, les bras croisés, un sourire contenté. Sur le coup j’ai failli me planter, réalisant que j’avais accompli tout ça tout seul ; mais j’ai enchaîné et j’ai retrouvé la mélodie de départ. La guitare a compris et est revenue doucement se coller au riff principal, le batteur s’est pointé pile à la bonne mesure pour que le morceau reparte sur les rails et le public a exulté tout en se mettant à applaudir.
Quelle sensation ! Une incroyable explosion de satisfaction m’a rafraichi d’un coup et s’est diffusée en vibrations comme dans un diapason. J’irradiais de facilité, de confiance et nous avons terminé notre improvisation sous les vivats.

Sur la scène, auréolé par un spot, j’ai cherché Jaco, et je l’ai vu au bar. Il était assis comme n’importe quel habitué, devant une bière qui avait été laissée là par un client venu admirer notre prestation. Il ne me regardait pas et avait le visage planté au-dessus du bock. Je jure que je l’ai vu pleurer, tenter de résister, se détourner ; mais il a fini par vider la bière d’un trait. Il s’est tourné vers moi et je me rappellerai toujours l’expression tiraillée de son visage, l’extrême affrontement entre le désespoir, la honte, la joie et la fierté. Une bipolarité exprimée en un seul instant sur des traits fantomatiques qui ont disparu en me saluant de deux doigts. Deux doigts qui ont contribué à ancrer un individu hors norme dans l’histoire de la musique, deux doigts capables de merveilles sonores sur un instrument : la basse.


Jaco Pastorius : 01/12/1951 – 21/09/1987

* Jaco Pastorius a littéralement révolutionné le monde de la basse électrique grâce à sa technique hors norme et son génie artistique. Avant lui, le bassiste n’était que l’ombre musicale du groupe, la charnière rythmique invisible, reléguée au fond de la scène. Ses prestations n’avaient d’égal que son talent.
Un talent malheureusement gâché par des problèmes d’alcool et de troubles psychiatriques sur la fin de sa carrière.
Il est violemment battu le 11 septembre 1987 par un patron de boite de nuit et meurt dix jours plus tard.
Son empreinte sur la basse mais aussi l’immense monde de la musique est incommensurable et encore aujourd’hui, nombre d’artistes reprennent ses morceaux en hommage.
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Randolph B. · il y a
J'applaudis fortissimo ce bel hommage !
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Randolph 😉

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