Jacki

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Image de Eté 2015
Jacki a sorti une noix de tabac du paquet, il l’a soigneusement répartie sur une feuille qu’il a roulée entre ses doigts. Puis il a léché d’un coup de langue sec et rapide, avant de l’allumer pensivement.
Il vient d’éteindre la télévision. Avant, l’écran s’agitait de couleurs et de sons, mais il n’en avait pas vraiment conscience. Le volume était trop faible pour couvrir le passage des trains à quelques mètres de sa fenêtre. Alors régulièrement, ces personnages que l’on croyait connaître devenaient inintelligibles, grotesques et gesticulants, dans la boite posée à même le sol.
Jacki a fini par éteindre le son pour jouir du spectacle, et maintenant il a fermé le poste et réfléchit.
Il voudrait faire quelque chose d’autre. Allongé sur le lit, ses muscles fatigués irradient. Une chaleur douce et tranquille. Chaque jour, lorsqu’il rentre du boulot, c’est avec plaisir qu’il arrive à la porte de sa chambre de bonne. Il va prendre une bonne douche chaude, puis cuisiner quelque plat rapide, ensuite il va regarder la télévision avec le bien-être du corps et de l’esprit qui se prélassent.
Ou bien il va s’attabler devant sa collection de timbres, pour les classer avec attention et s’enquérir de la cote de ses nouvelles acquisitions. Surtout les timbres italiens, car le reste de la famille est là-bas, près de Milan.
Mais aujourd’hui on est vendredi, il aimerait bien faire autre chose, sortir, voir des gens. D’habitude le vendredi, il marche dans les rues, s’assoit sur les bancs publics pour fumer des cigarettes et observer les passants. Ou bien il entre dans un café et prend un coca au bout du comptoir, anonyme et silencieux. Autour de lui les gens parlent et Jacki les écoute. Ils parlent de football, de politique, ou bien se plaignent de leur femme avec des clins d'œil complices à son intention. Il sourit gentiment mais ne répond pas. Une femme, il n’en a jamais vraiment eu à lui. Il y pense pourtant. Ou plutôt il pense à elle.

Elle vend des cigarettes au tabac proche de chez lui. Chaque jour leurs regards se croisent dans un sourire muet depuis qu’elle a remplacé madame Borron. Avec le temps, c’était devenu une espèce de rite magique. Il entrait dans le tabac le cœur battant, il avait tout le temps de l’observer alors qu’il faisait la queue. Ses mains agiles qui courraient sur la caisse enregistreuse, la flexion souple de ses hanches pour aller chercher les paquets du bas de l’étagère. Ses yeux clairs dont les longs cils donnent l’impression de papillonner dans l’espace, le sourire joyeux dont elle gratifie chacun de ses clients. Son tour arrivé, elle le regardait lui, attentive, presque grave, comme si elle attendait qu’il se confie à elle, qu’il lui parle de sa vie, de ses rêves et de ses secrets. La gorge serrée il prononçait « Samson ». Il avait un peu de mal à coordonner ses gestes, ses mains s’attardaient gauchement sur le comptoir pour attraper les pièces de monnaie. Puis, au moment de la quitter, il la remerciait et osait la regarder franchement. Chaque fois il était comme ébloui par ses yeux clairs, il souriait instinctivement comme caressé par une idée subite et heureuse, et ses yeux à elle se plissaient, ses lèvres finement ourlées dessinaient un sourire particulier, comme un remerciement plein de pudeur. Et c’est seulement à cet instant, qu’il distinguait les effluves de son parfum, comme une bouffée de chaleur qui subitement lui montait à la tête. Il faisait alors précipitamment demi-tour et sortait du tabac en chancelant sur ses jambes, comme ivre d’un vin lourd et capiteux qui lui aurait chauffé le corps et l’esprit.
Un jour, elle lui glissa directement la monnaie dans la main.
"C’est plus simple comme ça" dit-elle dans un sourire.
Ainsi le rite se modifia, et chaque jour il sentait les doigts de la jeune fille s’attarder un instant dans le creux de sa main calleuse.
Jacki était plutôt bien fait de sa personne. Ouvrier en bâtiment, il avait les épaules larges, le corps souple et musculeux. Son visage franc aux traits fermes et anguleux lui valait parfois d’attirer le regard des femmes dans la rue. Des regards appuyés, provocants, concupiscents ou plus profonds. Mais aucun ne savait rivaliser avec celui de la marchande de cigarettes, car celui-ci semblait signifier quelque chose, quelque chose que seul Jacki pouvait comprendre.
La fille n’avait jamais fait de remarque complice. Il savait qu’elle ne pouvait guère ; à quelques mètres d’elle trônait le patron du bar sur son tabouret, une brute qui prenait plaisir à contrarier son personnel, et à rudoyer les ivrognes qui se faisaient prier pour sortir lors de la fermeture. On disait que madame Borron, sa femme, avait fini par choisir la providence d’un accident de voiture pour échapper aux persécutions de son mari.
Alors un jour Jacki s’enhardit à glisser un mot dans la paume qu’il tendait chaque jour à la jeune fille. Celle-ci n’eut qu’un instant de surprise et empocha discrètement le papier. Le mot était tout simple.
Il disait « vous êtes jolie ».

Le lendemain Jacki s’aperçut que le paquet qu’il venait d’acheter était ouvert. A l’intérieur se trouvait un morceau de papier qu’il déplia fébrilement, d’une écriture ronde elle avait inscrit : « c’est gentil, j’aime que l’on m’écrive ».
C’est ainsi qu’ils se mirent à échanger une correspondance dont la brièveté et le secret aiguisaient l’intérêt. Chaque jour, il tendait plié dans un billet de cinq euros, un petit bout de papier sur lequel il avait griffonné un compliment, un événement ou un court poème qu’il avait rédigé la veille au soir.
Lorsqu’elle le voyait arriver, sa tabatière comme il l’appelait affectueusement, réfrénait avec peine ce sourire lumineux que Jacki savait être le goût du bonheur. Dans le tiroir de son bureau, l’album des timbres aux mille couleurs sommeillait dans l’oubli.
Elle, elle s’appelait Sophie, elle lui décrivait son envie de partir, loin, n’importe où, un endroit avec plus de soleil, moins de murs gris et de voitures. Jacki pensait à son village natal, avec ses maisons blanches aux tuiles rouges, les bougainvilliers en fleurs le long des façades, les odeurs de lauriers-roses et de garrigue, la place du village avec ses joueurs de boules à l’ombre des platanes, le chant des cigales dans le ruissellement bouillonnant de la fontaine du puisatier.
Il n’osait pas lui parler de tout ça, il n’osait pas non plus lui proposer un rendez-vous, de peur de briser cette secrète complicité. La nuit, il rêvait qu’il se trouvait avec Sophie, en haut de la colline aux mimosas qui domine le village et la mer aux refrains bleutés, que c’était tout juste le printemps, vous savez, le printemps qui vient tout juste d’arriver, le printemps un peu fou qui surprend car on l’avait oublié sur les collines aux sommets encore blanchis. D’un geste du bras il embrassait l’ensemble du panorama, et elle comprenait que toute cette terre encore lourde d’hivers, c’était à eux, c’était pour y enfouir leur bonheur au plus profond, là où cela pousse pour donner des plantes vigoureuses.
Ce fut elle qui finit par lui proposer un rendez-vous. Jacki savait que ce moment arriverait, il le redoutait tout autant qu’il le désirait. Il revêtit ses habits du dimanche, ceux qu’il mettait à l’époque ou il allait encore à la messe. Il changea cinq fois de cravate devant la glace de la salle de bain, bénissant le ciel de n'en avoir que deux.
Lorsqu’il pénétra dans le bar ou elle l’attendait déjà, elle eut un sourire pour son élégance solennelle et son air gauche et empoté. Il s’assit rapidement en face d’elle, puis lui sourit d’un air gêné. Elle ne portait qu’un simple tee-shirt qui dessinait la forme harmonieuse de ses seins et qui laissait voir sa peau blanche et nue. Elle n’était pas maquillée comme elle pouvait l’être quand elle travaillait au tabac, mais ses lèvres et ses yeux n’en paraissaient que plus proches. Et cette fois ils n’étaient là que pour lui.
- Ca va ? dit elle en posant sa main sur la sienne.
- Oui.
- J’étais impatiente de te voir. C’est drôle on se connait déjà bien et pourtant, c’est comme si c’était la première fois. Tu ne trouves pas ?
- Si.
- J’aime les premières fois, c’est tellement...excitant.
Elle planta son regard dans celui de Jacki, prit une profonde inspiration et lui dit d’un air à la fois grave et joyeux :
- J’aimerais que l’on puisse avoir de nombreuses premières fois, tous les deux.
- Moi, moi...moi o aus, aussi, balbutia-il.
Elle serra la main de Jacki dans la sienne. Avec l’autre, elle glissa un doigt sur sa joue, lentement, en accompagnant ce geste d’un sourire et d’un regard tendre.
Jacki reprit péniblement sa respiration, puis se lança dans une longue phrase devant le regard de Sophie qui l’observait.
- J’av, j’a, j’avais ppeupe, peu au, peur aussi...prce que je, je...su, Je suiis...
Ce qu’elle avait tout d’abord pris pour de la timidité se révélait être tout autre chose.
Jacki hachait les mots péniblement dans un effort qui lui tordait la bouche en un rictus douloureux. Parfois l’œil droit se fermait simultanément, ce qui complétait sa grimace. Jacki était bègue. Il n’avait pas de difficulté à prononcer une syllabe ou deux, mais au-delà sa conversation devenait à la fois pénible et grotesque. Sophie avait perdu son sourire et le contemplait avec un air d’incompréhension total. Jacki se sentait coupable. Bien sûr, il avait eu mille fois l’envie de lui écrire qu’il était bègue, mais c’était tellement bon d’avoir une fille qui vous regarde sans retenue, sans peur de ces phrases disgracieuses, ses phrases à lui, quel que soit leur sens. C’était tellement bon de se sentir normal. Et puis dans ses rêves, il suffisait d’un geste, d’un regard pour qu’elle comprenne tout.
- Alors Sophie, on sort en amoureux ?
La voix venait de derrière Jacki, il se retourna. Il y avait là deux jeunes en survêtements, l’un avec un bob enfoncé jusqu’aux oreilles.
- Tu nous présente l’heureux élu ? dit-il.
- Fichez-nous la paix, répondit-elle.
- Ola, on se calme ma jolie, moi ce que j’en disais, c’était histoire de sympathiser. Ca sert à ça les amis, pas vrai Rachid ?
- C’est sûr, renchérit l’autre, des vrais amis, ils nous inviteraient à leur table.
- Puis des vrais amis ça n’irait pas raconter au patron que sa petite préférée Sophie a un nouveau fiancé.
- C’est sûr, il est tellement susceptible que ça ferait des histoires.
Sophie lança un regard à Jacki où il pouvait lire toute sa détresse.
Les deux jeunes gens en profitèrent pour s’asseoir à leur coté. Celui avec le bob, s’adressa cette fois à Jacki.
- Alors là mon pote, t’as gagné le gros lot. Moi ta meuf je l’ai entrepris pendant des mois, elle m’a jamais accordé un sourire. Dis-moi comment tu t’y es pris pour te la faire ?
Jacki sentait une colère sourde monter en lui, en face Sophie lui jetait des regards suppliants.
- Viens, dit-elle, on s’en va.
- Oouu, c’est qu’elle est chaude la Sophie, maintenant qu’elle a rencontré son prince charmant, elle perd pas son temps en affaire.
- Tu, tu vas fer, ferm...mer ta,tata ; la colère qui montait en Jacki rendait son élocution encore plus pénible. Rachid partit d’un rire démonstratif.
- Mais dis moi c’est qu’il a de la conversation le Casanova !
- Fer, ferm là, répondit-il en se levant brusquement.
Sophie attrapa le poing serré de Jacki et l'entraîna vers la sortie du café.
- Oho ! Je comprends qu'avec ses beaux discours il l’ait emballée sec.
- Moi je crois plutôt qu’il doit compenser au niveau de l’organe, elle doit aimer les animaux de foire, cette salope.
Jacki se rua en hurlant sur le premier d’entre eux qui esquiva avec souplesse. L’autre lui assena un coup de pied dans la hanche et se mis en position de garde, l’air de maîtriser son sujet. Les deux types lui faisaient maintenant face, prêts à en découdre.
- Jacki, si tu tiens à moi, on s’en va et tout de suite...
Elle avait lancé ça sur un ton haut perché, presque hystérique. Jacki semblait hésiter : un des types souriait sans retenue.
Sophie glissa sa main dans celle de Jacki et l'entraîna doucement vers la sortie du bar. Il ne quittait pas ses adversaires des yeux tout en reculant lentement.
- En fait d’organe, il lui manque une paire de couilles à ton débile. Reprit celui qui souriait ostensiblement.
Jacki sembla partir en avant, Sophie le retint avec fermeté.
- Tu ne vois pas que c’est exactement ce qu’il veut.
Jacki crispa plus encore ses mâchoires et son regard sur le type, puis fit brusquement volte-face et sortit avec Sophie.
Une fois dans la rue ils se mirent à marcher en silence. Il sentait sa fureur descendre peu à peu. Sophie avait lâché sa main, elle marchait à distance, comme si une frontière infranchissable les séparait maintenant. Il tendit la main pour chercher la sienne, elle se déroba nerveusement.
- Tu, tu dis...rien.
- Qu’est ce que tu veux que je te dise ? Pourrais-tu seulement me répondre... C’est pas vrai, ça n’arrive qu’a moi des histoires pareilles.
Le silence reprit un moment. Un instant qui parut s’éterniser.
- Pourquoi me l’as-tu caché ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Jacki ne savait pas quoi répondre. Il ne savait pas par où commencer. Il savait qu’il ne pourrait pas trouver les mots pour une explication déjà confuse dans son esprit. C’était comme s’il devait lui expliquer pourquoi lui, il était bègue, et pourquoi elle, elle l’avait choisi. Son silence s’éternisait. Elle s'arrêta soudain et le regarda.
- Jacki, je crois que je préférerais rentrer. Tu comprends tout cela est tellement...inattendu.
Il la regardait les bras ballants, avec l’envie de hurler. Il hocha simplement la tête, comme si cela n’avait pas d’importance.
- De toute façon, on se voit demain, au tabac. Elle détournât le regard. Alors... au revoir.
- Oui dit-il, comme ça, bêtement, alors qu’il aurait fallu se
mettre à lui déclamer du Rostand, à lui chanter du Brel, ou peut être même la prendre tout simplement dans ses bras, pendant qu’il en était encore temps. Il voulu lui proposer de la raccompagner, mais il n’eut pas le temps de faire le pénible effort d’une phrase. Sophie partit sans se retourner et Jacki finit par rebrousser chemin pour rentrer lentement chez lui.

Cela fait maintenant deux semaines. Il n’est pas retourné au tabac de Sophie. Et ce soir, on est vendredi. Il a envie de sortir, de faire quelque chose d’un peu inhabituel. Oublier Sophie et chasser ces souvenirs de son esprit. Il quitte sa chambre de bonne et se met à marcher, déambulant au hasard des rues. On est en juin et le temps est à la pluie. Ce n’est pas vraiment de la pluie, mais plutôt une légère bruine. Jacki aime cela, ces picotements humides qui rafraîchissent le visage, les rues désertées qui semblent vous appartenir, sous l’éclairage des réverbères. La journée a été chaude et lourde et au loin, de gros nuages noirs s'accumulent dans le ciel de Paris. Peut-être la soirée tournera-t-elle à l'orage. Il imagine les sombres nuages déchirés par de violents éclairs, illuminant les toits de zinc et les mille cheminées du quartier. Il sent un léger vent froid qui lui glisse un frisson dans le dos. Oui, il y aura de l'orage ce soir, et la pluie battante laissera Jacki seul, maître des lieux.
Au hasard de sa ballade, il s'arrête de temps en temps pour observer l’intérieur des appartements dans leur lumière jaune. Il suit pour un instant la silhouette anonyme qui se déplace en ombre chinoise.
C’est lors d’un de ces arrêts qu’on l’interpelle subitement. Cette voix qu’il reconnaît tout de suite provoque en lui une brusque crispation musculaire. Son rythme cardiaque s'accélère aussi. Lorsqu’il se retourne, il est déjà en colère. Il est devenu sourd aussi tellement la fureur bouillonne en lui, qu’importe, il sait ce que le type lui dit. Rien de plus que tous les autres d’ailleurs, mais aujourd’hui, Jacki va lui faire ravaler ces vexations. Il s’avance résolument au pied de la cité ou l’autre l’attend avec nonchalance. Aujourd’hui Jacki pense qu'il va se faire justice.
- Alors, le baveux, on se ballade?
L'autre a toujours son bob sur la tête et malgré la semi-obscurité, Jacki distingue son sourire narquois.
- C'est vrai que ta Sophie, elle a déjà trouvé un nouveau cavalier, et...
Il n'a pas le temps de finir sa phrase, Jacki est déjà sur lui. Il le pousse violemment de toute sa rage, et l'autre part en arrière avec une expression de surprise sur le visage. Là, alors qu’il est tombé à terre, Jacki le bourre de coup de pieds en silence, consciencieusement. L'autre accuse les coups, mais réussi à attraper un de ses pieds d'une main, et à crocheter l'autre de son tibia. Jacki s'effondre à son tour, et les deux hommes roulent dans un corps à corps incertain. Un éclair blanc et sec strie soudainement le ciel et une pluie violente se met à tomber dans le fracas du tonnerre. Les deux hommes s'étreignent sauvagement prenant successivement le dessus. Jacki reçoit un violent coup de coude sur l'arcade. Il sent son sang chaud, couler sur ses paupières. La boue qui imprègne aussi son visage contribue à l'aveugler. Il lutte pratiquement dans le noir avec son adversaire, qui maintenant le chevauche. A la lueur d'un éclair, il distingue la lame d'un couteau qui plonge vers ses côtes. Il a tout juste le temps d'attraper la main meurtrière, qui reste en suspens au-dessus de lui. L'autre, dans un effort pour plonger le couteau dans ses entrailles, rapproche son visage à toucher le sien.
- Je vais te buter espèce de pédale.
Dans un violent sursaut, Jacki désarçonne son adversaire. Il reprend le dessus en hurlant. Une de ses mains attrape la gorge de l'autre et presse de tout son poids sur le larynx. Et bloquant la main armée du couteau, il parvient à plonger sa mâchoire dans l'avant bras de son adversaire. Il mord de toutes ses forces dans la chair. L'autre beugle alors qu'il continu à frapper Jacki de sa main libre. Jacki ne voit plus rien, mais il mord de toute la puissance de sa mâchoire. Il mord et le sang gicle dans sa bouche, chaud et gluant. Il sent les muscles de son adversaire se détendre et entend le couteau tomber et glisser dans la rigole du trottoir. Il lâche l'avant bras, et alors que la main de l'autre tâtonne dans le vide, à la recherche de son arme, il prend cette gorge à deux mains et serre de toutes ses forces. L'autre le frappe au visage, mais il ne sent plus rien. Il ne sent plus que le sang qui palpite entre ses mains, il ne sent plus que les muscles du cou qui se compriment sous la pression de ses doigts, que ses ongles qui s'enfoncent dans les chairs. L'autre se débat de toute sa force, mais Jacky serre toujours aussi fort, il se sent invincible, il en rigolerait presque. Il entend des coups sourds et répétitifs sans savoir s'ils existent vraiment, ou s'ils sont seulement dans sa tête, accompagnant la terrible colère qui bouillonne dans ses veines. Son adversaire commence à faiblir et il parvient, malgré le sang et la boue coagulée, à ouvrir un œil. Le visage de l'autre est livide, la gueule béante. Il sent bientôt son corps animé de soubresauts anarchiques, et voit une langue déjà bleue sortir de cette bouche noire suffocante. Son visage est pratiquement collé au sien. Il sent son haleine et entend ses râles désespérés. La langue semble énorme et prête à se séparer de la cavité buccale. Il approche encore un peu son visage et mord voracement cette langue tendue à son extrême. Il fouille la bouche de l'autre pour aller mordre encore plus profond et tire violemment le morceau de chair de sa cavité. La langue vient dans un déchirement lent et sonore. La tête de l'autre retombe sur le sol et reste immobile, les yeux crispés vers le ciel. Jacky se redresse.
La pluie violente dégouline sur son visage. Un éclair tout proche illumine l’asphalte et son triomphe. Il a encore la langue dans la bouche qui pisse un sang rouge et épais. Un fracas terrible retentit à ses oreilles. Il laisse tomber l'organe sanguinolent, laisse tomber sa tête entre ses mains et se met à pleurer, doucement.
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