J'en ressortirai plus fort

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"Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais." Oscar Wilde  [+]

J'entrouvre les yeux, légèrement. Mes paupières battent durant quelques temps. J'entrevois petit à petit le monde qui m'entoure. Des flashs. Plus exactement des lumières, des gyrophares de camions de pompiers et de police. Je suis allongé par terre, je sens le contact dur et froid du béton sous mon dos mais, quelque chose d'un peu plus chaud, qui me procure un peu d'énergie a été déposé sur moi. Le monde s'active autour de moi, des gens courent en tous sens, mais tout semble se dérouler au ralenti. Je ne perçois aucun son, si ce n'est quelques cris, sans doute poussés très fort mais qui me parviennent étouffés. J'ai l'impression d'être exclu de toute cette agitation, dans ma bulle, où j'essaye pas à pas de recouvrer un semblant de mémoire, de sens, qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Ah ça y est, je me souviens. J'étais dans une salle, au milieu de gens, qui me serraient. Nous dansions, réunis autour d'un groupe, qui se produisait sur la scène devant nous. Nous ne nous connaissions pas mais la musique nous rapprochait, nous dansions, encore et encore, j'avais l'impression de m'envoler, empli de toute cette bonne énergie que chacun dégageait en bougeant. Puis je me souviens avoir senti quelque chose de bizarre, comme si le temps s'était figé. Mon cœur continuait de battre la chamade mais ce n'était plus au rythme de la chanson, par excitation, mais par peur. Les personnes autour de moi continuaient leur danse frénétique mais cette fois-ci au son d'un nouveau morceau, de nouveaux sons, de détonations, des projectiles furent bientôt envoyés un peu partout. Un passa près de moi et toucha, en pleine poitrine, la femme qui se tenait à mes côtés. Elle s'écroula sous la puissance du coup. C'est alors qu'en me penchant au dessus d'elle afin de l'aider à se relever, je découvris un liquide qui sortait de l'endroit où elle avait reçu l'impact. Un liquide chaud, qui s'écoulait à grande vitesse. Je me rendis alors compte que ce n'était pas n'importe quel objet qui l'avait touchée, c'était une balle. Une balle de fusil. C'est alors que je compris. Mon cerveau se reconnecta à mon corps, je sortis de ma torpeur et tournais soudain la tête vers l'endroit d'où provenait la balle. J’aperçus un homme muni de son arme qui tirait dans tous les sens. Partout où ses balles partaient, des corps s'écroulaient, tout comme la femme qui était tombée près de moi. Ses comparses n'étaient pas loin et faisaient de même. Certaines personnes, comme moi, avaient compris et elles s'élançaient déjà en des mouvements effrénés, à tout allure, vers l'issue la plus proche, espérant sauver le peu de vie qui leur restait car celles qui n'étaient pas blessées physiquement, l'étaient tout autant, voire plus, psychologiquement. Je m’apprêtais à en faire de même quand, pris d'une soudaine impulsion, je me jetais sur le corps de la femme qui agonisait à ma droite, me cramponnais à l'arrière de son dos, et avec le plus de force possible et le plus de délicatesse à la fois, je la jetais sur mon épaule. J'étais assez costaud mais je ressentais tout de même son poids, le poids d'une vie qui s'écroule, qui arrive presque à sa fin. Elle avait déjà perdu beaucoup de sang, je devais faire vite, plus que quelques mètres avant la sortie. Ces quelques mètres me parurent des kilomètres et durant mon trajet, je repensais alors à un moment de ma vie, avant d'arriver en France, en Syrie, l’événement qui m'avait poussé à tout quitter pour aller m'installer en France, celui qui avait bien failli briser ma vie, celui que j'avais désespérément essayé de faire disparaître de ma mémoire, ressurgissait, et au plus mauvais moment. J'étais jeune, pas beaucoup plus que maintenant, mais ce moment m'avait fait profondément vieillir. La guerre avait commencé depuis longtemps maintenant, du moins c'est ce qui me semblait. J'avais perdu beaucoup de proches qui étaient morts sous le coup des bombes ou bien qui était parti faire le djihad, convaincus que c'étaient la solution, la voie idéale qui allait changer leur vie. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, je ne sais pas s'ils vivent encore. Toujours est-il que ma famille et moi avions été préservés des aléas que la guerre provoque, du moins c'est ce que je croyais. Cela n'a pas duré. Un jour, nous étions blottis les uns contre les autres, dans notre maison qui, elle aussi, n'avait pas encore subie de dommages, attendant une fois de plus que les tirs dans la rue cessent, pour que l'on puisse recommencer à vivre normalement. Du moins pour le moment puisque notre vie était composée de peur essentiellement, nous nous soutenions les uns les autres mais cela ne suffisait pas, nous avions peur de ne pas vivre jusqu'à l'heure d'après, peur que le malheur tombe sur nous, comme il l'avait fait pour bien d'autres familles, mais nous nous rattachions à un espoir, à un mince mais puissant espoir que tout cesserait un jour, que nous cesserions de survivre et que nous recommencerions réellement à vivre. Mais nous ne furent pas épargnés, pas plus que les autres. Ce fameux jour, les tirs n'ont pas cessés, et ils n'ont toujours pas cessés, ils résonnent encore dans ma tête. Ils rentrèrent dans la maison, trois soldats lourdement armés. Et, sans prévenir, ouvrirent le feu. Mes parents furent touchés en premier, ils moururent sur le coup. Une balle atterrit sur le plafond et le détruisit. Des pans entiers de briques, de métal, de gravats et de poussière nous tombèrent dessus, enterrant définitivement mes parents mais aussi mon grand-père et mes trois frères que je ne parvins pas à sauver. Il ne restait que ma petite-sœur et moi, mon adorable petite sœur, celle à qui je contais des histoires le soir, celle pour qui j'aurais décroché la lune, celle qui me faisait vivre. Le soldats estimèrent qu'ils avaient fini leur travail et partirent, à mon plus grand soulagement, j'en avais assez de ce massacre, mais avant, ils tirèrent une dernière balle et elle atterrit en plein dans la poitrine de ma sœur, ce n'est pas seulement elle qui se prit un coup mais moi aussi, un coup tellement puissant qu'il me fit tomber à terre, ma petite-sœur par dessus. Je me ressaisis, je devais l'aider, trouver des secours, elle ne devait pas mourir, elle devait vivre, elle était tout pour moi, je l'aimais. Hélas, je savais que les secours les plus proches étaient à cinq kilomètres, ma petit-sœur n'aurait pas tenu jusque là. Et pour y parvenir, je devais passer à travers les tirs, à travers les bombes, autant dire impossible. Alors je ravalais mes larmes pour ne pas la faire plus souffrir et je l'aidais tant bien que mal à s'allonger, lui pansant sa plaie béante, dont le trou ne faisait que croître et dont le filet de sang s'écoulait bien trop rapidement à mon goût. Je lui inventai les plus beaux héros, pour elle, les derniers que je créerais, l’accompagnant, comme je le pouvais, vers une douce fin. Pour que son esprit s'envole vers des mondes meilleurs. Je tins ainsi quelques minutes qui me parurent des heures puis elle rendit son dernier souffle. Mon cœur se brisa avec. Je l'embrassais une dernière fois puis je partis. Depuis, je me suis démené pour trouver un bateau sur lequel partir afin de trouver une meilleure vie ou plutôt d'en reconstruire une. J'ai vécu une traversée atroce, au côté de compagnons, dont je fus un des seuls survivants, rescapé une fois encore des maléfices que produit la mort. J'ai écumé sang et eau pour reconstruire ma vie, j'ai connu des périodes difficiles mais j'y suis parvenu. Jusqu'à ce fameux soir. La femme dans mes bras, songeant à tout cela, je m'étais dépêché, j'avais couru aussi vite que mes pieds parvenaient à me porter, je ne la laisserais pas mourir, je ne laisserais plus personne mourir devant moi. Allongé, le béton me parut soudain moins froid. La femme avait été déposée entre de bonnes mains, les mains de médecins qui la soignerait et la ferait revivre. Je pensais à ma sœur, qui n'avait pas pu avoir de secours pour la sauver. Je ne m'en voulais plus, ma sœur n'était pas morte en vain, je m'étais battu pour elle et je continuerai de me battre pour elle. Cette femme survivrait, j'en avais la certitude et avec elle, je me relèverais, avec elle, je vivrais à nouveau, ne refoulant plus mes souvenirs, qui parviennent eux aussi à me ressusciter, j'ôte la couverture qui me recouvre, je me lève, je me dirige vers le camion de pompier le plus proche et j'aide les soignants, j'aide les blessés. J'ai trouvé ma vocation, j'ai trouvé un sens à ma vie. Je continuerai aussi d'inventer des histoires, et de les conter mais cette fois-ci à mes enfants. Je recommencerai à vivre, pour tout ça, pour ma sœur. Les terroristes n'ont pas réussi à me tuer pas plus que le dictateur de mon ancien pays. Ils ont peut-être supprimé des corps mais jamais ils n'effaceront leurs esprits, jamais ils n'arriveront à les faire disparaître totalement, ils sont toujours avec nous, dans notre cœur, auprès de nous, à nos côtés, tous, ils seront toujours là. Ils ne gagneront jamais parce qu'il y aura toujours un sens à nos vies, malgré les malheurs qui parfois nous aident même à avancer. Ils ne gagneront pas parce qu'ils n'ont pas ce qui nous fait vivre, ce qui nous donne envie de nous lever le matin, ce qui nous encourage à continuer d'exister, ce qui nous permet de vivre ensemble, heureux, qui fait vibrer nos cœurs à l'unisson. Ils n'ont pas l'amour.

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SakimaRomane · il y a
Très beau récit, vous avez raison, il nous reste l'amour :)
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Grenelle · il y a
Je ne crois pas
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Margot Swania · il y a
Je pense que si, je reste optimiste!