J'avais déjà un avis sur la couleur des choses

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Ecrire pour fleurir le désert des mots...Auteur pour la jeunesse (plusieurs albums chez Fleurus, Milan et Bilboquet) Un premier roman édité: "Les Mots de Marie" à la Clé de Sel. Animatrice ... [+]

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On ne m’avait pas demandé mon avis sur la couleur du papier peint de ma chambre.
Pourtant j’avais dix ans et j’avais déjà un avis sur la couleur des choses ! Surtout quand il s’agissait de ma chambre, mon repaire identitaire, royaume protecteur de mes rêves !
Mon cher royaume, c’est un beau jour en rentrant de classe que je te découvrais tout neuf, mais plus à moi. Une impression de souillure malgré ta nouvelle peau. Mais, je t’aurais voulu à ma manière, des fleurs, des fleurs comme s’il en pleuvait pour faire éclater ma vie au champ d’Alice !

— Va voir ta chambre, me dit mon père, c’est une surprise !

J’entrouvrais doucement la porte pour découvrir ton nouveau look printanier : du vert partout ! Un vrai terrain de golf mais sans balle magique ! Du vert à vous badigeonner un printemps sans fête ! Mais, il y manquait les roses, les lys et leur parfum ! Moi, j’y aurais mis sûrement des papillons, des oiseaux pour la légèreté du cœur, c’est vital !

— Alors ? Tu ne dis rien ?

Je regardais, prostrée dans un mutisme défaitiste, ce bocal vert asséché, sans lagon et sans large. Tu n’étais plus à moi ! Tu n’étais plus à moi ! Nous ne nous appartenions plus !

— Mais enfin, tu trouves pas ça joli ?

Je restais toujours sans réponse. Adieu mes ponts invisibles pour enjamber mes peurs les soirs de haute mer ! Adieu mes évasions incrustées comme secrets aux murs des rêves ! Murs colorés de mes rires, de mes pleurs, de mes déroutes d’enfant voyageur ! Ils étaient si importants ces voyages après les dures sanctions à l’école !

J’avais déjà un avis sur la couleur des choses...

— Pourtant ta mère et moi on croyait te faire plaisir ! Et puis tu sais, il a coûté cher ce papier !

Il n’y a pas de meilleur plaisir que le prix de la liberté ! Avec le vieux papier peint de la couleur de mes larmes, je m’y retrouvais ! Ce vert avait beau être vert, il y manquait tous les désirs de mon enfance. Il fallait donc que je reparte à zéro, m’en réinventer d’autres pour le seul plaisir des yeux parentaux ?

— Ah ! Lui offrir une si belle chambre ! Et voilà la reconnaissance !

La couleur de la chambre ne se mesure pas à la reconnaissance.

J’avais déjà un avis sur la couleur des choses...

Alors, le soir dans mon lit – qui avait perdu lui aussi son moelleux –, je réinventai un royaume à ma façon. Je me levai, tirai pinceau et gouaches de ma sacoche et esquissai sur ses murs une symphonie printanière qui allégea mon sommeil et mes rêves !

Le matin avant de repartir pour l’école, je fermais ma porte comme on ferme un secret, mais, le soir en rentrant :
— Qu’est-ce que t’as fait ? Le papier peint, il est foutu !

J’avais déjà mon avis sur l’empreinte des choses...

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