IV - La ballade

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

Il marchait dans ces relents d’humanité déconfite, traversant les rues maussades, les places vides, les gueules mortes et la névrose ambiante qui venait danser entre les carcasses de quelques badauds désintéressés. Il ne convenait plus de penser ni d’aimer mais bien de voir les dégâts que le temps faisait aux hommes et que les hommes faisaient aux hommes quand ils étaient fatigués de se voir toujours tranquilles. Et merde alors ! Pourquoi s’engraisser dans le confort et l’autosatisfaction quand on pouvait tuer, broyer, enfoncer, détruire ? Et le monde était là qui supportait sans broncher la comédie de ses locataires à coups de bombe atomique et de menues massacres ou giclaient de temps à autre les sursauts d’orgueil qui faisaient les trames romanesques et autres histoires bien ficelées qui plaisent tant aux types pressés qu’on voit dans la rue. Ainsi donc, ce n’était que cela. Un théâtre géant pour une comédie d’enfer. Tous, ils étaient les figurants. Muets et patients, ils enduraient ce hasard poisseux qu’ils qualifiaient volontiers de ‘’ destin ‘’ pour donner un brin de contenance à ce qui n’en avait nullement. La roue ne s’arrêtait jamais. Elle attrapait, impartiale, ces morceaux de chair au teint blafard et les mettaient face à leur routine. Vivre, ressentir, se hisser, baiser et juste se croire. Se croire n’étant rien d’autre que l’ombre dans laquelle ils se débattaient, amnésiques, ne voulant pas voir. Dans le naufrage, Dieu riant regardait son troupeau mourant. Etait-il donc finalement un loup ? Il ne tenta pas de trouver la réponse. Le froid raidissait son vieux corps et les démons, acharnés comme jamais revenaient sucer chaque parcelle de sa cervelle moite. Il voyait. Il n’était pas aveugle. Mais à quel prix...Il fallait sacrifier aux plaisirs futiles la morne vision de cadavres vivants et éphémères bercés d’emmerdes et déduire, à chaque instant, ce que cela signifiait. Allaient-ils tous vers le cimetière ? Bien sur. Tôt ou tard, on ne pourrait plus se tourner au fond de cette terre gelée et visqueuse. Un suicidé à gauche. Une vieille à droite. Même dans le trou, ce serait impossible de dormir tranquille. L’animation. Toujours l’animation. Il songea à la télévision et ses immondices. C’était ça l’animation ! La vraie, la seule qui donnait quelquefois aux corps déchéants l’envie de tenir pour ne pas aller se coucher à l’heure des poules. Il jeta un coup à la rue étroite qui se profilait à sa gauche. On entendait, lointains, des cris et de la musique. Il les imagina, ces gens, brillant d’excitation, se tenant les uns contre les autres, sueur contre sueur, et dansant à un rythme endiablé. Comme des fous. Tous des fous. Vraiment. C’était bien la peine d’être dans les gradins et de payer pour le spectacle de l’humanité. Finalement, on perdait son temps à défendre les acteurs. C’était cause perdue et même le public s’endormait.

Il songea soudain à quelque chose. L’amour. C’était donc un fieffé coquin celui-là. Il prenait les gens au hasard et les faisait souffrir en leur faisant croire que c’était pour une bonne raison. Il repensa vaguement à ses années adolescentes et à ce petit type insignifiant et timide, plutôt laid, qui lui avait fait perdre la raison. Il l’aimait. Ça avait été son coup de foudre, le premier. Voilà bien une grande affaire... Ce petit type banal qu’il aurait tout fait pour aborder et chérir tant il le trouvait irrésistible ne lui avait jamais jeté le moindre regard. Il en avait été anéanti. Seul face au mur de l’indifférence, il s’était résigné à ne jamais tenter l’escalade. C’eut été vain. Qu’était-t-il devenu depuis, ce petit gars si mignon ? Oh... Sans doute était-il là-dedans, dans ce fatras irrécupérable d’âmes blasées. La vicieuse vieillesse avait sans aucun doute rongée ce corps qu’il avait maintes fois imaginé nu. La désillusion avait dû s’emparer de lui et le jeter dans la foule, dans ce ballet frénétique et grincheux qui s’agitait sur le pavé. Il s’y sentait lié malgré lui. On apprenait très tôt la danse. Les partenaires vous faisaient, graves, des arabesques du regard et des coupés de l’âme. A vous de reproduire les gestes ! On n’en sortait pas indemne de cette chorégraphie. C’était impossible. Voir le néant, c’était quelque chose, assurément. Le paradis, l’enfer, ça n’existait plus sauf pour ceux qui voyaient en l’humain une perpétuelle dose de bonheur. Lui, il n’y voyait que pacotille et déceptions renouvelées. Au moins, ça valait la peine de danser pour voir à quelle espèce on appartenait. Les animaux, finalement, ce n’était rien. Un chien, ça aime. Ça reste fidèle. Mais ça ne s’encombre pas de la supériorité du maître, là est le problème. Et le chat ? L’homme ne l’aime guère. Il est trop fourbe et secret pour qu’on puisse pénétrer ses pensées. Il vous domine du regard, vous jauge. N’est-ce pas le rôle de l’humain que de jauger et massacrer ? Laissons-lui le premier rôle, il aime se pâmer face au public crédule. Maquillé en diable, le caniche laisse libre cours à ses fureurs et ses bassesses.

Il rit à s’imaginer en caniche. Un chien encore. Mais les hommes, songea-t-il, ne méritaient pas d’être traités comme des chiens. C’était injuste pour les rats.

Trop de pensées, trop de funestes visions. Il était bien tant de rentrer à la maison.
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