Itinéraire banal d'un licenciement trivial

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Contemplatif qui aime la mer et les ressacs.

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Je me levai de bonne heure ce jour-là. Il en était ainsi depuis près de douze mois à compter de ce jour funeste et néanmoins libérateur du 26 octobre 2014. L’habitude était prise d’un commun accord entre ma sonnerie de téléphone et mon horloge biologique de laisser à la seconde la primeur matinale de l’éveil brutal à la réalité quotidienne du monde de l’entreprise.

J’arrivai sans coup férir à ma place de travail vers 7h25 accompagné de la joie contenue que manifeste un être sensible dans la froide inquiétude nimbant l’air irrespirable d’un univers hostile. Quelques collègues, réfugiés derrière leurs pensées absentes, m’avaient en cette banale occurrence précédé de peu dans l’exercice pavlovien du timbrage ordinaire, première soumission fondamentale et fondatrice de l’employé lambda envers ses supérieurs.

Mon bureau présentait la caractéristique courante de n’en posséder aucune. Hormis peut-être celle, extrinsèquement, de se situer à proximité des fenêtres dont l’ouverture ponctuelle laissait filtrer un oxygène salutaire agissant aussi bien sur le corps que sur l’esprit. Je pus en effet constater que l’imagination vagabondait difficilement par temps sec et obstrué.
Presque tous les départements étaient représentés au sein de l’espace commun, fourmillement incessant de matériel de production humain tourné vers l’optimisation de la sacro-sainte efficacité. La hiérarchie, cette bizarrerie qui ne paraît naturelle que chez les autres espèces, tissait sa toile en permanence et marquait de son empreinte chaque discussion, chaque silence et chaque regard. De ma vie je n’ai assisté à spectacle prêtant davantage à rire et à pleurer qu’un homme ou une femme faisant étalage verbal et vestimentaire de sa position avantageuse (elle le serait par ailleurs beaucoup moins dans l’organigramme abstrait et non admis de mon référencement personnel). Un paon qui fait la roue est indéniablement beau, un homme qui mime le paon faisant la roue est indéniablement laid. Pire, il est ridicule.

La flèche du temps, elle, n’est pas ridicule. Elle ne manque jamais sa cible. Les sabliers s’écoulent en permanence et nous savons tous que les mois qui filent n’œuvrent pas en notre faveur, nous préférons parfois simplement feindre de l’ignorer tant il apparaît plus confortable de nous illusionner sur la pérennité de notre condition humaine. Or, rien n’est éternel, le sable coule sans discontinuer à tous égards. J’eus ainsi la veille au soir déjà le pressentiment que celui sonnant le glas de mon engagement avait été retourné par une main malintentionnée et étrangère à mon sort. Ce que d’aucuns appellent parfois le sixième sens se traduisit dans ce cas précis par l’analyse inconsciente de mon cerveau reptilien d’une succession de non-événements, de regards interrompus, de dialogues implicites, qui réunis et recomposés formèrent le puzzle intelligible de mon inéluctable licenciement. La journée à venir allait me conforter sur la fiabilité de ma mécanique cérébrale ; bien que parfois grippée, elle avait cette fois-ci livré le bon verdict : les jeux sont faits, rien ne va plus !

Je bus mon deuxième café et me mis au travail, relevai mes courriels, rien que de très normal. Je fus ensuite appelé de part et d’autre de l’usine pour des questions routinières lorsque des échanges nourris arrivèrent à tromper joyeusement mon attention. La directrice, aux allures de vieille demoiselle à principe, semblait être dans un embarras manifeste suite à un problème constaté sur une machine de production vitale à la bonne marche des opérations en court. Il fallait de toute urgence dépêcher un ouvrier quelconque de complexion suffisamment bonne pour aller chercher le graal en Allemagne et revenir dans la soirée : soit couvrir une distance de 900 km. Peu lui importa de savoir qui allait se livrer à ce périlleux exercice, l’ordre péremptoirement prononcé, avait été intimé. Mesurer les risques encourus par le chauffeur qui allait devoir se muer en chauffard pour respecter les délais, semblait de toute évidence ne rien peser dans la balance virtuelle dont elle se servait à journée continue pour opérer ses savants calculs de rentabilité. Il est des paramètres clefs et prioritaires dans les équations journalières à résoudre que la sécurité physique du petit personnel ne saurait mettre en péril. CQFD

S’ensuivit la réception d’un message des ressources humaines nous annonçant la naissance du troisième enfant du responsable des opérations. Cet homme, indéniablement bien charpenté intellectuellement, toujours impeccablement mis, le port altier et le regard étudié, faisait la nuit et le beau temps où qu’il se rendît au sein du groupe. Il était de surcroît réputé énigmatique aussi bien dans sa manière ambivalente et sibylline de poser des questions anodines – auxquelles réponses il n’attachait d’importance qu’à la formulation puisque l’oral porte la trace de sa production – que dans sa propension à l’improvisation, souvent dévastatrice. Il était de ces décideurs qui n’aimassent rien tant que décider. Trait de caractère qui le propulsa sans nul doute au sommet de la pyramide. Aussi la venue au monde de son fils nous fut-elle révélée avec le respect et la courtoisie exagérés dus à son rang. Traitement à lui seul réservé, les autres enfants ne faisant pas la une des manchettes. Cet épisode suintant l’asservissement et la dévotion annihila le peu de considération que je portais encore à la DRH, destinateur du message. Imposer Gala et Voici aux lecteurs ne se fait pas sans heurt.

Nous étions jeudi. La précision a son importance puisque chaque jour de la semaine, selon sa proximité ou son éloignement au week-end, façonnait immuablement les humeurs. De tous, le lundi apparaissait le plus lugubre. « Salut, comment ça va ? Comme un lundi » marquait de son sceau fataliste la mise en jambe du début de semaine. Le moral des troupes était au plus bas mais elles étaient rapidement rappelées à l’ordre par les impératifs de production, stables et sourds à toute velléité de versatilité. A contrario « Comment ça va ? Bien, on est vendredi » symbolisait la liesse populaire, libération de Paris hebdomadaire, qui gagnait le cœur des valeureux débarrassés de leur chaîne pour quarante-huit heures. Ne pas se soumettre la bouche en cœur à cet exercice langagier pouvait vous exposer à certaines représailles. Votre capital sympathie, affaibli par ce manquement à cette règle tacitement admise, s’amenuisait en effet de façon rédhibitoire sans ralliement de fortune. Je décidai donc dès le départ d’aller comme un lundi et bien puisqu’on est vendredi. Aucun état d’âme n’était par contre associé au jeudi. Un jour neutre dans un pays neutre pour un licenciement coupable.

L’hémisphère gauche compte les arbres, l’hémisphère droit contemple la forêt. Les individus habitués à solliciter la partie droite de leur cerveau sont persona non grata dans l’industrie. Proactif (pour mieux répondre aux exigences modernes de mes employeurs, j’ai tenté un jour de m’exercer à être proactif. Mon programme d’entraînement fut le suivant : 1) Comprendre ce que ça signifie 2) Vérifier d’avoir compris ce que ça signifie 3) Abandonner faute d’avoir franchi les deux premiers paliers) résistant au stress, docile et flexible sont les vertus cardinales érigées en modèle d’un profil idéalisé dans un environnement calculateur sans idée. L’empathie, la sensibilité et le libre arbitre sont à proscrire absolument ; pourquoi s’embarrasser de personnel revendiquant leur humanité ? Encombrant celui qui réfléchit en homme libre dans une structure réglementée. Convexe ou concave, difficile d’être les deux simultanément. Heureusement, les nombres ont l’heur de me plaire. Je pris donc le parti de compter les arbres. Trahir sa nature est compliqué et illusoire malgré tout, elle demeurait à l’affût et se faufila à la place qui était la sienne jusqu’alors à la première occasion. Sus au vide ! L’architecture de notre esprit est fragile et un pilier construit dans le sable fait long feu. Peut-être ai-je ainsi par inadvertance intégré les étoiles et les nuages dans mon décompte ; nos résultats, reposant sur des axiomes différents, furent opposés.

Je passai le restant de la matinée à tenter de trouver des solutions à un problème technique et partis manger. Désireux de ne pas terminer trop tard le soir, je prenais en général de courtes pauses à midi qui me permettaient néanmoins de vérifier que les conditions météorologiques fussent identiques cinq kilomètres à la ronde. Sauf exception, c’était le cas. Assis à ma table de boulangerie, je m’adonnais le temps de quelques intermèdes musicaux à une de mes activités favorites : l’oisiveté. Apparente puisque l’esprit et les sens respectaient les codes de vigilance minimale en demeurant disponibles à l’écoute d’une discussion enrichissante. Les gens parlant sans cesse de leur travail et en filigrane de sa pénibilité, j’étais tranquille de ce côté-là. Ma voiture, parfois farouche lorsqu’elle empruntait des chemins en sens contraire, me ramenait ensuite sans encombre jusqu’au lieu du sacrifice quotidien.

Il est urgent d’attendre, avait coutume de me dire mon supérieur, sûr de son effet et de la pertinence du propos. Cette expression lui avait été transmise par l’ancien directeur de l’usine et il ne manquait désormais pas une occasion pour jouer le rôle de passeur à son tour. Je devinai la première fois qu’il y en aurait d’autres à la lecture de son expression faciale, auréolée de la certitude de coller à la réalité de l’homme pressé par cet effet de style. Savoir définir les priorités est un trait de la personnalité qui plaît beaucoup aux recruteurs, RH et autre engeance avoisinante. Pour peu que l’on ait un caractère corvéable à merci, on ressortirait presque transfiguré d’un séjour dans l’industrie tant les caractéristiques spécifiques à chaque individu, qui font sa force et parfois sa faiblesse, sont considérées comme parasitaires à priori si elles ne peuvent immédiatement servir les desseins de l’entité. Eloge de la ressemblance devrait figurer en bonne place sur leurs offres d’emploi. Usine cherche machine humaine, sans talent ni personnalité, efficace et stable, expertisée si possible.

Je débarrassai le matériel informatique d’une collègue en congé maternité puis je terminai de configurer et d’installer des clients légers aux quatre coins de l’entreprise, tâche qui occupait le plus clair de mon temps depuis quelques semaines déjà. Depuis ma fenêtre, j’aperçus le soleil qui tirait sa flemme sur le sol lorsque le premier coup de semonce retentit. Le caporal des RH (langage épicène), la haine de soi déguisée en faute de quelqu’un d’autre, nous avertissait d’un furtif coup de téléphone du remerciement d’une employée. Notre douloureuse participation à sa noyade consistait à lui bloquer les accès à son environnement de travail et à sa messagerie électronique. Je la vis peu après entrer silencieusement dans l’open space dépitée et abasourdie, la mine défaite et l’œil fuyant, débarrasser son bureau et quitter dans la foulée le lieu de la condamnation sans que personne ne trouvât de mot réconfortant à lui prodiguer. Le réquisitoire du procureur, exécuteur des hautes oeuvres taciturne, avait fait mouche et le verdict fut sans appel. La défense quant à elle, non avertie de la date du procès et des faits reprochés à sa partie, se trouva prise à la gorge et dans l’incapacité de répliquer. David ne gagne pas toujours contre Goliath.

J'ai une inclination naturelle à prendre position pour le plus faible. Ainsi, lorsque nous nous retrouvons au nombre de deux dans une salle des pas-perdus, il m'arrive après une brève appréciation des forces en présence de préférer m'asseoir à proximité de l'autre plutôt que de moi-même. Ce qui pose naturellement des problèmes d'arbitrage si je suis dans un jour où ma susceptibilité est exacerbée. En cette fin de journée, la question ne se posa pas, j’allais avoir besoin de moi-même et de toutes mes ressources pour braver la tempête qui s’approchait.

A 16h22, mon téléphone sonna. A 16h45 je quittai l’entreprise mes livres sous le bras, en colère et soulagé.

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