Ishta

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Gilgamesh se présenta seul à la porte du temple d'Inanna à Uruk. Le roi à la haute stature sembla bien humble devant l'entrée majestueuse du plus grand temple de la plus grande ville du monde. Il demanda aux servantes présentes là d'annoncer sa venue à la grande prêtresse. Une des prostituées sacrées courut prévenir Ishta de l'arrivée du roi. C'est avec un grand déplaisir mêlé de curiosité qu'elle accueillît la nouvelle. Elle demanda à la servante de le faire entrer et patienter devant l'autel de la Grande Déesse, le temps pour elle de revêtir ses vêtements d'officiante. Elle s'habilla et se maquilla sans se presser pour bien faire sentir au roi qu'il n'était pas le maître en ce temple. Comme Ishta l'avait prévu, le deux tiers dieu trépignait d'impatience devant la stèle murale représentant la déesse, formidable corps féminin aux seins généreux, au sexe conquérant, aux ailes et aux pattes d'oiseau de proie. Une fois habillée, cachée dans la pénombre d'un mur, Ishta admira le corps puissant du roi dont l'insatiable culte de sa propre virilité faisait tant de scandale à Uruk. Elle ne put s'empêcher d'en être troublée. Pour écourter sa gêne, elle s'avança en pleine lumière vers lui.
— Que vient faire Gilgamesh à cette heure, en ce jour ? Il n'y a point de cérémonie officielle.
Le roi fut agacé du ton cassant de la grande prêtresse :
« C'est moi, le Roi ! Je vais où et quand bon me semble dans ma ville ! »
La colère monta dans le cœur et la langue d'Ishta :
« Sans doute manque-t-il aujourd'hui de jeune épousée à violer après avoir cassé la figure à son mari. Tu viens peut-être te renseigner en ce temple pour connaître les futures unions matrimoniales afin d'anticiper tes vices ? »
Ses mots giflèrent l'amour propre de Gilgamesh plus durement que les coups de ses ennemis, car jamais personne n'avait osé parler ainsi au roi d'Uruk.
— Tu mériterais de mourir étranglée de mes mains pour de telles paroles. Mais je ne veux pas subir le courroux de la déesse.
— Si tu ne veux pas connaître la vengeance d'Inanna, toi, le saccageur des liens amoureux, il faut venir devant son autel avec une offrande. Que vas-tu sacrifier à la Grande Déesse ?
— Moi, le protecteur d'Uruk, je suis là pour demander et non point pour donner. Prête-moi une des servantes de la déesse, une des plus douées dans les jeux sacrés.
La stupéfaction se lut sur les traits du visage d'Ishta :
« Une servante d'Inanna est au service de la déesse de l'amour. Elle ne se prend pas par la violence ! »
— Sois rassurée, grande prêtresse. Ce n'est pas pour mon plaisir. Un roi sauvage descendu des montagnes, nommé Enkidu, saccage mes récoltes et vole mon bétail. Et mes espions le disent plus puissant que moi.
Ishta ne put retenir son rire.
— Le tyran d'Uruk aurait-il trouvé son maître ?
— Cesse tes moqueries ! C'est l'avenir d'Uruk qui est en jeu. Ce que l'on ne peut obtenir par la force, il faut l'obtenir par la ruse. Qu'une de tes prostituées sacrées le prenne au filet des jeux de l'amour et qu'elle l'attire à Uruk pour me voir, afin que je puisse négocier avec ce sauvage des montagnes. Quand il verra ma ville, son luxe, ses plaisirs, j'en ferai un ami civilisé.
Une idée vint à Ishta afin de se rapprocher de la famille royale : « Si Inanna te prête une servante, il faudra que tu lui donnes ta semence. Honore le vrai et profond temple de la déesse. »
Elle décrocha sa fibule sacrée et fit tomber ses vêtements à ses pieds. Elle devinait la turgescente virilité du roi sous ses habits. Le désir incendia le corps de Gilgamesh. Mais sa raison l'emporta.
— Tous les amants d'Inanna ont mal fini. J'aurais trop peur de les rejoindre dans l'au-delà de l'Océan.
Humiliée par ce refus, la grande prêtresse se rhabilla. Sujette d'Uruk, elle ne pouvait se soustraire totalement à la volonté du roi, mais elle trouva le moyen de se venger.
— Pour l'amour d'Uruk, la Grande Déesse te prête la plus douée de ses servantes. Attends-la ici en priant Inanna.
Elle alla vers les chambres des prêtresses et y trouva Anina. Elle lui expliqua ce que demandait le roi.
— Mais, grande prêtresse, l'étoile du matin m'a frappé de sa maladie. Je ne puis plus officier.
— Civilisation et syphilisation vont de pair. Ne dis rien de ta maladie au roi, civilise cet Enkidu, et tant pis s'il en a la fièvre.
Anina obéit et rejoignit Gilgamesh. Ishta tenait sa vengeance. Si Enkidu devenait l'ami du roi, sa maladie vénérienne frapperait cruellement le cœur de Gilgamesh. Nul ne peut repousser Inanna sans subir sa colère, même un deux tiers dieu.
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Rupello O  Commentaire de l'auteur · il y a
Étrange légende que celle de Gilgamesh, à des millénaires de nos manières de penser moderne : où la prostitution est facteur de civilisation, où la force virile et violente est survalorisée. Mais où le mépris de la déesse de l'amour aura de terribles conséquences pour le héros. Là, rien de nouveau sous le soleil.
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Les Histoires de RAC · il y a
Merci d'avoir réveillé, démystifié et enrichi cette légende ♫
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M. Iraje · il y a
L'amour ... est contagieux !
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Michel Dréan · il y a
Pour ma part, voyage en mythologie inconnue mais qui donne envie d'en savoir plus !
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Zalma Solange Schneider · il y a
Au-delà de l'atmosphère particulière du texte, j'ai été surprise par la chute qui lui donne une belle ampleur !
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Joëlle Brethes · il y a
Les personnages de votre récit sont apparemment conformes à la mythologie sumérienne : la cité, le roi tyrannique, Enkidu... et la fiction que vous avez bâtie autour est intéressante et bien écrite :)
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Jeanne · il y a
Un récit bien écrit, une histoire bien contée, un bout de "L’Épopée de Gilgamesh" bien narré, une version originale bien que osée soit l'alliance "Civilisation et syphilisation". Tous mes vœux pour la suite des événements.
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Rupello O · il y a
Merci pour vos encouragements. Et, avec un peu de retard, mes voeux pour 2022.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Texte intéressant, et dont je mesure en lisant les commentaires l'épaisseur de vos connaissances sur le mythe de Gilgamesh, mais en effet difficile à considérer comme un texte à caractère érotique. Merci pour cette lecture.
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Jean Van Fleteren · il y a
Un beau récit bien documenté ... hormis sur un point me semble-t-il. La syphilis est apparue au Moyen-Age rapportée par les conquistadors de l'Amérique du Sud où ils avaient apporté la grippe. Cette méthode de vengeance ne semble donc pas plausible à cette époque. Mais tout le reste se tient.
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Rupello O · il y a
L'origine américaine de la syphilis est très probable vu la date de la première épidémie en Europe mais pas certaine. Imaginons qu'une forme différente est pu exister dans l'ancien monde il y a quelques millénaires...
Mais je vous accorde que je tire sur la corde d'un lointain variant pour sauver mon histoire !

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Rupello O · il y a
Vous avez raison mais je n'ai pas résisté au jeux de mot. Honte à moi ! Merci pour votre oeil d'aigle.
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Fred Panassac · il y a
Les passions humaines chez les dieux : on les connaît plus dans la mythologie gréco-romaine mais je vois que dans l’antique Mésopotamie ces travers étaient poussés à l’extrême, j’en frémis et pourtant c’est parfaitement plausible, ce n’est pas glamour chez les dieux, on le savait. Merci pour cet éclairage original sur une terrible vengeance vénérienne.
Ce texte devait-il être classé dans « l’enfer des bibliothèques », la section érotisme ? En tous cas cela vous procurera davantage de lectures.

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Rupello O · il y a
Il est vrai que le classement Erotisme m'a un peu étonné.
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Keith Simmonds · il y a
Évocation d'une légende intéressante !

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