IRONIE DU STORE

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- Une situation exceptionnelle, monsieur. Il est interdit de bâtir sur les falaises. Mais voilà, il y a deux siècles que cette maison est ici. Et maintenant que son ancien propriétaire n’est plus de ce monde, elle peut être à vous pour un prix dérisoire.
Les deux hommes surplombaient les lames qui se jetait furieusement sur la grève, 80 mètres plus bas. Les petites soeurs de ces mêmes vagues ridaient la surface de l’océan à l’horizon, apparemment immobiles.
C’était une mignonne maison de style breton, à la façade savamment masquée par des plantes grimpantes, et un jardin d’un vert étonnamment tendre. Et en face, l’océan pour soi seul. Seul défaut, véniel : comme une verrue dans le visage d’un mannequin de mode, le store de l’unique fenêtre qui faisait face à l’océan avait été recouvert d’un enchevêtrement de traits de peinture. On discernait l’ébauche d’un alphabet. Le tag avait apparemment pénétré la Bretagne profonde.
- Et pourquoi la famille en demande-t-elle un prix aussi bas ? demanda Jérémie.
- L’ancien propriétaire n’avait plus de famille, répondit le négociateur immobilier. Le père Karas était un prêtre qui avait rompu avec l’Eglise. Au soir de sa vie, il a désiré faire amende honorable en lui léguant ses biens. Mais l’Église ne semble pas avoir l’utilité de cette maison.
- Écoutez, elle me plaît. Quand j’aurais nettoyé les saloperies sur ce store, elle sera parfaite.
Lorsque Jérémie Bentham pris possession du lieu, il eut deux surprises. La première, charmante : en nettoyant la cheminée, il fit tomber un livre que le père Karas avait caché là. C’était un ouvrage manuscrit, apparemment un compte-rendu de l’itinéraire spirituel du père, qui s’ouvrait sur une phrase du philosophe Friedrich Nietzsche, mise en exergue :

Toi qui regarde dans l’abîme, prends garde. L’abîme aussi regarde en toi.

Jérémie se contenta de le feuilleter, mais le rangea soigneusement. Il pouvait s’agir d’un document exceptionnel dont il pourrait tirer un livre juteux : la spiritualité était à la mode. Comme l’Église ne renoncerait pas à sa propriété sur les biens du père, il en ferait la base d’un livre d’entretiens bidons.
La deuxième surprise l’irrita profondément sur l’instant : non seulement les tags sur le store résistait aux détergents les plus corrosifs, mais en plus le père Karas avait eu l’idée saugrenue d’ôter la cordelette du store, et de le fixer en position fermée par des pattes métalliques vissées dans la pierre. Ainsi donc la maison était privée d’un de ses charmes majeurs : la vue qu’elle offrait. Mais baste, un store neuf serait hors de prix. Cet après-midi là, il se contenta donc d’acheter une cordelette au supermarché le plus proche, à vingt kilomètres, ainsi qu’une stère de bois. Il savourait la soirée qui s’avançait, qu’il passerait au coin de la cheminée, en feuilletant le manuscrit du père, plume à la main.
Il dévissa les fixations du store et installa la cordelette. Clic-clac, il était comme neuf. Il le ferma car la chaleur était encore pesante en cette fin d’après-midi. De cette pièce, le père avait fait un lieu de méditation : les murs portaient encore la marque pâle de nombreux crucifix, de toutes tailles. Incroyable le nombre qu’il en avait installé. S’il avait rompu avec l’Église, son repentir semblait avoir été intense.
Lui, il installerait ici son salon. Il passa le reste de l’après-midi dans le jardin, à installer des tuteurs pour les splendides roses trémières.
Au moment de l’apéritif, il gagna son futur salon et mit à brûler une bûche. Il ouvrit le store pour profiter du splendide coucher de soleil sur l’océan. Formidable. La voûte de nuages flamboyants faisait du monde une vaste maison cotonneuse, éclairée et réchauffée par le foyer intense du soleil. Tiens, s’il avait cru en Dieu, il se serait mis à prier.
Sa bonne humeur le quitta lorsque installé dans son fauteuil, un whisky à la main, il entama la lecture du manuscrit. Le père Karas avait été en fait un allumé : au bout de vingt ans d’honnête labeur au service du Christ, il avait viré démoniaque. « Que le Seigneur me pardonne... » commençait-il, « mais les forces que j’ai suscité, dans mon coupable orgueil et ma curiosité dévorante, m’échappent maintenant. Mon oeil à pénétré des sphères qui m’étaient interdites. Ma main a invoqué des forces qui auraient du rester à jamais en sommeil. » Suivait un récit de la vie du père Karas, de l’enfance jusqu’à ses premières expériences occultes.
Jérémie Bentham leva un instant le nez pour regarder par la fenêtre : c’était un spectacle bizarre, maintenant. Le ciel avait pris une couleur d’argent terne, et 4 nuages monstrueux s’étaient formés, 4 globules élancés de plusieurs kilomètres de haut, bleus et noirs. C’était une masse compacte, solide et spirituelle en même temps, qui avançait sous le vent.
« Je me tiens au bord du monde, maintenant. Mon savoir n’est pas assez grand pour enchaîner à nouveau dans leur géhenne les forces que j’ai invoqué. Quand le soleil, symbole éminent de notre Seigneur, disparait sous l’horizon, toujours les cavaliers de l’Enfer s’élancent pour s’emparer de moi. Leur hideur est inconcevable. De Chtulhu, le démon des mers, j’ai aperçu un soir les gigantesques tentacules et la face molle, d’une nature absolument inhumaine. Je ne pus en supporter d’avantage, et refermai aussitôt le store de mon observatoire. »
Il appelait donc cette pièce un observatoire ? Singulier observatoire, dépourvu d’ouverture vers le ciel. Bentham regarda à nouveau par la fenêtre. Les incandescences du soleil couchant donnaient l’impression d’une forge cosmique et lointaine, d’où s’échappaient ces nuages colossaux qui continuaient d’avancer sous le vent.
Bizarrement, ses roses trémières s’inclinaient en sens inverse. Il se leva pour observer cette curieuse illusion d’optique.
Non, c’était incontestable. Les nuages avançaient en sens inverse du vent. Inquiet, il décida d’achever la lecture de ce passage du livre.
« Car seule la vue du signe occulte peint sur le store de mon humble demeure, au bord du monde, peut leur faire rebrousser chemin et préserver l’occupant de cette demeure pour un jour encore. C’est pourquoi je prie les Pères de notre Église de veiller à maintenir fermé ce store. »
Les cavaliers de L’Enfer ? Il laissa le livre et s’avança jusqu’à la fenêtre.
Il est vrai qu’à y regarder de plus près, il aurait pu imaginer des détails surprenants dans ces nuages. Il ferma le store. Après tout, la nuit tombait, se dit-il.
Mais cinq minutes plus tard, il se leva à nouveau pour regarder. Les nuages bougeaient, comme s’ils reprenaient leur course depuis leur position de tout à l’heure.
Il referma le store. Le rouvrit. Oui, les nuages bougeaient.
Clic. Clac. Ils avaient avancé, c’était certain. Mais comment savoir si le store y était pour quelque chose ?
Encore. Alors il commença à voir les choses hideuses dont le père parlait dans son ouvrage. Terrifié, il rabattit le store.
Mais fasciné, il le rouvrit en tremblant. Oh Seigneur, cette bouche molle qui battait les airs entre deux coups de tentacules !
Il referma le store, bien décidé à ne plus le rouvrir. Mais comment savoir si ces monstruosités n’avançaient plus ?!
Clic.
Clac.
Clic.
Clac.
Jusqu'à sa fin, Jérémie Bentham demeura incrédule.
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Jeanne en B · il y a
Il y avait de quoi devenir fou avec ces clic-clac. Quel rapport avec le philosophe ?
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Valdemar Belloc · il y a
Jérémy Bentham, que je connais à peine, évoque pour moi les dérives de la rationalité à cause de son effrayant projet de prison panoptique. Là je l'ai bien puni, il périt par là où il a péché... :-)
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Jeanne en B · il y a
Ah d'accord, merci, je n'avais pas vu ça dans sa bio... bonne continuation :-)

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