Invisible Mais Présent

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Par un après-midi de printemps mi-ensoleillé et fraîs, je marchais dans les bois de Fragneau-Ville. L'esprit léger et satisfait, je regagnais ma maison après une promenade inspirante et accomplie. Le temps coulait aussi lentement que les larmes d'une déesse. Un vent très agréable chatouillait l'humeur de la nature. Tout était calme sous un ciel somnolent : les arbres, pouvait-on dire, donnaient l'impression de se taire pour mieux capter le souffle des hirondelles. Je marchais... allure d'une chenille Monarque sur une large feuille d'arbre véritable.

Un instant, en déposant mon pied droit au sol, j'entendis un léger bruit... un bruit sec. Très sec. Sec comme celui que fait un fruit dûr, un abricot, qui tombe sur la paille ou des feuilles mortes, cela sans entrer en contact avec le sol : crrrch ! Je fis un tour sur moi-même et ne vis rien. J'étais tout à fait seul, je réalisai. Seul comme le noyau d'un avocat ou une langue dans une bouche édentée. Puis je me retournai à nouveau, la face vers le sud, pour continuer mon chemin - je commençai à sentir une profonde soif - plus de trois heures depuis que j'avais bu une gorgée d'eau. Également, mon ventre me faisait sentir qu'il était tout sauf rempli.

Puis une voix dit "Marc !", comme si elle était en pleine détresse et que j'étais son seul et unique espoir. Une voix de femme. Ou juste une voix. Trop sur le choc pour faire la distinction. Mais je pensai que ce fut ma voix intérieure qui parla. Donc je continuai ma route. Environ trois pas après, j'entendis à nouveau : "Marc, pourquoi tu fuis...? Pourquoi tu te fuis...?"

Entendant cela, j'eus confirmation que c'était bel et bien ma voix intérieure qui s'exprima plus fort qu'elle ne le devrait en fiction... Ce constat me calma finalement, pourtant. Là, je me remis à marcher... comme les doigts de Beethoven qui papillonnent sur son clavier pour éxécuter la partition de sa neuvième symphonie.

«Maaaarc !», entendis-je plus fort. Mais cette fois-ci, avec une tonalité plus alarmante, plus plaintive. Là, je me retournai à nouveau sur moi-même, ne pouvant résister à l'envie de vérifier avec soin. J'ouvris grand les yeux et ne vis rien, à part les arbres qui offraient leurs actes de louange à la nature. Donc je conclus que mon cerveau me jouait des malins tours - l'insomnie pourrait être mis en cause.

Donc je me retou...! Et ! Rch !!! Mon cœur fit une pulsation aussi violente qu'un coup de hache de titan dans le dos d'un pilleur de tombe ! Je perdis instantanément mon souffle. Je me retrouvai nez pour nez avec un serpent... Un énorme serpent...! Un cobra de la taille d'un humain adulte !

Je lui souris, tout en me demandant si

cela dissimulait bien cette forte peur qui, sans retenu, se fofilait dans les moindres vaisseaux sanguins de mon corps. Je sentis la peur arriver jusqu'à mon ombre. Mais je fis tout pour ne pas trembler et voir mon âme s'envoler.

Le serpent me regarda fixement, comme un tireur d'élite observant sa cible une demi-seconde avant d'appuyer sur la détente. Puis, entre deux filements de langue, il me dit : «mais je te prenais pour un peureux...!»

Je voulus répondre, mais je me perdis dans l'étrangeté de la beauté de son corps. Bizarrement. Ses yeux brillaient comme un feu de bois. Un gigantesque feu de bois. Ses écailles avaient l'air d'être faites de diamants. Des diamants marron. Ou peut-être qu'elles sont faites de marbre et qu'on a semé de la poussière d'étoiles dessus. Le plus surprenant : il avait une énorme paire de crocs et une superbe paire de boucles d'oreilles en or. Mais ses yeux brillaient mille fois plus que cet or ne pouvant nullement provenir de la terre. Ses boucles d'oreilles, si mes souvenirs d'enfant ne me font pas défaut, étaient les mêmes que la paire qu'avait reçue mon arrière grand-mère à l'occasion de sa noce.

- «Il y a raison de l'être ? », lui demandai-je perplexement, tout en effaçant graduellement mon sourire. Mon faux sourire.

- «Peut-être pas», répondi-t-il d'un air aussi malicieux que terrifiant. Puis il m'interrogea : «Sais-tu pourquoi je suis là, gaillard barbu...?»

Je sortis une cigarette de ma poche et le portai à ma bouche. J'actionnai la roulette de mon briquet, et les trois premières tentatives furent vaines. Je le secouai avec une frénésie calculée... À peine allait-il me proposer du feu sortant de son gosier, j'en obtenus finalement de mon gadget. Donc j'allumai serainement la cigarette et me mis à pousser des petites bouffées... nonchalamment. En poussant la toute première bouffée d'air coloré, je lui répondis : «sûrement, tu es là pour ne pas me laisser continuer mon chemin tranquillement, je devine...»

Ses yeux, à cet instant, laissèrent échapper une très violente lueur de stupeur. Je l'observai avec calme et peur... Je sentis les pulsations du cœur de la terre sous la plante de mes pieds. Puis il se mit à rire. Il rit avec autant de frénésie qu'un médecin charlantant assis dans son bureau après avoir reçu un prix prestigieux pour la guerrison du mal du siècle. Et je pus voir que ses deux longs crocs étaient gardés par une armée de toutes petites dents aussi pointues que des aiguilles de tailleur.

Puis ses yeux devinrent d'un cran plus brillants. La nuit commença à tomber. Et il me dit : «j'ai un secret à partager avec toi, mon petit...»

Ma réponse, subite et incisive, fut telle : «vas-y, sa majesté...!»

D'un mouvement aussi rapide et menaçant que l'apparition d'un éclair, il se rapprocha de moi, et me dit : «Je dois le souffler à ton oreille ; les herbes ont des oreilles, tu sais...»

Je lui regardai... droit dans les yeux, tirai un nouveau coup sur ma cigarette, prenant conscience de son arôme qui rappelle celle des bougies parfumées, et lui répondis : «les serpents ont du venin... Et, le sourire du cobra ne sanstifie pas son venin, dit le poète...»

Toujours ses yeux dans les miens, il m'interrogea avec un ton oscillant entre sévérité et calme froid : «As-tu peur que je te pique ou t'avale...? Ne pense-tu pas que je t'aurais déjà abattu quand toi et la fille, vous refiliez vos vêtements derrière la grande muraille de cactus...?»

À cet instant, je pris peur pour de vrai. Ma stupeur fut telle que mon briquet tomba comme une goutte de pluie. Mais pour ne rien laisser apparaître, j'éteignis ma cigarette sous ma semelle et m'empressa de dire, sans cligner des yeux, sans détourner mon regard : «discutons sobrement, sa majesté...!» Et j'enchainai : «en fait, je suis allergique à bon nombre d'anim... de créatures. Aussi, je pense que les mesures de distanciation sociale doivent être respectées.»

- «Mais je vis dans la forêt ; aucune possibilité que je te contamine», s'empressa-t-il de répondre.

Mon argument : moi, je vis dans la ville, donc j'aimerais pas qu'une si majestueuse créature comme toi soit affectée par cette pandémie tueuse, n'osant aucunement remettre en question l'infaillibilité de ta mystique nature. Aussi, je ne veux pas que, par accident, ton venin S'ÉCHAPPE de tes deux jolis crocs et cause malheur à mon corps physique de mortel trop curieux et imprudent. Le cas échéant, je serais bien obliger de te tuer pour prendre ton sang et tes tripes pour me concocter un antidote. Et c'est tout ce que je ne souhaite pour toi. Pendant qu'on y est, lui demandai-je, tu me ferais pas don de tes tripes et ton sang s'ils pouvaient me sauver de la morsure d'un autre serpent qui s'est sauvé après m'avoir...?

Avec un léger sourire, il m'interrompit : «au final, je pense que tu n'es pas si différent de ton cher grand-père. Je s... Il serait si fier de toi s'il t'avait connu dans la vraie vie.»

- «Ben ! tu es mieux placé que moi pour le savoir», lui répondis-je en tentant de contenir mon étonnement.

Il me dit : «tu as besoin de reprendre tes énergies... Tu viens d'en perdre énormément. Et cette conversation t'en a également pri...»

Tout à coup, j'entendis la paille craquer, et je tournai ma tête vers ma droite. Je vis passer un enfant avec un ballon de football dans les mains. Aussi, je remarquai que le soleil, à peine, se mit à lever. Là, je réalisai que ce qui m'a paru une demi heure de conversation a été, en fait, toute une nuit de discussion. Perplexe, l'enfant s'arrêta et me demanda : «Vous avez perdu la tête, cher monsieur ? Pourquoi êtes-vous dans les bois à parler tout seul...?»

Sans tarder, je retournai ma tête pour vérifier, et ne vit aucune trace du grand serpent. L'enfant s'approcha de moi, et me dit : «vous avez fait tomber quelque chose, oui, monsieur...» Là, je me rappela que mon briquet, je l'avais fait tomber. Je remercia à l'enfant. «C'est juste mon briquet», lui dis-je par la suite. Avec plus d'énergie, il répliqua : «non ! Je parle de ça...», désignant de son index un truc par terre. Un truc luisant.

Je tournai ma tête et vis un anneau qui brillait autant qu'un merveilleux rêve impossible à réaliser. Il, l'enfant, allait, par gentillesse, me le ramasser, mais j'ai été assez rapide pour tenir sa main et l'en empêcher. Puis je lui dis :

- Ne t'inquiète pas, mon petit ; je vais le ramasser. Je te remercie de ta gentillesse.

- «Je vous en prie, monsieur», dit-il tout surpris.

«Les amis t'attendent sûrement pour la partie de foot.» «Tu penses quoi si tu abrégeais leur attente», lui proposai-je. Il répondit : «c'est vrai... Je dois m'en aller !»

Et il partit tel un chat sauvage aux trousses d'une mangouste. Je lui dit : «Sois prudent...! Et marque des buts...!» Il se retourna et me fit un clin d'œil...

Après qu'il ait totalement disparu, je restai debout à contempler le bijou posé sur la paille. J'hésitai, puis pris une profonde respiration et me baissai pour le ramasser. Il était aussi froid que la paume d'un cadavre, aussi étincelant qu'une étoile naissante, aussi léger que le souffle d'un ange.

Je le levai au niveau de mon torse et réalisai qu'il contenait, dans la face intérieure, des inscriptions ressemblant à des hiéroglyphes. Je regardai dans toutes les directions, puis pris une profonde respiration et le portai à mon majeur gauche. Et il disparut aussitôt. Malgré épris d'une petite vague de panique, je ne fis rien, vu que je continuai à sentir sa froideur autour de mon doigt. Je le serrai et l'enlevai. Une fois mon doigt sorti du trou, il réapparut comme par «MAGIE». Je l'enfilai à nouveau, il disparut à nouveau, et je continuai mon chemin.

Arrivé à l'entrée de chez moi, je constatai que tout le monde m'attendait... et une inquiétude ardente sortait des yeux de mes parents. Je leur saluai et leur fit comprendre que, n'ayant pas de batterie, je n'ai pas pu leur dire que le tard m'eut obligé à dormir chez Ciné, évitant à tout prix d'être interpellé par les forces de l'ordre.

Ma mère, aussi attentive qu'un bébé dans son sommeil, me dit : «donc soit Ciné mentait quand il a dit que tu n'étais pas chez lui, soit tu as passé la nuit dans les bras de cette petite qui t'as obligé à te déconfiner...!»

Ne trouvant rien à dire, je laissai sortir un demi-sourire, me dirigeai vers la barrière pour aller me reposer dans ma chambre. «Heeee !», dit tout le monde à l'unisson.

Je m'arrêtai, me retournai, et ils me dirent : «laisse tes vêtements dehors, monsieur ; qui nous dit que t'es pas couvert d'œufs de CORONAVIRUS»... Je suivis les ordres, pris un bain froid, et me mis au lit. À peine dans les bras de Morphée, le serpent apparu dans mon rêve. Et il n'avait qu'une seule boucle à l'oreille. Une boucle à l'oreille gauche.

Et il me dit : «L'anneau, si tu veux tirer le meilleur de son potentiel, tu dois le porter à ton annulaire... Et j'ai marqué cinq buts à ton nom...»

Et je sursautai ! Je portai ma main, celle avec laquelle j'ai maintenu le petit pour l'empêcher de prendre l'anneau, et je constatai que malgré le bain, il dégageait encore l'arôme de bougies parfûmées.

Marc Andy Chéridord, Le Saimboll, mai 2020.
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Karl Chery · il y a
c'est un très beau texte, continue my man
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Marc Andy Chéridord · il y a
Merci infiniment pour ton support, Mr Chery. J'apprécie beaucoup.
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Shella Sterling · il y a
Bon travail très cher ! J'adore tes comparaisons. Bonne continuation ✨
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Marc Andy Chéridord · il y a
Merci de ton précieux compliment, chère Sheshelle. Ton encouragement, ça veut dire énormément pour moi. Je ferai de mon mieux pour rester sur cette voie, chère. Promis !

Et je prie pour que toi aussi, tu restes sur la voie de la prolifération.

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Jeanty Marvens · il y a
Belle plume!
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Marc Andy Chéridord · il y a
Merci, frère !!! Ça fait plaisir.

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