Introuvables

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Sillonner les routes à bord de la Ford Taunus 1971 de son père, Vincent en a des souvenirs précieux et indélébiles. La route, c'est l'endroit où

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Image de Hiver 2021
Vincent a fini sa journée. Il quitte son bureau et regagne sa voiture garée comme souvent devant le PMU d’à côté. Vincent a ses habitudes, ses petites manies de célibataire endurci, de quinqua ramolli, groggy par un quotidien si peu choisi, tellement subi. Pourtant il rêve de tout lâcher, de partir six mois, un an, pour vivre la vie autrement. Vincent a les moyens de s’offrir cette parenthèse. Cela fait des années qu’il économise, des années qu’il s’économise... Mais Vincent continue à rêver, à garer sa voiture devant le PMU d’à côté.
Il allume l’autoradio, traverse la ville et sans même s’en apercevoir, se retrouve sur la départementale 916. Cette route n’est pas simplement celle qui l’emmène à son travail chaque jour de la semaine. Vincent la connaît par cœur, depuis bien longtemps. La D916 fait partie de son histoire, de son enfance. Elle est en quelque sorte sa madeleine de Proust. Alors qu’aujourd’hui c’est lui qui se retrouve au volant, il se revoit gamin assis sur la banquette arrière de la Ford Taunus 1971 de son père, roulant sur cette même route. Ses parents l’empruntaient pour aller rendre visite à l’ami Georges, plus exactement à frère Georges, moine de son état à l’abbaye du mont des Cats. C’était la sortie dominicale, loin des parcs d’attractions dont les enfants raffolent. Cela dit, c’était quand même mieux que de rester tout l’après-midi devant le poste de télévision. Vincent repense à la Ford. Son père la bichonnait, il y tenait tant. Mais cette voiture n’est plus, tout comme cette époque d’ailleurs.
Vincent est pris de nostalgie. Derniers jours d’octobre, la lumière se fait plus rare. Peu à peu, l’automne recouvre les humeurs d’un voile aux couleurs des feuilles qui épousent le sol. Même l’autoradio déprime. Il diffuse un tube des années soixante-dix qui prend un malin plaisir à parfaire l’atmosphère mélancolique de cette fin de journée. Vincent roule, coincé dans son habitacle, dans sa vie étroite, tandis que les pointillés blancs de la D916 défilent sous ses yeux comme autant de flash-back.
Soudain, un voyant rouge l’extrait de ses souvenirs et le ramène au présent. Le tableau de bord lui indique que le réservoir est bientôt vide. Vincent va devoir faire le plein d’essence, à défaut du plein des sens. C’est alors qu’il l’aperçoit, dans la direction opposée. Ils vont bientôt se croiser. L’instant est furtif, mais Vincent reconnaît au premier coup d’œil la calandre, la ligne de la voiture de son père. C’est une Ford Taunus surgissant de nulle part, comme tout droit sortie de sa mémoire. En quelques secondes la voilà déjà derrière lui. Il la voit s’éloigner dans son rétroviseur. Tout se bouscule dans sa tête, son passé qui lui manque, son quotidien insipide, ses parents, les dimanches d’antan et ses semaines livides. Dans la confusion, la précipitation, il décide de faire demi-tour. Son véhicule fait une embardée, manque de provoquer une collision, ça klaxonne, appels de phares... Après s’être fait une belle frayeur, Vincent cherche désormais à rattraper cette voiture qui le hante. Sans le savoir, il est à la poursuite de son temps perdu, de ses espérances, de son histoire. Mais la Ford a pris de l’avance, alors Vincent accélère. Il essaye de combler son retard, son retard sur la vie, ses amours, ses envies. Vincent a toujours tout remis à plus tard, pour finalement mener une existence des plus ponctuelles. Vincent se lève à l’heure, mange à l’heure, se lave, se divertit, s’ennuie et s’endort à l’heure. Mais ce soir, il ne sera pas chez lui pour le prime time, confortablement installé devant sa télé.
Quelques kilomètres auront été nécessaires à Vincent pour réduire la distance entre lui et la Ford Taunus. Reste une camionnette qui les sépare. La nuit commence à tomber, il ne parvient pas à distinguer le ou les occupants de la Ford. Et il y a toujours ce fichu voyant rouge de la jauge à essence qui l’oppresse, qui le rappelle à l’ordre. Vincent sait qu’il n’est pas très loin de la station-service devant laquelle il passe tous les jours. C’est inévitable, il va devoir s’arrêter et laisser filer la voiture de son enfance. Mais aussi curieux que cela puisse paraître, Vincent est convaincu de connaître sa destination.
Le voilà donc en train de remplir son réservoir. Il fait au plus vite, paye et reprend la route pour rejoindre Spycker, le village où il a grandi. La Ford Taunus ne peut être que là, se dit-il.
C’est la campagne, saupoudrée de maisons isolées aux fenêtres éclairées. Il n’y a plus grand monde dehors. Vincent a l’impression de revivre un épisode de La Quatrième Dimension, série qu’il regardait jadis. Tout semble si normal et à la fois si inquiétant.
Ça y est, il est arrivé. Il passe l’entrée du bourg. Les rues sont désertes, il n’y a pas âme qui vive. Sans doute sont-ils tous devant leurs écrans plats.
Vincent s’avance lentement vers la maison ayant appartenu à ses parents. Son cœur bat à tout rompre. Il n’est pas revenu ici depuis des années. Chaque buisson, chaque trottoir, le moindre détail lui rappelle ce qu’il a été, ce qu’il a vécu. Tant de moments, invisibles aujourd’hui, sont pourtant là devant ses yeux. Vincent s’arrête, coupe le moteur. Il est face à la maison familiale. Aucune trace de la Ford. Et c’est presque tremblant qu’il descend de sa voiture pour aller sonner à la porte.
Première tentative, personne ne répond. Vincent hésite un instant, se rendant compte de la situation pour le moins particulière. Mais il recommence. Une lumière s’allume et la porte s’ouvre.
— C’est pourquoi ?! lui lance sur un ton agacé un homme de forte corpulence.
Vincent ne sait pas quoi dire. Il bafouille.
— Euh, excusez-moi de vous déranger, euh... Êtes-vous propriétaire d’une Ford Taunus des années soixante-dix ?
L’homme lui répond, encore plus agacé.
— Mais c’est quoi ces salades ?! Vous avez vu l’heure, fichez-moi le camp !
La porte se referme violemment sur les illusions de Vincent.
Cet homme patibulaire a peut-être raison. Ça rime à quoi cette histoire ? A-t-elle un sens ? Et puis, c’est vrai qu’il commence à faire tard, comme le rappelle le carillon de l’église qui semble mettre un point final à cette escapade nocturne. L’église... Alors que Vincent s’apprête à quitter Spycker, une idée folle lui traverse l’esprit. Il se dit qu’il s’est pour ainsi dire trompé d’adresse. Ses parents n’habitent plus cette rue, et ce depuis longtemps, malheureusement. Alors, Vincent se rend sur la place du village et là, garée à l’entrée du cimetière, la Ford Taunus. C’est le même modèle, la même couleur. Vincent fait le tour du véhicule, scrute l’intérieur. Il n’y a aucun doute possible, c’est la voiture de ses parents. Il passe la main sur le capot, le moteur est encore chaud. Vincent n’a plus l’impression de revivre un épisode de La Quatrième Dimension, il est littéralement projeté dans un autre monde. Ça le dépasse. Submergé par l’émotion, il se précipite sur la tombe de ses parents. Il manque de trébucher sur les pavés de l’allée qui mène à la dernière demeure familiale. Là, planté devant la pierre tombale qu’il éclaire timidement avec la lumière de son portable, Vincent découvre l’inconcevable.
— Non, ce n’est pas possible. Ça ne peut pas être vrai !
Il a le souffle coupé. Sur le marbre sont écrits les noms de ses parents, mais également le sien avec en dessous la date de sa propre mort. D’après l’inscription, il lui reste 17 ans à vivre. Vincent est abasourdi. Contre toute logique, il commence à y croire. La D916, la musique des années soixante-dix, la Ford, le carillon qui le retient... Comme si tout cela répondait à un scénario préétabli, à une volonté, celle de ses parents désireux de lui laisser un dernier message. Pour lui signifier qu’il est urgent de prendre le temps de vivre.
Le lendemain matin, Vincent ne s’est pas rendu à son travail. Il a ouvert sa parenthèse pour de lointains rivages. Alors qu’il embarquait pour d’autres latitudes, au même moment, des employés de la commune de Spycker s’appliquaient à effacer les chiffres indiquant l’hypothétique date de son décès. Et dans la gazette du village, à la rubrique des faits divers, un article intitulé « Introuvables » disait à peu près ceci : « Au sujet de l’affaire du cimetière, la Mairie s’engage comme convenu à prendre en charge le coût de la restauration des tombes concernées. Mais l’enquête reste au point mort et les auteurs de cette mauvaise plaisanterie demeurent introuvables. »
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Isabelle Is'Angel · il y a
Merci pour cet agréable instant ............ de nostalgie !
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CHRISTOPHE JOLLIVET · il y a
Excellent texte! On le dévore d'une traite! Personnellement, mes parents ont eu aussi une ford Taunus TC2. J'étais bien petit pour en garder des souvenirs! Merci pour ce joli moment à te lire! De mon côté, j'ai écris ça (il y a aussi une voiture!). https://concours-lire.librinova.com/concours/concours-de-nouvelles-avec-tatiana-de-rosnay/participations/1894-de-l-autre-cote-de-la-vitre

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