Interior's

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Image de Été 2020

Le bois rouge sang de bœuf de la rampe d’escalier craque, rond et laqué. Claire se demande ce qu’il augure.

Shanghai… Elle est arrivée par le vol du matin. Le temps de déposer ses bagages à son hôtel, prendre une douche et se changer, elle se retrouve au Bund deux heures plus tard. Enfin.
Une éternité.

Deux ans plus tôt, elle était tombée par hasard sur une photographie de l’appartement du fameux architecte Tu. Un mystère en émanait, opaque comme une brume. Une vibration s’était mise en mouvement.

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle avait été attirée par les intérieurs. Petite, ça la fascinait de se rendre chez ses camarades, découvrir leurs logis, leurs chambres, les odeurs. Elle se sentait dépaysée et allégée dans les univers autres que le sien. De quitter sa famille pour un temps. Plus tard, elle cueillait depuis la rue des bouts d’intimité dévoilée par les fenêtres éclairées : silhouettes en mouvement, pièces immobiles, fragments d’une table, d’un dossier de chaise, d’une banquette, un rideau gonflé par la brise, l’éclat d’une voix, la couleur des lumières. Ces vies entraperçues donnaient du grain à moudre à son imaginaire, comblant les aléas de la sienne.
Adolescente, elle grevait une bonne partie de son argent gagné en babysitting en achats de magazines de décoration, épais et luxueux. Au fil du temps, devenus nombreux, elle les avait constitués en piles entourant son lit. Leurs présences de poids, gardiennes silencieuses, la réconfortaient.
Elle s’échappait, s’inventait des existences depuis les images qui donnaient tant à rêver. Elle parcourait les pièces de son futur appartement, se rendait dans sa maison de campagne, passait des vacances dans un manoir proche de l’océan…

Son inclination avait perduré dans le temps. Et, jeune adulte, elle avait été en mesure de la concrétiser dans un poste de journaliste à l’un de ses magazines favoris, Interior’s. Elle s’avérait douée pour les repérages, et ses interviews fournies rencontraient du succès auprès des lecteurs. Les propriétaires étaient séduits par sa jeunesse alliée à son écoute et ses connaissances, et cela les amenait souvent à se déboutonner un peu, avec pour certains une autosatisfaction qui fleurissait, celle de leur création réussie d’après un modèle dominant.
Claire se découvrait de plus en plus un mordant qu’elle s’efforçait de museler.

Elle n’aurait pas su dire, à l’époque, ce qui l’attirait tant dans les logements et la décoration intérieure. L’élan d’un esprit mû par une curiosité, certes, et sa sensibilité à l’esthétique, mais aussi peut-être, en arrière-fond, la recherche de sa propre trame intime.

Passées les premières années, elle s’était lassée. De l’uniformité, souvent, des habitats, de leurs maîtrises, de la beauté rare. Ils lui semblaient maintenant vides, tout comme elle, un sentiment qui grandissait.
Elle avait envie d’un ailleurs.

Quand elle était tombée sur cette photographie. Une atmosphère, une beauté qui l’avaient atteinte au cœur. En elle s’était éveillé un noyau concentré de particules, dont la vibration avait continué au fil des jours. Ce bourdonnement l’animait, et la perturbait aussi. Ça dérangeait sa vie bien rangée, ordonnée à sa façon et plutôt agréable, dans l’ensemble. C’était risqué, et c’en avait le goût, un peu soufré. Elle pressentait que ça l’emmenait quelque part.
Un jour, au milieu de l’après-midi, elle était en train de balayer son carrelage, lorsqu’elle choisit de sauter. Suivre ce fil brumeux.

Elle avait multiplié ses interviews pour Interior’s, diversifié ses angles d’approches. Ce regain de créativité s’était avéré une réussite, ouvrant une brèche chez Christian, son rédacteur en chef, pour qui bouger n’était pas une mince affaire, solidement installé dans la structure existante. Elle y avait glissé : et si on faisait un reportage en Asie ?
Ce serait une première pour le magazine, spécialisé jusque-là dans le répertoire occidental d’« intérieurs exceptionnels » comme l’indiquait son intitulé. L’argument avait porté, celui de se démarquer de ses concurrents par cette excursion en terre étrangère, et auprès de Tu qui plus est, architecte reconnu au-delà des frontières chinoises. Christian avait fini par accepter à la condition, pour limiter les frais, que ce soit elle qui prenne les photographies – mise à profit de ses cours, elle lui avait présenté quelques-uns de ses tirages – avec donc la qualité exigée pour leur parution. Ça ne lui faisait pas peur.
Il ne lui restait plus qu’à prendre contact avec Tu…

***

En cours de route, son élan formidable s’était fragmenté. Il n’en restait plus trace lorsqu’elle arriva au pied de l’immeuble. À la place, un ventre tremblant et creusé. Sur le point de rencontrer cet homme, elle se sentait soudain minable, sans substance. Bon Dieu qu’elle était folle de s’être embarquée jusqu’ici sur la base d’un ressenti, une nébuleuse…

L’immeuble, situé dans un lacis de ruelles derrière les bâtiments bordant le quai, date de 1923. Une information que lui avait donnée Tu lui-même, dans leurs échanges électroniques finalisant leur rencontre. Gris, géométrique, élancé de justesse. Une architecture sauvée de la massivité par un miracle d’équilibre. L’appartement est à l’attique, au 7e étage.

Claire frappe quelques coups légers sur le montant vernissé de la porte en bois. Pas de réponse. Elle attend un moment dans le corridor, où résonne la minuterie de la lumière. Frappe encore, appelle : « Mister Tu ? » Aucun bruit ne filtre. Elle a le sentiment qu’il n’y a personne à l’intérieur. Elle tourne le bouton en laiton de la porte, qui s’ouvre.
Un silence dense règne dans l’entrée. Des colonnes anthracite Art Nouveau supportent le plafond. Un vieux plancher en bois à la patine dorée s’étend devant elle. L’espace offre à première vue un développement de perspectives qui paraissent infinies.

Elle franchit le seuil. Remarque à peine qu’elle ne se pose aucune question sur la légitimité de son entrée. Elle appelle encore Tu. Les parois blanchies à la chaux lui renvoient, assourdi, l’écho de sa voix.
Elle pénètre plus avant dans la pièce. Derrière une colonne, elle aperçoit une cheminée en faïence lie-de-vin à la gueule ovale. Sur une commode noire et crème, un cheval antique en bronze, capturé dans l’envol de son pas. Une énergie extrêmement dense en émane, un alliage de force tellurique et de vent. Elle ressent, pour la première fois depuis longtemps, un sentiment de détente, le relâchement d’un souffle longtemps retenu.

L’espace de l’entrée débouche sur un couloir perpendiculaire. Une lumière naturelle baigne le lieu, tamisée par les teintes terres de l’appartement. Des rumeurs ténues de circulation parviennent par bribes à travers la vitre d’une fenêtre située au bout du couloir. L’atmosphère est à la fois pleine et légère. Pleine de mystère, et poreuse à la fois.

Elle poursuit son exploration. Le couloir, large et aéré, abrite plusieurs portes fermées. Le séjour se situe dans une courbe, au fond. Elle décide d’y attendre Tu. S’assied sur un sofa confortable en coton gris foncé, se déchausse, et enfouit ses pieds dans les longs poils d’une fourrure étalée au sol. Sans crier gare, elle s’endort.

La queue d’un dragon vert s’enroule et se déroule autour d’elle. Elle étouffe, s’épuise dans une lutte infernale pour élargir les anneaux. Constriction, expansion, constriction, expansion.
Elle se réveille brutalement, désorientée et épuisée. Elle se sent cabossée, le corps douloureux comme une nuit passée dans le tambour d’une machine à laver. Elle met du temps à reprendre pied. S’aperçoit que la luminosité a peu varié dans l’appartement, elle a dû dormir peu de temps. Le décalage entre les deux réalités lui paraît immense.

Elle se demande ce que son rêve signifie. La puissance écrasante de l’animal monstrueux, elle, liée, impuissante, se défendant en vain, coupée d’air et d’espace. Au creux du ventre, elle ressent soudain une faim colossale.

Elle part à la recherche de la cuisine, se demande s’il en existe une dans cet univers transcendant. Elle finit par la trouver, derrière une des portes du couloir. Une petite pièce, apparemment pas l’endroit de prédilection du maître. Mais il y a un réfrigérateur, qui contient une bouteille de lait et un morceau de melon. Claire le lape jusqu’à la dernière goutte, s’empare de la tranche et la termine en deux bouchées. Affamée, la bête.

Elle se laisse ensuite glisser sur le carrelage en mosaïque blanc et vert d’eau. Le tictac de l’horloge murale remplit le silence de la pièce. Une fenêtre haut placée laisse passer la lumière. Le réfrigérateur ronronne. Elle tape du pied, prise d’impatience. Songe au dragon.

Puis prend brusquement conscience de sa situation. Elle est chez Tu, qui ne sait pas qu’elle est là. C’est simple, basique, et angoissant. Viennent aussitôt tempérer l’âpreté de sa situation, les faits du rendez-vous fixé ici même, de l’absence de Tu, et de sa porte d’entrée laissée ouverte. Cela fait beaucoup tout de même. Elle s’agite, ne sait pas comment procéder pour la suite. Se redresse, réajuste sa jupe bleu céladon tournée à l’envers, étire ses bas fumés, lisse son chemisier en coton blanc. Elle se dirige ensuite vers le séjour. En passant devant l’entrée, elle avise un petit bureau sombre poussé contre le mur, à côté de la cheminée rouge. Elle va écrire un mot à Tu. Elle s’empare de sa besace, en extirpe son calepin, et au stylo bille lui présente ses excuses pour le dérangement et le melon, parle du décalage horaire et du choc culturel. Elle exprime son profond regret de leur rendez-vous manqué, et termine en indiquant son départ le surlendemain pour une excursion d’une semaine dans la province, et sa disponibilité entre-temps pour une entrevue. Sur le plateau en bois du bureau, un sceau en pierre sculptée oscille légèrement sur son support. Un bâton de cire rouge est disposé à côté dans une coupelle en céramique. Claire résiste au désir de rechercher une enveloppe dans les tiroirs, pour la joie de faire couler la cire et la tamponner avec le sceau sur la pointe du rabat. L’espace d’un instant, elle se languit de tant de beautés et de sensualités disparues. Elle plie en deux son papier et l’adosse contre le sceau.

Elle n’a nulle envie de partir. Ne se sent toujours ni mal à l’aise ni dans une posture voyeuse. Elle se sent même à sa place, peut-être plus qu’elle ne l’a jamais été. Elle pourrait de fait se retrouver n’importe où.
Mais il y a ici une beauté qui la nourrit. Un ensemble attirant qui lui semble être la tension entre chaque objet, gardant leur essence propre et mettant en valeur les autres.
Elle a très envie de rencontrer Tu.

Elle va pour ouvrir la fenêtre au bout du couloir. Une bouffée de chants d’oiseaux s’engouffre dans l’appartement. Les toits des immeubles en bordure du quai forment une mosaïque hétéroclite. La rivière, gros serpent lent, charrie des odeurs d’ordures et de vase jusqu’à elle. En face, la Perle de l’Orient, la tour de télévision futuriste. Elle s’accoude sur le rebord, les cheveux soulevés par la brise, le corps en attente d’un amant.

Il est trois heures de l’après-midi. Elle décide de rester encore un peu, juste quelques minutes. Son téléphone sonne. C’est Tu, sa voix a des accents affolés. Il s’excuse mille fois, explique qu’il a confondu deux rendez-vous, qu’il vient de s’en rendre compte. Claire lui dit qu’elle se trouve chez lui… La seconde d’après, son aplomb tranquille la sidère, puis l’embarrasse. Mais s’il en est choqué, l’architecte ne laisse rien paraître. Il lui répond qu’il arrive, l’invite à se servir d’un café, s’excuse encore, et raccroche. Elle répond à son écran anthracite qu’elle l’attend.

Elle est dans le séjour quand elle entend la porte d’entrée s’ouvrir. Elle se lève, ventre et gorge noués et, le cœur battant, traverse le couloir. Tu est là, petit, trapu, les traits fins et anguleux. Une énergie de terre et de feu émane de lui. Elle le trouve beau. Elle se sent vivante.
— Vous êtes Claire, n’est-ce pas ?
Elle s’aperçoit qu’elle ne connaît pas son prénom. Il le lui donne spontanément :
— Ten Su.
Face à face, ils se saluent, et leurs regards se cherchent.

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Tnomreg Germont · il y a
Belles découvertes intérieures... d'autres mystères à lever...Bravo j'ai adoré ce parcours!
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Léa30 · il y a
très sympa à lire
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Nelly Mila · il y a
Je n'y aurais pas pensé en ces termes, mais merci d'avoir fait part de ce ressenti ! :-)
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B Marcheur · il y a
Et y a-t-il dans ce superbe appartement une pièce qu'il est défendu d'ouvrir? Merci et bravo pour ce texte.
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Nelly Mila · il y a
Merci pour votre message. Il semblerait que son voyage ait ouvert des portes en elle...;-)
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Ode Colin · il y a
j'ai beaucoup aimé cette lecture :-)
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Nelly Mila · il y a
Merci, touchée
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Daniel Glacis · il y a
Superbe texte à la description minutieuse et raffinée, Nelly, qui nous laisse sur notre faim... Bonne journée ! Daniel.
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Nelly Mila · il y a
Merci Daniel !
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Mireille Bosq · il y a
Un décor sophistiqué, comme un écrin, qui sert de canevas à une histoire mi fantastique mi prometteuse d'un amour. Agréablement dépaysant.
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Nelly Mila · il y a
Merci Mireille pour votre venue
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un dépaysement certain . C'est le vent d'Ouest qui est parti chercher le vent d'Est !
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Nelly Mila · il y a
:-) merci Ginette pour votre message !
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Nelly Mila · il y a
Merci Keith, heureuse qu'elle vous ait rencontré !
J'irai vous lire

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Keith Simmonds · il y a
Je suis content d'ouvrir le bal pour cette histoire captivane qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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