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Un portrait saisissant, qui frappe, bouscule le lecteur et porte avec force la question de la précarité. Le style simple, factuel, s'ajoute à

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Image de Été 2020

J’travaillais bien, alors j’enchaînais les missions.

Des fois, je ne savais pas le lundi s’ils me garderaient toute la semaine ou seulement les deux jours prévus. Souvent ils prolongeaient ; ça arrivait que ça dure un mois, quand y avait plusieurs absences – un ouvrier malade ou en vacances.

C’était comme ça. Pour moi, « vivre au jour le jour », c’était pas qu’une expression et ça voulait pas dire que je me sentais libre – un truc du genre « je suis parti en Inde, depuis j’ai appris à plus profiter du présent » comme j’ai entendu quelqu’un le dire dans un reportage à la télé. Le présent, je le passais à me demander si j’allais avoir du travail demain ou après-demain. Le présent, c’était d’assurer un maximum pour être sûr qu’ils me gardent encore un peu ; pour qu’ils disent au moins du bien de moi à l’agence et qu’ils me donnent encore des missions.
Les autres ils s’en foutaient. Ils avaient leur appartement ; des maisons même pour les plus anciens. Ils avaient leur femme avec les enfants et tout et tout. Moi je devais habiter chez mes parents et j’osais pas draguer les filles tellement j’avais honte.

Y des mois, j’pouvais m’faire un bon salaire. Seulement c’était pas assez et j’avais pas de garanties avec mon père qui touchait le RSA et ma mère qui faisait des ménages. J’me plaignais pas, ils m’ont habitué comme ça, mes parents. Pourtant j’en voulais un d’appart à moi ! Ma sœur, elle s’était mariée, elle avait eu des enfants alors elle pouvait avoir un HLM – elle avait attendu longtemps quand même ; après, quand elle est partie, on a eu plus de place à la maison. Mais, ça m’suffisait pas, j’rêvais d’un un truc à moi, même un petit studio.

Un jour ma mère m’a appelé parce que mon père avait fait un malaise. J’ai eu le message pendant la pause de quatre heures, quand on débraie pour souffler 20 minutes. J’ai voulu partir pour les rejoindre à l’hôpital, mais le chef voulait pas, j’avais qu’à téléphoner pour prendre des nouvelles. J’ai balancé mon téléphone portable. Il a dit « sur lui », mais c’était pas vrai, j’l’ai pas visé, j’ai visé personne, seulement le mur derrière son bureau. Mais à l’agence, le type a fait « ouais, c’est pareil » et j’ai compris qu’ils ne m’appelleraient plus.

Mon père est revenu à la maison, il avait le côté droit de la tête qu’était paralysé. Quand ma mère faisait des ménages, c’est ma sœur qui venait pour lui donner à manger. J’pouvais plus leur donner d’argent parce qu’on me donnait plus de travail et toute la journée, j’courais les agences d’intérim, mais, j’sais pas, c’est comme si elles se connaissaient toutes et qu’elles s’étaient passé le mot : y avait jamais rien.

Le mari de ma sœur, y m’a dit : « tu devrais essayer les marchés ». J’suis tombé sur un type, y faisait deux heures de route pour vendre ses légumes. J’arrivais à 5 h du matin pour l’aider à monter tout son bordel et je revenais à 13 h pour remballer et quand y avait encore du monde, j’lui filais un coup de main avec les clients. Y me payait bien, il était régulier, mais c’était que deux fois par semaine.

Après ma sœur, on a eu une dame qui venait pour aider à la maison. On a reçu un courrier de l’assistante sociale qui disait qu’on avait le droit à 1 heure et 33 minutes – un courrier sérieux, c’était même écrit en noir foncé et souligné. Moi j’allais avec ma mère, on allait plus vite pour le ménage, elle pouvait en faire plus. Ca me faisait peine à 60 ans de la voir comme ça, fatiguée et tout, parce que faut pas croire, le ménage, c’était fatigant pour son âge, comme à l’usine.

On en voyait plein des appartements, mais c’étaient pas des appartements de riches, c’étaient des gens normaux qui habitaient là ; ils pouvaient juste se payer une heure ou deux de ménage, c’est pour ça que ma mère elle devait en faire beaucoup pour se faire sa journée. Y avait une femme très gentille, c’est elle qui avait fait les papiers pour avoir l’aide à la maison – on y connaissait rien, nous.
Et puis c’est arrivé. Un patron là où j’avais déjà travaillé, il m’a demandé pour un boulot, il me voulait moi. Le type de l’agence, il a rien dit, il m’a appelé tout de suite. À la fin, je pouvais avoir un contrat, un vrai. D’habitude, y me disaient toujours « on est contents de toi, mais on peut pas te prendre, pas maintenant » ou alors « faut qu’j’en parle au chef, on verra » et j’voyais jamais rien. Alors quand le patron m’a dit « cette fois-ci, c’est la bonne » à cause d’un gars qui partait à la retraite, j’y ai pas trop cru tout de suite.

Quand j’ai été embauché, ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est le sourire de mon père, même si y avait que la moitié de sa bouche, et ma mère qui a pleuré. J’ai pas voulu les laisser tout de suite, parce qu’ils avaient besoin de moi et qu’ils avaient bien été là quand j’ai eu besoin d’eux. Au bout d’un moment, j’ai cherché un appartement, mais on nous a dit que l’usine allait fermer alors j’ai laissé tomber.

Le samedi j’ai toujours continué d’aller travailler au marché. Le maraîcher – parce que je savais maintenant qu’on disait comme ça – il avait l’air vraiment triste pour moi. Y m’a dit « j’suis en train de penser qu’il me faut un commis pour m’aider pour la terre » – c’est vrai qu’y commençait à se faire vieux – « ça t’intéresse ? ».

J’y suis resté deux ans, dans sa campagne. Au fond de son terrain, y avait une petite maison, une cabane presque, mais dedans il avait bien bricolé, c’était confortable – c’était chez moi, pour la première fois. Y avait pas la cuisine, mais je mangeais tous les jours chez lui, y avait personne d’autre depuis que sa femme était partie. J’crois que comme il avait pas eu d’enfants, j’étais un peu comme son fils, mais ça, je sais pas, c’est compliqué ces histoires ; il m’aimait bien c’est tout et il avait besoin d’un gars solide pour l’aider.

J’y suis resté deux ans et il est mort ; un matin y ne s’est pas levé et c’était fini. C’est la banque qu’a récupéré ses affaires, une partie. Moi je n’avais plus rien à faire là alors je suis rentré chez mes parents. J’avais 30 ans et j’ai repris l’intérim. J’me disais, faut pas se plaindre, parce que mes parents, eux, ils étaient encore vivants.

Mais j’me disais aussi que la vie, si j’avais pu choisir, j’pense pas que j’aurais dit oui.

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Jérémie Torval · il y a
Encore un grand merci pour vos encouragements, votre soutien, vos retours sur ce texte... La finale est terminée, le plus beau, ça a été de vous lire et de voir qu'il y a eu une rencontre entre les intentions du texte et vos réactions. A bientôt !
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Dranem · il y a
Je découvre ce texte... la petite phrase finale bien sur, presque métaphysique... écrire sur cette survie vaut bien mes 5 voix pour cette finale !
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Jérémie Torval · il y a
Merci pour votre soutien !
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VéroLucie Bossu · il y a
Une description très réaliste de cette situation malheureusement très courante depuis longtemps. C'est triste et c'est un sujet compliqué mais on lit très facilement et on est entrainé par cette histoire. Donc je vote.
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Jérémie Torval · il y a
Merci :-)
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Viviane Fournier · il y a
Oh je découvre et c'est un superbe récit, poignant et plein d'émotions ... j'ai adoré la fin ...la petite phrase finale clôt magnifiquemet l'histoire . Belle chance à vous !
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Jérémie Torval · il y a
Merci Viviane pour ces encouragements qui me touchent, à bientôt
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Vero. La Comete · il y a
Je vote et je m'abonne
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Jérémie Torval · il y a
Merci Véro. J'espère ne pas vous décevoir pour la suite !
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Fred Panassac · il y a
Mon plein soutien à ce récit sobre et poignant sur un monde bien déprimant, qui pousse au désespoir des gens en pleine force de l’âge.
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Jérémie Torval · il y a
Merci Fred pour votre retour ! La plupart arrivent à ne pas désespérer, c'est ce qui est le plus beau !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Jérémie pour votre macaron de recommandation !
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Gaelita Primavera · il y a
Pourquoi la société n'arrive pas à l'accueillir. Elle devrait pas l'obliger à se résigner. Belle écriture pour démontrer la galère de certains.
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Jérémie Torval · il y a
Bonne question ! Merci Gaelita pour ce retour.
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Michel Le Caladois · il y a
Mes 5 voix pour cette nouvelle qui m'a plut, c'est tout...
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Jérémie Torval · il y a
C'est tout mais c'est beaucoup pour moi. Merci Alain !
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Chantal Sourire · il y a
Réalisme et émotion se mêlent dans ce texte puissant malgré la simplicité des mots, j'aime beaucoup !
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Jérémie Torval · il y a
Merci Chantal d'avoir pris le temps de ce partage, un commentaire qui fait plaisir ;-)
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François Paul · il y a
Raconté d'un ton monocorde ce récit est très imagé. A un moment on craint que cela dérape genre taxi driver mais non, c'est triste mais sain. Bonne finale.
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Jérémie Torval · il y a
Merci François ! "Taxi Driver", c'est pas mal aussi ;-)

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