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Intérieur et extérieur

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FlyingFeather

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En compétition

Je m'étais assoupi au fond de mon fauteuil quand on frappa à ma porte. Mes lunettes étaient tombées de mon nez et des traces de salive ornaient le haut de mon pull. En tournant mon regard vers la fenêtre de l’entrée, ma nuque me fit mal. La nuit obstruait la vue depuis plusieurs heures et je n'attendais personne. Pourtant, quelque part au fond de la brume de mes pensées, cet appel m'intrigua. Pendant un instant, je décidai de ne pas me lever, encore abattu par les récents évènements. Ma femme venait de me quitter, en emmenant les enfants, et je n'étais pas d'humeur à recevoir du monde. La sonnette, à son tour, me bouscula dans mon engourdissement. À cet instant, mon livre glissa par terre et, en voulant le ramasser, je fis aussi tomber ma tasse de l'accoudoir. Le fond de thé se répandit au sol. Décidément, tout ce qui restait de la maisonnée était contre moi ! Je n'arrivais pas à lire ce satané roman, de toute façon. La sonnette se fit entendre encore une fois. Qui pouvait insister comme ça ? Impossible de l’ignorer dans la maison désespérément silencieuse depuis quelques jours. L'envie de savoir se faufila peu à peu jusqu’à mon cerveau endormi. Je décidai que je n'avais rien de mieux à faire que d'aller voir. Ma nuque s’affaissa dans un soupir et je lâchai une dernière grimace en direction de la porte avant de me lever.
À hauteur des photos de mes enfants et de Cécile, je détournai la tête, comme d’habitude depuis ces derniers jours. Les chants de Jade et les jeux de Michaël happaient à chaque fois mes pensées. Mais j’étais bien incapable d'enlever les cadres du mur. Arrivé au bout du couloir, je penchai mon œil vers le judas. J’entrevis alors une silhouette en vêtements de pluie, surmontée par un visage vieux et barbu. Un énorme sac de voyage encombrait ses épaules. Il était trop loin pour distinguer ses traits, mais suffisamment proche pour remarquer ses vêtements hétéroclites et usés. Un SDF, probablement, quoiqu’avec le sac, je n’étais pas sûr. Un itinérant ? Je soufflais un grand coup, ennuyé de m’être levé pour ça. Aussitôt, sa voix perça à travers la porte :
— Bonsoir ! C’était pour savoir si je pouvais emprunter vos toilettes !
Son timbre était aussi enjoué que l’écho de l’eau sur les rochers. Surprenant pour un vieux clochard. Je regardai à nouveau dans le judas. Il s’était rapproché de la porte, ainsi puis-je mieux contempler son visage. Les plis de sa peau qui n’étaient pas mangés par les poils blancs exprimaient davantage la gaieté que la tristesse. Cependant, ses yeux étaient profondément cernés. Il se balançait nerveusement d’un pied sur l’autre. Je me demandais s’il n’y avait pas de toilettes publiques dans le secteur et j’étais touché qu’il n’ait pas envie d'uriner contre les voitures. Ce ton léger me fit penser à Michaël, mon cadet de sept ans. Ma poitrine se noua. Ce n’était vraiment pas le moment de me solliciter, tant pis pour sa vessie. Je restai immobile devant la porte jusqu’à entendre ses pas résonner sur les marches du perron et s’éloigner.
Son départ aurait dû me soulager, mais c’était encore pire. Je baissai les yeux. Ma main se tendit vers la poignée et la tourna. Il m’attendait en bas des marches. Je devais être l’une des seules personnes à ne pas dormir à cette heure dans tout le quartier. Toutes les autres lumières étaient éteintes.
— Montez ! fis-je, avec un soupir.
— Merci, mon brave !
À mon attitude hermétique, il répondait par une joie légère et compréhensive, même dans sa situation précaire. Cela me troubla et je restais bête à le regarder remonter les marches. Je réfléchissais au nombre de portes qui avaient dû rester fermées devant lui. Mais son regard ne portait nulle trace de désespoir. Ce ne fut qu’une fois le pas de la porte atteint que l’état épouvantable de ses bottes m’apparut, en-dehors de la pénombre. Une solide et épaisse croûte de terre en ornait le contour. Je lui obstruai soudainement le passage.
— Par contre, j’apprécierais volontiers que vous les retiriez avant d’entrer, dis-je en pointant du doigt la dégoûtante partie inférieure de ses jambes.
Il jaugea un instant mon air indigné, puis sembla décider que se soulager la vessie valait bien un effort. Il dénoua alors ses lacets usés avec une minutie exemplaire, compte-tenu de son impatience. Il poussa du pied ses chaussures sur le côté et fit lourdement tomber son sac sur le parquet que je venais de cirer. À cet instant précis, je regrettai amèrement de lui avoir ouvert la porte. Cependant, je me refusai à l’éconduire maintenant qu’il avait enlevé ses chaussures.
— C’est la première à gauche, grommelai-je
Bien trop préoccupé pour s’enquérir de mes scrupules, il s’y précipita tandis que je grimaçai à nouveau en le voyant piétiner le tapis avec ses chaussettes sales. Quand la porte des toilettes se ferma, mes yeux se posèrent sur son bagage. C’était l’un de ces sacs militaires en toile, comportant de multiples poches amples, gonflées d’objets. L’usure et le nombre de rafistolage qui le mouchetaient en faisaient une relique. Cet homme avait des conditions de vie bien inférieures aux miennes, et pourtant il souriait. Mon amertume lui coulait dessus sans l'atteindre. Mon étonnement fit bientôt place à une inquiétude concernant les sanitaires. Je me dis soudain que j’allais sûrement devoir récurer les toilettes derrière lui. Je n’osais pas imaginer l’état de ses mains. Quand il sortit des cabinets, je lui indiquai la salle de bain mais il refusa d’un geste de la main en reniflant :
— J’en ai vu d’autres, vous savez.
Je me forçai à sourire, mais intérieurement, j’étais horrifié. Cependant, il interpréta mon masque de politesse comme une ouverture :
— Vous avez un bon fond. Habituellement, les gens n’ouvrent pas du tout.
Sa remarque me fit hésiter. J’observai son visage et fus surpris de trouver autant de douceur dans les pupilles claires qui surmontaient ses pommettes poilues. Depuis qu'il était entré, je ne lui avais adressé qu'un visage fermé, et n'avais pas eu un seul mot chaleureux à son encontre. Cependant, il ne s'était pas fâché. Il avait quand même débarqué dans la nuit ! J'avais d'autres choses à l'esprit, je ne pouvais tout de même pas lui réserver le meilleur des accueils. Cependant, sa joie communicative me donnait envie de faire quelque chose pour lui.
— Est-ce que vous avez faim ? lui demandai-je un peu fébrile.
Son sourire secoua sa barbe :
— Je ne peux pas dire non.
Une fois dans la cuisine, je sortis pain de mie, salade, jambon et fromage du réfrigérateur. Sous ses yeux, je confectionnai un gros sandwich que je posai dans une assiette. Il tira l’une des chaises de bar pour s’asseoir et saisit le mets avec des gestes assurés. L’odeur forte de transpiration qui l’accompagnait me mettait mal à l’aise. À mon grand désarroi, il me demanda une serviette et prit son temps pour manger. De mon côté, je restais adossé au frigo, les bras croisés, à observer cet homme d'une soixantaine d'années.
— C’est une démarche peu courante que de frapper aux portes.
— En fait, je trouve que c’est très sale d’uriner par terre.
Je me retins de commenter l'état de ses pieds et de ses mains.
— Il n’y a pas de toilettes publics, dans le quartier ?
Il s’arrêta de manger, et leva vers moi un visage un peu penaud :
— Pour être honnête, j’aime bien discuter, et on a pas trop l’occasion quand on se balade comme moi.
Cela me rappela une émission où un homme visitait plusieurs pays en se faisant inviter chez les gens. Je n’aurais jamais osé une telle chose. Il poursuivit :
— Depuis plusieurs jours, je dors dans la rue car je n’ai pas trouvé de foyer d’accueil. Quand vous m’avez ouvert, j’ai immédiatement vu que vous étiez quelqu’un à l’écoute. Je me demandais si...
— C'est quoi votre nom?
— Jacob
— Vous n'avez pas de famille?
L'objet de sa demande était évident, mais j'avais impérativement besoin de le connaître avant de me décider. Il répondit en mangeant :
— J'ai perdu la trace de mes enfants depuis plus de dix ans. Nous avons eu une grosse dispute avec leur mère, et, emporté par ma fierté, j'ai refusé d'admettre qu'elle avait raison. Ils ne m'ont plus jamais adressé la parole et ont coupé toute communication. Je ne sais pas où ils sont aujourd'hui.
Depuis le début de son histoire, une curieuse sensation m'avait envahie. Je me voyais, errant dans la rue comme cet homme. J'imaginais Jade et Michaël, élevant leurs enfants dans l'ignorance voire la haine de leur grand-père. J'eus alors peur de ne jamais pouvoir les revoir. Instinctivement, mon regard se tourna vers les photos, dans le couloir.
— Vous n'avez jamais cherché à les retrouver ? demandai-je.
— Vous savez, quand vous détestez quelqu'un, il est facile de couper les ponts. Je pense qu'ils sont partis à l'étranger. Cela fait des années que je suis à leur recherche. Je ne travaillais plus et avais mis ma maison en hypothèque pour financer les déplacements, mais on m'a arnaqué. Mes biens ont été saisis et je me suis vraiment retrouvé à la rue, cette fois-ci.
— Vous n'avez pas été gâté.
— Je considère que la vie a voulu m'apprendre une leçon.
Il leva alors les yeux vers moi et son regard soudain et très sérieux me figea sur place.
— J'ai vu vos photos, en passant. Une famille est un trésor inestimable. Si un jour vous avez des problèmes avec vos enfants et votre épouse, faites tout votre possible pour les résoudre. Après, il sera trop tard, et il ne vous restera que vos regrets.
Une alerte résonna en moi. Trois visages aisément reconnaissables se distinguaient dans mon esprit. Je détournai le regard.
— Vous pensez vraiment que c'est possible de revenir en arrière dans ces moments-là ?
— Tout va dépendre de votre sincérité. Je crois qu'au fond de moi, j'avais peur de les retrouver, peur d'admettre mes erreurs.
Résigné, il contempla les restes de son sandwich en cherchant quelque chose entre ses dents. Il mâchouilla le dernier morceau de pain et s’essuya la barbe. Toute trace de méfiance à son égard m'avait abandonné. Bien que bousculé par son récit, je me sentais reconnaissant qu'il soit venu frapper à ma porte.
Il descendit de sa chaise et se tourna vers le couloir. À la vue de son dos voûté, un scrupule me prit. Il y avait là-haut deux chambres libres et ici un homme qui avait besoin de réconfort.
— Jacob, j'aimerais vous offrir un toit pour la nuit.
Le soulagement que j’entrevis sur son visage me confirma que ma décision était la bonne. Je montais alors avec lui jusqu’à la chambre de Michaël.
— C’est la chambre de mon plus jeune, qui ne vit pas ici en ce moment. Ça vous ira ? demandai-je en entrant avec lui.
— C’est très généreux.
Je pris quelques draps dans la commode et entrepris de faire son lit. Il tenta de m’aider mais ses gestes étaient très maladroits, il s’arrêta bientôt. Je finis donc le travail seul et me tournai vers lui dans la lueur de la lampe de chevet :
— Jacob, je vous souhaite une bonne nuit.
Il était sincèrement ému, et demanda:
— Quel est votre nom ?
— Théo.
— Vous savez, Théo, je n’imaginais pas pouvoir dormir quelque part ce soir.
Il me prit dans ses bras et, malgré la gêne de son odeur et la proximité de son corps osseux, j’étais touché par son geste d’affection. Quand je fermai la porte, il regardait encore le lit avec soulagement. Je savais qu’il était sale, que je devrais laver les draps après, mais ce que je venais de vivre le valait amplement. C’est alors que, dans le couloir, une nouvelle idée me prit, encore plus folle que la précédente. Je rouvris la porte de sa chambre en portant une serviette propre.
— Jacob, si vous souhaitez prendre une douche, voici de quoi vous sécher. C’est la porte d’en face. Vous ferez attention, il faut tourner la poignée vers la droite pour avoir l’eau chaude.
Il prit la serviette avec des yeux brillants en me regardant. Quand je descendis dans le salon, j’entendis l’eau couler dans les canalisations. En ouvrant mon livre, je pris soudainement conscience que je n’avais aucune envie de lire. Depuis que Jacob était entré, j’en avais oublié mon malaise. Ma tête et mon cœur bourdonnaient encore de ses remerciements quand je me mis au lit. Un calme nouveau et bienvenu me berça jusqu’à ce que je m’endorme.
Le lendemain matin, à la pensée de Jacob dans la maison, je fus surpris de ne pas ressentir d'inquiétude. Je le vis descendre les escaliers après ma brève collation. Il avait coiffé ses cheveux en catogan, coupé ses ongles, et enfilé la paire de chaussettes que j'avais posé devant la porte. Il avait bien meilleure mine. Il refusa de prendre un petit-déjeuner, car il devait partir tôt pour se rendre dans le sud. La main sur la poignée de l’entrée, il m’interpella :
— Je sais que vous êtes un bon père et un mari compréhensif. C’était vraiment gentil. Au revoir Théo.
— Au revoir, Jacob.
Une fois la porte refermée, je reportai mon attention vers le salon. À part les signes du passage de Jacob et la trace de thé oubliée dans le salon, tout était très bien rangé. Trop bien rangé, d’ailleurs. À force de vouloir ranger, j'avais oublié de vivre. Je réalisai alors que la vie était impossible sans un peu de désordre. La vue des portraits dans le couloir fit battre mon cœur. Je les pris entre mes mains. Les jeux de Michaël et les chansons de Jade me manquèrent soudain. Cécile avait l’habitude d’étaler ses peintures dans le salon. J’adorais la regarder de loin, plongée dans son travail. La prendre dans mes bras était la chose la plus merveilleuse au monde. Je souhaitais ardemment le retour de ma tumultueuse famille. Sans cette animation, le salon n’avait pas de raison d’être.
Je décrochai alors le téléphone pour composer le numéro de la femme que j’avais épousée à raison il y a une quinzaine d’années. J'espérais de tout mon cœur qu'elle accepterait mes excuses et consentirait à revenir.

PRIX

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En compétition

55 VOIX

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Philshycat · il y a
Très subtil !
En compétition :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Julia Chevalier · il y a
un beau texte sur la magie de rencontres. Ouvrir sa porte, s'ouvrir à ce qui nous fait peur. Merci pour ce rappel
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Artvic · il y a
Je vote +5 ! 😉🌹
Merci à vous.
Passer me lire sur ma page en finale

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Samia.mbodong · il y a
J’imagine que vous devez être comme vos nouvelles, une personne de grand cœur et de générosité. Quelqu’un qui apprécie bien plus la richesse humaine que la richesse matérielle.
Votre personnage Jacob est comme ça à l’opposé de Théo qui lui a suivit le « cheminement normal » que la société veut que l’on emprunte à la recherche des recherches matérielles.
Bien sur la vie de Théo est un échec à cause de ce système de valeur…et l’arrivée de Jacob va lui permettre de reprendre le bon chemin.
J’avais déjà aimé la vielle folle aux chats. Il avait un côté très humaniste presque spirituel qui m’a marqué, et là vous récidivez.
Bravo et merci pour vos textes et votre manière de voir le monde que j’apprécie, je soutiens des deux mains.
Samia.
j’ai aussi un texte en jeu.

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Marie-Françoise · il y a
Belle histoire touchante aux personnages qu’on ne peut qu’aimer.. mes voix. Je vs invite à lire La danse des sept voiles également en lice merci
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celena · il y a
Belle petite histoire !
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dud59 · il y a
une belle tranche de vie, je vote ***
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés et 2 en finale TTC

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Chantal Sourire · il y a
Que du vrai dans cette histoire, je vote !
Et vous invite sur ma page, merci !

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Keith Simmonds · il y a
Une plume sympathique pour cette œuvre émouvante ! Mes voix ! Une invitation à découvrir et soutenir “Gouttes de pluie” qui est en FINALE pour le Grand Prix Hiver 2019! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Aurélien Azam · il y a
Un texte touchant, avec un bon fond, et une écriture directe et naturelle. Des personnages crédibles et sympathiques. :)
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