Intacte

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Printemps 2021

J’ai eu un sale pressentiment tout au long de la journée, ce qui fait que lorsque je sors enfin du travail, et que je retrouve ma voiture, je ne suis même pas étonné. La carrosserie métallisée est griffée sur trois centimètres et deux millimètres, du côté gauche, presque sous le rétroviseur. Je passe mon doigt sur la rayure, et c’est tellement douloureux que je suis sur le point de pleurer. Jean-Yves s’approche et me lance : « un problème, Paul ? », alors je prends furieusement sur moi pour lui sourire et je dis : « non, non, ce n’est rien, juste une petite griffe sur ma carrosserie ». Il s’éloigne, et je le hais.

Je prends un petit morceau de papier de verre dans le vide-poche, et je le passe tout doucement sur l’éraflure. Cela crisse et donne envie de se mordre les ongles. Je crains un moment qu’il n’y ait également une bosse, je vérifie dans la lumière glauque des lampadaires, mais non. Il commence à pleuvoir. Je sais que je devrais rentrer, mais je ne parviens pas à quitter la griffe des yeux. Qui a fait cela ? Des clés ? Ou tout simplement une fermeture éclair ? Une portière aurait cogné plutôt que griffé. La place à ma gauche est vide, bien sûr. Des ombres laborieuses, pressées, regagnent leurs véhicules. Je reste là, la main sur la blessure, je ne veux plus la voir, mais je ne peux pas la quitter. Je me sens mal, j’ai la tête qui tourne, le cœur qui s’accélère, alors je ferme les yeux et je pense à Agnès. Elle me dirait de m’asseoir dans la voiture, et de rouler tranquillement jusqu’à la maison. Je peux entendre sa voix calme, sa tendre sérénité. Ma femme me comprend. Elle sait ce que je vis, combien c’est douloureux. C’est l’image de son sourire qui m’aide à enlever ma main de la carrosserie, et à entrer dans la voiture. Je respire à fond, plusieurs fois, j’essuie mes larmes, et je démarre lentement dans le parking désert. Il est dix-sept heures huit, les équipes du soir ne sont pas encore arrivées. Je passe devant le grand panneau Chłodny, cela veut dire « froid » en polonais, mon entreprise fabrique des frigos et des congélateurs, et une gamme de glacières de voyage depuis 2012. J’essaye de me concentrer sur des petites choses, pour avoir le calme nécessaire à la conduite de la voiture. Les congélateurs, mon bureau, mon ordinateur, les chiffres qui défilent toute la journée. Agnès, dans notre salon, assise avec un livre, sous la lampe. Ou dans la cuisine, en train d’éplucher des légumes. Elle m’attend. Pauvre Agnès. Elle n’a pas eu une vie facile, elle a beaucoup souffert et je me dis souvent que c’est pour cela qu’elle est devenue si compréhensive, si indulgente, si douce. Elle est l’aînée de sa famille, sa sœur Astrid est arrivée à peine un an après, puis Romuald, le petit frère. Ils étaient tout mioches quand leur père est parti, pour une femme ou une bouteille de whisky. Sa mère s’est remise avec un vieil instituteur, qui détestait les enfants. Et puis elle est morte, d’un cancer foudroyant, en quelques mois à peine. Pauvres gosses. Mais le pire pour Agnès a été la disparition de sa sœur, Astrid, sa cadette que tout le monde prenait pour sa jumelle tant elles se ressemblaient. Si belles. C’était quinze jours avant notre mariage, Astrid, dix-neuf ans, volatilisée. Elle est sortie un soir de juin, vers dix-huit heures, pour se rendre chez une amie, à dix minutes de chez elle, et on ne l’a jamais revue.

Cela m’aide de repenser à tout cela, cela me donne le dérivatif nécessaire pour rationaliser l’éraflure, et rouler bien calmement, prudemment, jusqu’à la maison. La ville est belle au crépuscule, avec ses cubes d’immeubles gris, l’oblique orangé du soleil qui se couche, les parcs qui s’assombrissent, cette qualité douillette du soir qui approche. Cela au moins ne change pas, ne s’altère pas. Mes mains sur le volant, tout mon être collé, dissous dans ma voiture. On dirait que les feux se mettent au vert, que les avenues se déroulent respectueusement, que cette journée agonisante s’assortit à ma déchirure. J’arrive en sachant que je suis déjà allé trop loin.

Je me précipite vers Agnès. Elle comprend dès qu’elle me voit entrer, elle vient vers moi, elle me serre dans ses bras, consciente que le remède est ailleurs, que la guérison ne viendra pas d’elle. Ma respiration retrouve un rythme plus normal, mais les larmes reviennent. Alors ma femme, fermement, efficacement, me pousse vers le garage.

Il avait été évidemment question de reporter le mariage. Qui se marie deux semaines après la disparition de sa sœur ? Moi, je ne disais rien. Je ne voyais pas ce que cela changeait, mais bon, c’était à Agnès de décider, elle souffrait plus que moi. Elle ne dormait plus, elle s’imaginait à tout moment qu’Astrid allait revenir. Moi, je savais bien que non, mais je ne pouvais pas lui en vouloir d’espérer. C’est naturel. Finalement, les jours ont coulé tout seuls, avec les entretiens avec la police, les journalistes, l’espoir, les pleurs, on s’est retrouvé à la veille du grand jour, bien trop tard pour annuler, cela n’a pas été une fête joyeuse, mais nous nous sommes mariés.

Dans le garage se trouve l’autre voiture. La même. Une Honda Civic 1.4i S 2SRS, série spéciale vingt-cinquième anniversaire de 1997. La même, mais intacte. Je la lave, je la bichonne, je surveille la température, le degré d’humidité. En hiver, je lui mets des couvertures, en été je la rafraîchis. Je vérifie l’huile, le moteur, je la graisse, je l’entretiens. Elle ne sort jamais du garage. Elle est unique, absolument parfaite. Intacte.

Ce soir, je vais vers elle et je la caresse lentement, voluptueusement. Elle est douce, immaculée. Aucun défaut ne blesse ma main. Je pose mes lèvres à l’endroit où l’autre a été griffée. Il n’y a rien que le métal lisse, ininterrompu. Je respire très doucement, mes larmes ont arrêté de couler. Je me laisse glisser contre elle, mes mains continuent à caresser son incroyable perfection. Je suis enfin en paix.

J’ai fait tout ce que j’ai pu pour rendre ma femme heureuse. J’ai travaillé dur pendant toutes ces années, nous avons fait de beaux voyages. Elle a une grande maison, je ne regarde jamais à la dépense, elle peut acheter ce qu’elle aime, des meubles, des vêtements. Elle voit ses amies. Elle s’occupe d’une association caritative qui vend des bâtonnets glacés en faveur des handicapés. Chłodny a donné plusieurs congélateurs à l’association, en échange de son logo sur l’emballage des glaces. Je sais qu’elle a eu des amants, d’autres hommes qui l’ont consolée, puis baisée, ou l’inverse. Cela m’est égal, je pense. Avec ce qu’elle a souffert, je me dis que quelque part, elle mérite chaque lambeau de bonheur arraché à la vie. Et puis, elle me comprend, elle m’a tout de suite compris, elle veille sur la voiture quand je suis au travail, elle passe plusieurs fois par jour dans le garage, pour vérifier si tout va bien. Je sais qu’elle m’appellera s’il y a le moindre souci. Je suis serein. Je lui fais confiance, elle me comprend.

Je ne sais pas combien de temps je reste auprès d’elle. Je finis par me lever, m’étirer. Je lui souris et je murmure : « Merci ».

Je rejoins Agnès dans la cuisine. La table est dressée, ma femme m’attend en feuilletant un magazine qu’elle range en me voyant entrer. Elle rallume sous la casserole, nous sert un verre de vin. Elle cherche mon regard, anxieusement, mais je la rassure d’un sourire. La crise est passée. Alors, nous redevenons des gens normaux, nous dînons en parlant de choses et d’autres, je lui donne un coup de main pour la vaisselle, elle me remercie, mais je trouve cela normal de l’aider. Ensuite, nous regardons la télé, la fin des infos, un film insipide. Je peste contre les pubs, et elle, docile, coupe le son. Je trouve qu’il y a quelque chose de très précieux dans notre couple, c’est ce respect que nous avons l’un pour l’autre. Nous essayons de rendre l’autre heureux, tout simplement.

Je suis déjà couché, Agnès s’attarde dans la salle de bain. Comme tous les soirs. Je regarde le plafond, je ne pense à rien. Je suis calme. Elle me rejoint, se couche, éteint la lumière, mais trop tard. Un bref instant, dans le mouvement qu’elle a fait pour se coucher à côté de moi, j’ai entrevu son ventre. Et c’était un ventre mou, avachi. Le ventre d’une vieille femme. Tout me revient d’un coup. Je revois l’entaille sur la carrosserie, mon cœur se remet à battre trop fort, à pulser dans tout mon corps. Je ferme les yeux, je serre les dents, mais cela ne passe pas. Ce ventre gélatineux, hideux. Je tente de respirer calmement, mais une impulsion me jette en bas du lit. Par chance, Agnès s’est endormie.

Je descends comme un fou. Je vais dans le garage, au fond, je balaie nerveusement quelques caisses vides, un pot de fleurs en plastique rose. Je soulève la trappe. Je me laisse glisser le long de l’échelle et j’allume la lumière. La pièce est petite, carrée, blanchie à la chaux. Au milieu trône un énorme congélateur Chłodny, ce sont les plus grands que nous ayons. Je me sens déjà un peu mieux. Je soulève le couvercle et je contemple le visage glacé d’Astrid. Immaculé. Intacte. Inaltérable. Sous la glace, son ventre de dix-neuf ans, mince, lisse, parfait. Je respire plus calmement à présent. Je lui souris. Je me laisse glisser sur le sol, j’appuie ma joue sur la paroi du congélateur.

Un jour, je parlerai à Agnès. Je sais qu’elle me comprendra, car, comme moi, elle a beaucoup souffert.

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Julien1965 · il y a
Glaçant et terrible. Mais encore une fois, si bien écrit, si bien construit et une chute-frisson comme je les aime. Et ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que le lecteur développe beaucoup d' empathie pour le narrateur (Sauf à la fin, bien sûr !)
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Annabel Seynave- · il y a
Oui, finalement, on fait tous ce que l'on peut dans la vie ... enfin, c'est pas une raison pour congeler les gens !!!
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Aurélie J-P · il y a
Prévisible mais excellent 😄
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Aurélie ! Vous êtes perspicace, moi je n'avais pas vu venir la fin ... :))
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Marine Bourgeois · il y a
Le genre de nouvelle que j'adore découvrir ! Glaçant !
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Annabel Seynave- · il y a
Je suis contente que cela vous ait plu :)
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Marie Mawhin · il y a
"Il s’éloigne, et je le hais.": en fait, dès la fin du premier paragraphe, le lecteur attentif devrait se méfier. Mais avec beaucoup de doigté, l'anormal est distillé phrase après phrase, faisant grandir le malaise. On sent que ça cloche, mais il faut attendre pour découvrir toute l'étendue de l'horreur. Et la vraie horreur est à mon sens dans la toute dernière phrase du récit, ce terrible "Je sais qu’elle me comprendra, car, comme moi, elle a beaucoup souffert." qui met vraiment le point d'orgue et m'a laissée glacée. J'adore frissonner comme cela!
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Ombrage lafanelle · il y a
Je me suis laissée entraînée par votre texte, il m'a pris aux tripes, c'était époustouflant.
La recherche de la perfection, quelle belle idée de récit. Bravo

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Annabel Seynave- · il y a
Un grand merci pour votre enthousiasme ! c'est trop bien de recevoir de tels commentaires !
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Choubi Doux · il y a
Waaoow !! c'est d'un effroi adroitement glaçant.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce commentaire ... chaleureux, lui !
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Philippe Lesaulnier · il y a
Magnifique. La chute glace le dos!!!!!
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Annabel Seynave- · il y a
Exactement ! merci Philippe !
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christine A · il y a
Bravo ! La chute m'a fait sursauter! C'est très réussi.
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Annabel Seynave- · il y a
Ah super ! Merci pour ces compliments, Christine !
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Ralph Nouger · il y a
Suspens ! Quelle fin ! Glaçant !
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Annabel Seynave- · il y a
Contente que cette histoire ne vous ait pas laissé ... de glace !
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Carl Pax · il y a
Une analyse progressive de la froideur et du détachement émotionnel d'une personnalité asociale, à travers ce héros au narcissisme exacerbé, tout entier tourné vers la seule satisfaction de son être et au détriment de sa femme qu'il considère comme un objet uniquement dédié à l'apaisement de ses angoisses, tout comme il s'approprie le monde pour le plier à ses exigences tyranniques. J'ai été surpris par la fin et bon sang que j'aime les surprises !
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour cette fine analyse, Carl, et pour votre enthousiasme si communicatif !

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