Infortune

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J'écris par passion mais surtout pour m'amuser, flâner, rêver. Si le cœur vous en dit, vous pouvez me retrouver sur Amazon où sont publiés mes romans et mes recueils ainsi que sur Facebook "Les  [+]

C’était une petite maison sur le port à laquelle on accédait par quelques marches blanchies à la chaux. L’intérieur ne s’encombrait pas de choses inutiles, mais n’en demeurait pas moins très plaisant et confortable. La locataire aimait habiller cet endroit rustique de bouquets de fleurs, de nappes en dentelles et de rideaux mousseux qu’une brise légère soulevait dès le printemps arrivé.
Apparue là un beau matin avec une seule valise, elle fut rapidement adoptée par les villageois, même si certaines femmes jalouses ou méfiantes, prédirent qu’elle ne resterait pas longtemps, le climat humide et l’isolement travaillant pensaient-elles en leur faveur. Cependant, les semaines passant et voyant que la jeune femme ne se décidait pas à partir, elles se rangèrent au choix des autres, et l’incorporèrent à leur tour dans leurs murs, dans leurs habitudes.
S’adressant au père Goarec, propriétaire de l’unique café du village, elle demanda s’il connaissait une petite maison à louer,et c’est ainsi qu’elle emménagea dans la maison des sœurs Le Souffleur. Les deux vieilles femmes qui n’avaient jamais quitté leur village natal, toisèrent tout d’abord cette jeune inconnue venue de nulle part. Mais elles se ravisèrent aussitôt, voyant là en bonnes filles de la terre, le revenu même modeste, que celle-ci pouvait leur apporter. Le bail fut légalement signé sur la grande table de la cuisine des deux sœurs et le soir même, la jeune femme prenait possession des lieux.
Peintre et sculptrice à la fois, on pouvait la voir s'en aller très tôt le matin sur le chemin des douaniers et installer son chevalet à la recherche de quelques lumières surprenantes. Les jours de pluie ou de grande tempête, elle s'enfermait dans la petite remise attenant la maison et modelait des silhouettes de danseuses emplies de grâce, de femmes au caractère altier, d'hommes fuyant un destin tragique aux muscles saillants et au visage douloureux. Ces jours-là, l'on apercevait les vitres de son atelier éclairées jusque tard dans la soirée.
Personne ne lui connaissait de mari, de fiancé, ni même d'amant secret venant la voir la nuit noire tombée. Elle semblait seule dans sa vie et dans son esprit et ce célibat, permettait aux habitants de se l'approprier un peu ; chacun en effet lui inventant une histoire selon son goût et ses envies. Au fil du temps, elle devint la fille de la maison bleue, avec tout ce que cela recelait de mystère et de reconnaissance. Elle fut associée à cette maison comme si toujours elle avait vécu sous ce toit, et chacun de les respecter toutes deux , en ne franchissant jamais leur portillon sans une invitation préalable. De son côté, elle cultivait cette distance et la curiosité que sa manière de vivre engendrait. C'était sa manière à elle de répondre à leur bienveillance et leur amitié.
Toutefois, parmi les villageois, il en était un pour qui elle était bien plus qu'une présence agréable et sympathique. Erwan, le fils du boulanger, était un garçon étrange, « à part » comme disaient les anciens et les mauvaises langues. Âgé d'une trentaine d'années, il passait ses soirées dès le repas terminé, enfermé dans sa chambre à écrire ou bien courait la lande, à la recherche de sujets pour ses prochains poèmes ou nouvelles.
Ce fut au cours d'une de ces escapades nocturnes que son chemin vint à croiser celui de l'étrangère. Elle avait commencé très tôt le matin la sculpture d'une femme mais et ce malgré l'acharnement qu'elle y mit, ne parvint pas à concrétiser son projet. Aussi, lasse et fatiguée, la nuit étant tombée depuis fort longtemps, elle décida de s'en aller flâner sur le chemin des douaniers sur lequel elle le savait, elle retrouverait la sérénité. Elle ferma donc son atelier, glissa la clef dans la poche de son tablier et partit rejoindre la lande et ses chimères; La lune était brouillée, et l'océan débordait de colère. L'on entendait ses rugissements jusqu'au creux de la lande dont la flore maltraitée, se pliait à un vent féroce et lourd. De son côté, Erwan quitta la maison familiale l'esprit tourmenté, aucune ligne, aucune émotion n'étant venue noircir la feuille blanche qu'il avait soigneusement posée sur son bureau. Leurs silhouettes filèrent dans la nuit et se rencontrèrent inopinément sur la roche du diable là où les vagues se font gigantesques et puissantes. Subjugués par le spectacle de cette écume blanche mourant contre les falaises sous un ciel voilé et profond, ils oublièrent un court instant qu'ils n'avaient pas rendez-vous.
La fascination passée, ils se saluèrent brièvement et, sans un mot, gênés sans doute, s'installèrent chacun sur un monticule de terre à une distance respectable l'un de l'autre. Retranchés dans leurs pensées, ils demeurèrent ainsi un long moment à contempler les roulis des vagues et leur va-et-vient sous la lueur pâle de la lune , la lande et le chemin se couvrirent doucement d'embruns.
«  Mes parents disent que je rêve trop. Pensez-vous que cela soit possible ? » demanda soudainement Erwan. Elle réfléchit un instant, ne s'étant jamais penchée sur la question, étant elle-même une rêveuse. « Je ne saurais vous dire. Cependant je crois bien qu'en cet instant, nous rêvons» répondit-elle très embarrassée. « Cela n'est pas un rêve, mais un don du ciel, un cadeau que nous accorde la vie, car aucun rêve aussi beau soit-il, ne peut atteindre cette profondeur et cette esthétique » assura-t-il ouvrant largement les bras, comme pour souligner la magnificence du moment et soutenir son affirmation. Elle sourit, ne disait-il pas vrai? L'océan n'était-il pas merveilleux gonflé de tant d'énergie et de reproches ? « Vous avez raison, je crois bien. » se contenta-t-elle de répondre. Et leurs yeux se perdirent à nouveau vers l'horizon sombre et presque englouti. « Je rêve pour écrire, ou peut-être est-ce l'inverse » lâcha Erwan. « Comme c'est étrange cette fumée là-bas sur l'horizon » répondit-elle lui montrant un paquebot en partance. « Ce sont un peu nos âmes qui voyagent et s'évaporent dès le soleil disparu . » laissa-t-il échapper. Elle haussa les épaules légèrement, et redevint silencieuse. « Pas une ligne n'est venue ce soir » reprit-il d'un ton sec. « Je n'ai pas pu sculpter » répliqua-t-elle pleine de rancœur. Derrière eux, le village enveloppé de nuit, s'endormait lentement loin de leurs doutes et de leurs peurs. « N'avez-vous jamais eu envie de partir ? » le questionna-t-elle étonnée qu'un garçon aussi rêveur puisse demeurer aussi longtemps au même endroit. « Bien des fois j'ai voulu partir, mais j'ai toujours trouvé de sottes excuses pour ne pas franchir le pas » confessa-t-il penaud. « Peut-être n'avez-vous rien à fuir ? » continua-t-elle. « Je pourrais vous répondre l'ennui, la solitude, la fatalité, mais je n'y crois pas. Alors oui, je n'ai rien à fuir » admit-il un peu confus. « j'ai fui un amour dévorant, et la peur de ne plus pouvoir créer » confia-t-elle timidement. « Je ne sais rien de l'amour, et je ne tiens pas à souffrir. Mes chimères me suffisent » affirma-t-il sûr de lui. Sur l'océan passa un souffle froid, mêlé de sel et d'orage. A l'unisson, il humèrent les effluves venues du large et gonflèrent leurs poitrines oppressées de cet air frais.
« Nous reviendrons tous les soirs » décida-t-il fixant l'horizon d'un regard profond saturé de volonté. Elle sut à ce moment-là, qu'elle ne pouvait refuser.
Et ils revinrent en effet tous les soirs à l'insu du village et des mauvaises langues, apprirent à se connaître. Ils associèrent leur solitude pour quelques heures, le temps de n'être que l'un et l'autre, le temps de voler à l'autre son énergie, sa créativité, son inspiration. Soir après soir, ils se nourrirent de l'un et de l'autre, communièrent de la même façon. Source de jouvence, de leur âmes réunies, de leurs cœurs imprégnés du foisonnement de la vie, ils ne cessèrent de créer encore et encore. Ensemble à la nuit tombée, ils échangèrent,partagèrent leur savoir, pour faire naître soit sous la plume soit sous le ciseaux le jour aussitôt levé, ce que leur alliance leur insufflait. Il dévorèrent sans honte, le soleil, la lumière, burent sans jamais être rassasiés, l'eau des fontaines et des rivières pour en faire des danaïdes élancées, des poèmes enflammés, des esclaves en fuite, des vers esseulés suspendus à des lèvres indifférentes. Oui, ils eurent la force inouïe de faire tout cela, leurs muscles et leurs esprits les portant.
D'étrangers, ils devinrent jumeaux, leurs pensées se reflétant dans les yeux de l'un et de l'autre. Cette complicité n'échappa pas aux villageoises envieuses, aux vieillards fatigués de n'être que toujours assis sur leurs pas de porte, aux mères qui virent là une concorde malveillante.
Le village eut raison, l'inévitable se produisit, ils s'unirent dans le même lit. A l'orée d'une aube pâle et lourde, ils réalisèrent combien ils avaient été fous et aveugles. Erwan fut le premier à déserter , il ne voulait pas souffrir,et sans complaisance, se retira.
Elle prit le premier train pour la ville et s'en fut fini de la maison bleue sur le port.
Cependant, certains habitants disent à qui  souhaite l'entendre, que parfois, si on a l'âme vagabonde, on peut apercevoir leurs silhouettes là-bas sur la roche du Diable.
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Joël Riou · il y a
Une histoire d'amour qui aurait pu être belle (tous les ingrédients y sont), mais l'amour physique a eu raison de l'amour platonique qui favorisait la sublimation. Une fois l'acte accompli, plus moyen de créer. Que c'est dommage ...
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Albane Charieau · il y a
L amour physique ne fait pas bon ménage avec le. Platonique. La création à toujours soif d encore et le corps ne la satisfait jamais.Merci Joël pour votre passage
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Nicolaï Drassof · il y a
Le diable était bien sur le rocher, face à la furie destructrice de l'océan qui n'a pas voulu jouer le rôle de muse.
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Albane Charieau · il y a
oui je crois bien que vous avez raison. Merci de votre visite
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Utilisateur désactivé · il y a
"Le rêve qu'on imagine n'est pas loin de la réalité" (Vivian Roof, in Aimer sans y penser)
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Albane Charieau · il y a
Croyez-vous? Merci pour votre passage
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Utilisateur désactivé · il y a
Écrire et croire ne sont pas la même chose...
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Albane Charieau · il y a
Cela dépend
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Léna Bernacez · il y a
Oh, très bien !
Simple mais avec un tel reflet au clair de lune qu'on pourrait effectivement croire au récit d'une légende Bretonne. Renoncer à l'amour pour l'amour, c'est bien aussi ;-)

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Albane Charieau · il y a
merci infiniment, mais peut-être n'est-ce pas une légende!! Merci pour votre amical message et votre passage.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit qui pourrait devenir une légende tant la part de l’irréel se dispute au réel .
De quoi être ensorcelé !

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Albane Charieau · il y a
merci beaucoup Ginette pour ce témoignage. La part de vérité n'est pas loin.

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