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Infected Zone 1

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Raïssa Seukep

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Le brouillard stagnant au-dessus de la ville devenait de plus en plus épais et les pluies qu'il engendrait, étaient dévastatrices. L'atmosphère était silencieuse aujourd'hui et les habitants qui déambulaient çà et là s'étaient déjà habitués à n'écouter que les chants valétudinaires du vent. Les enfants ne jouaient plus et préféraient rester cachés sous leur couverture. Les femmes par contre devaient travailler autant que les hommes dans un mutisme total afin de garantir leur survie.

De tout FoxLine, la région montagneuse et verte, il ne restait plus que ce minuscule refuge circonscrit à l'apogée de la catastrophe humanitaire par l'ancien ministre de la défense. Au début, personne ne savait d'où venaient ces monstres sanguinaires. Selon les archives gouvernementales, le premier d'entre eux errait dans les artères de la chênaie, terrorisant campeurs et touristes. Abattu de force par l’armée, les chercheurs avaient pu en déduire des analyses d’autopsie qu'il s'agissait de la dépouille vicié du bucheron des bois, infectée par à un prion non identifié. Quelques mois plus tard, les personnes à qui il avait transmis la particule manifestaient des troubles neurologiques, des congestions actives puis des desquamations intenses, des chutes de cheveux et d'autres symptômes effrayants dont le principal était une démence accompagnée d'une agressivité. La contamination se fit exponentiellement en peu de semaines dans le pays et c’est après expansion hors des frontières que le chaos s’installa définitivement.

Cependant, aucune prophylaxie, aucun traitement ! Les seuls moyens de défense établis étaient d'éviter leurs morsures et les blessures provoquées par les objets contaminés par leurs produits de sécrétion.

Il fallait faire attention, c'était la dernière phrase que ma mère m'avait dit avant de faire partie des leurs. Dorénavant, j’étais seul face à ce monde apocalyptique.

***
10 Septembre. 15h45.
***

Cet après-midi encore, comme tous les autres d'ailleurs, j'étais perché sur la haute tour, à admirer le triste tableau. Avec mes jumelles, je scrutais les recoins brumeux de ma ville natale. C'était lamentable ! Je remettais en question mon choix porté sur l'armée. Pourquoi avais-je été enrôlé si c'était pour contempler les silhouettes des monstres dans leur démarche traînante et leurs vêtements déchiquetés ? J'aurais bien voulu intégrer l'équipe des forces spéciales, la « alpha-D8 », la plus populaire de tous les temps. La seule équipe qui n’avait jamais perdu ses membres en 5 ans de mission suicide contre les infectés. En somme, ma vie n'était qu'un enfer insoutenable sur ce rempart et mon caractère reclus n'arrangeait pas les choses.

Je surveillais en dépit de la basse température et du ciel ombrageux qui grondait le monde devenu inhumain. Ma mission, repérer quelconques signaux pouvant venir de personnes en détresse. Et comme toujours, rien ! J'expirais toutes les secondes, expulsant avec dynamisme une bouffée d'air glacial et mon optimisme avec. Recroquevillé sur moi-même, je grelottais de plus en plus et sentais mes muscles se raidir. Un instant, j'ôtai la cordelette des jumelles et me redressai. Je marchai avec mollesse sur le plancher métallique du rempart puis me penchai pour scruter les proches alentours du pied du mur.

Le sol était encore parsemé des flasques d'eau nauséabondes. Les vitrines des immeubles de l'autre côté de la route étaient brisées, laissant entrevoir des lambeaux de rideaux flottant au gré du vent. La froideur de la balustrade mordait de pleines dents mes mains gantées. Toutefois, il y avait autre chose qui attirait mon attention. Elle était tremblante. Un véhicule à la carrosserie noire arrivait en trombe. Je laissai échapper un soupir avant d'alerter les soldats d'ouvrir le portail. Le groupe expédition revenait enfin de leur mission hebdomadaire. Ils avaient rapporté des aliments et des médicaments. Fort heureusement pour eux, ils étaient de retour avant la tombée de la nuit. L'obscurité dans la région était à l’avantage des infectés vue qu’ils possédaient une acuité visuelle inversée et voyaient mieux lorsque le soleil disparaissait. La barricade des portails effectuée, je rendis mon arme et mon uniforme militaire à l'agence avant de m'effacer sur le chemin de mon domicile.

À peine entrer dans mon univers, je m'effondrai sur mon lit telle une masse rugueuse et sortis de la commode, ma photo. C'était mon ultime souvenir. Il y avait une dizaine d’individus dessus avec de grands sourires. Je les reconnaissais tous, même ceux dont le visage avait été consumé par endroit par les flammes. Mes parents étaient très heureux car c'était la fête de nouvel an, il y avait également mes frères aînés, mes amis, et cette fille. La fille dont la planète entière savait que j'étais fou amoureux, la fille aux iris caramels et aux lèvres rosées. Je ne pouvais m'empêcher de sourire timidement en pensant à elle.

« Mégane, où es-tu ? Chuchotai-je dans mon for intérieur désemparé. C'est toi que je cherche tous les jours sur cette maudite tour. Je veux juste un signe de vie... S'il te plaît ! »

Une larme solitaire parcourut ma tempe et s'écrasa sur mes vieux draps. Ils l'absorbèrent aussitôt, laissant place à un vide abyssal dans mon cœur. Mes battements cardiaques étaient saccadés et mes pensées en rumination. Je n'avais pas fini de mutiler mon esprit que quelqu'un frappa ardemment à la porte. Je me levai en trombe, fis un massage sur mon visage ridé de souffrance et me hâtai à recevoir mon invité.

« Joyeux anniversaire Adrien ! Lança ce dernier en pénétrant dans ma chambre sans autorisation. J’ai apporté un petit gâteau. Je t'ai vu en chemin et tu n'es pas passé chez BARRY en acheter un... Je me suis dit que tu avais certainement besoin de moi.

--- C'est gentil Albert mais je souhaitais rester seul ce soir...

--- Mais non ! Tu es en dépression la moitié de la journée et ce n'est pas conseillé de t'incarcérer dans ta bulle une fois de retour. Tu as besoin de compagnie et je me porte garant de t'assister. Allez ! Tu peux me raconter ta journée sur la tour. Qu'as-tu vu ?

--- Rien de nouveau. Soufflai-je devant le caractère enjoué de mon voisin de chambre. Il y a toujours le même paysage malheureux et les bâtiments qui vieillissent au fil des ans.

--- L'affliction de FoxLine t'affecte énormément. Je t'invite. On peut dîner entre amis ce soir au restaurant pour te changer les idées.

--- Non, je... Désolé ! Tes intensions sont affables mais ce dont j'ai le plus besoin, c'est le calme afin de mieux ranger mes idées.

--- Toujours aussi grincheux ! Maugréa Albert en sortant des lieux. Tu me fais presque pleurer le saule. »

Le pauvre Albert claqua la porte derrière lui et je fus figé comme tous les objets qui bondaient ma chambre. Je m'attristai encore plus d'avoir renvoyé Albert, mon unique compagnon attentionné. Par la fenêtre, je le vis discuter avec d'autres jeunes. Le spectacle me lassa très vite et je mangeai malgré tout le gâteau offert. Au moins, celui-ci avait été fait avec de la crème fraîche ! Il était savoureux et réconfortant. La nuit tombée, je me contentai de compter les étoiles luisantes à travers la bruine jusqu'à trouver le sommeil.

***
11 Septembre. 7h30.
***

Le réveil à mon chevet vibrait depuis belle lurette. D'un geste passif de la main, je réussis à calmer l'objet circulaire et à ouvrir péniblement les yeux. Tout était blanc et le lustre accroché au plafond vacillait de part et d'autre grâce à la légère brise qui caressait les rideaux et pénétrait dans la pièce. Je me levai avec lenteur et constatai que je m'étais endormi hier sans fermer la fenêtre. La lumière qui baignait la pièce était incroyable. C’était une première depuis des mois d’ombre dans le pays. Depuis combien de temps le soleil n'avait plus pointé son nez pour saluer sa camarade la terre ? Celui-ci était d'ailleurs très en colère de la vie que cette dernière menait. Ou plutôt, de la vie des personnes qu'elle abritait en son sein ! Quoiqu'il en soit, il avait bien fait d'apparaître et de dissoudre cette brume. J'étais heureux. J'avais l'impression qu'il y avait une petite lueur d'espoir pour FoxLine.

Après un déjeuner rapide chez BARRY, l’unique restaurant du camp, je vaquai à mes occupations. Accoudé à la balustrade, je contemplai encore le paysage sanglant avec horreur et dégoût. Des coups de feu retentissaient dans l'atmosphère toutes les cinq secondes. Il n'y avait que les personnes sur les remparts qui pouvaient voir cette scène affligeante. Cependant, tout le monde, même les habitants du refuge, savaient ce que les soldats faisaient hors des murs. Il n'y avait pas une autre alternative, ils devaient exterminer les zombies. Aucun d'eux n’était épargné dans l’exécution. La règle, tuer ces humains trépassés afin de sauvegarder la santé et la sécurité des populations du camp F18. En effet, c'était l'un des douze camps qui existaient encore dans le monde. Les quatre-vingt-seize autres avaient été soit détruits par des incendies et mauvaises manœuvres, soit éteints au fil des mois par les autres maladies infectieuses et le manque de moyens de survie, ou, soit accidentellement envahis par des zombies. Un peu comme l’histoire insolite du camp V02 où les populations avaient toutes été massacrées et cela par l’erreur fatale qu’avait commis les médecins de ce camp, en introduisant sans mise en quarantaine de trente jours au préalable un groupe de personnes ayant le prion en phase de latence.

À 12 heures, le soleil était à son maximum. La terre devenait de plus en plus sèche et l'horizon visiblement plus net. Je détachai mon attention des soldats au pied du mur pour scruter les environs. Puis, à un moment donné, j'aperçus à quelques kilomètres, un minuscule point étincelant tanguer. Cette apparition fut des plus inhabituelles et provenait du toit d'un immeuble. Je mis du temps à l'analyser et à me questionner avant d'être soudainement arraché de mon imagination.

« Agent Adrien ! Appela un soldat.
Oui. Sursautai-je en me retournant vers mon interlocuteur. Oui monsieur. Qui y a-t-il ?

--- Vous avez reçu une convocation du commandant en chef. Il souhaite vous rencontrer dans les cinq prochaines minutes. C'est urgent... Agent Jack vous substituera dans l'exercice de vos fonctions jusqu’à la fin de la journée.

--- Bien ! J'y vais tout de suite. »

Je descendis l'échelle de dix mètres et me dirigeai vers l'agence. Une demi-heure plus tard, j'en ressortis particulièrement fier. Ma vieille requête de l'année dernière par rapport à un changement de poste avait enfin été approuvée par mes supérieurs. J'allais pouvoir faire ce dont j'avais toujours rêvé, quitter définitivement cette misérable tour à effet ennuyeux et sortir du camp mener des expéditions de recherche. J'esquissai un sourire de réjouissance et sortis ma photo bien rangée dans la poche avant de mon pantalon. Je passai mon pouce sur le visage de ma bien-aimée comme pour caresser ses cheveux frisés et soyeux.

« Oh l'amour ! S'exclama Albert de façon espiègle en lançant simultanément son bras au-dessus de mes épaules me faisant trembler de peur. Mégane, l'élue de ce petit cœur pensant, où es-tu ?

--- Tu m'as fait peur ! Rejetai-je instinctivement la mine un peu irritée. Qu'est-ce que tu fais dans les environs ? Je te croyais à ton entraînement.

--- Du calme ! Il y a entrainement militaire demain. Je profite de ma liberté pour te préparer à ta future mission. Les infectés à l'extérieur essayeront de t'attaquer de la même façon. Je les ai déjà vus faire. Il faut cultiver des réflexes de défense. Si je t'attrape par l'épaule, tu me bloques le poignet, puis tu me propulses avec force et enfin, tu me tires dessus sans avoir froid aux yeux.

--- Je ne suis qu'un soldat-adjoint.

--- Soldat ou pas, je n'hésiterai pas une seconde à te tirer une balle dans la cervelle si tout à coup, tu adoptes un regard vitreux et des grognements incessants. Un peu comme ces enlaidis !

--- Très aimable de ta part Albert.

--- De rien l'ami ! Sourit le concerné. Mes félicitations pour ton nouveau poste. Tu feras un bon soldat dans notre contingent. »

Ce dernier lâcha mon épaule gauche et s'en alla enjoué comme si de rien n'était. Je restai stupéfait une seconde avant de continuer mon chemin la mine heureuse. Certes, j'étais satisfait de mon évolution professionnelle mais également de l'humour qu'Albert apportait à ma vie. Unique survivant de sa famille, son histoire était bien plus sanglante que la mienne et jamais cela n'avait affecté son sens de la verve. Ma mère avait donc raison ! Les plus drôles sont souvent ceux dont les cœurs ont été les plus blessés !

***
01 Janvier. 7h30.
***

Tout le monde avait oublié ce que c'était que la joie des cœurs enlacés et les sourires sur les visages. Les habitants étaient tous indifférents face à la nouvelle année. Ils comptaient les jours sur les murs des maisons comme des prisonniers désirant être libres. Pour ma part, je n'irai plus sur la tour. J’ai eu 3 mois intenses d’entraînement militaire. J’ai appris à me battre avec les autres soldats, à manipuler les armes et à tirer sur des cibles statiques et mobiles. Je comprends aussi pourquoi on m’avait dicté de passer deux années soporifiques sur la tour de surveillance. Il fallait développer son attention, son sens du soupçon et sa vision de près et de loin afin de repérer les infectés finauds dans leur cachette.

À partir de cette matinée, j'enfilerai toutes les semaines mon nouvel uniforme noir et j'aurai une arme plus sophistiquée. Mon cœur tambourinait rien qu'en y pensant ! J'essayais de contrôler ma respiration mais je n'arrivais guère. Albert, assis près de moi, était plus calme et différent de celui qui me taquinait dans le passé. Plus aucune émotion n'habitait son visage. Il avait déjà mené des missions à l’extérieur et s’était déjà confrontés à ces monstres. Il m'avait dit un jour pendant l'entraînement, que, regarder les infectés de loin était une chose et, les regarder de près en était une autre. Lors de sa première mission, il avait failli y passer lui aussi ! Ça me faisait peur car hors du refuge, c'était l'apocalypse humanitaire.

Nous étions sept soldats dans le véhicule blindé quand il démarra. Les battants s'ouvrirent grandement, et les agents sur les remparts nous souhaitèrent bonne chance avant que nous ne traversions le seuil du portail. Le brouillard était très épais, et le froid déchirant. Mais, nous avancions vers l'autre monde, l'audace et le courage dans les cœurs. Derrière nous, le bruit sourd des battants se heurtant entre eux déclencha l'ajustement de la fréquence radio connectée à l'agence. Une notification fut émise à l’instant : Équipe Béta L7 mission en cours !
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Miraje · il y a
Un texte qui m'a ramené à l'univers de David Cronenberg. Surpris par si peu de lectures.
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