Indigestion

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Image de Été 2018
Assise à mon bureau, je rédige un rapport très sérieux sur la qualité de l’air dans Paris intra-muros. J’essaie de rester concentré malgré le regard pesant de mon patron derrière les vitres de l’open space. J’ai 28 ans. Je suis fringuée comme une bourgeoise. Je porte toujours des vêtements chics, et très chers. J’ai fait de brillantes études scientifiques. J’ai décroché un boulot de rêve très bien rémunéré. Mes parents sont fiers de moi. Comme ils le souhaitaient, je suis parfaitement intégrée dans le monde du travail.
Pourtant, souvent je me regarde de l’extérieur et me demande si cette fille avec ces cheveux tirés dans un chignon sévère et dans ce tailleur noir, c’est bien moi ?

Je lève les yeux de mon ordinateur et je rencontre ceux de mon patron. Je lui fais un petit signe de la main. Il me fait un sourire. Mais son regard me met mal à l’aise, on dirait qu’il cherche quelque chose, qu’il attend le faux pas.
Être dans le moule me demande beaucoup d’efforts. Rien que de rester le cul assis sur cette chaise aussi longtemps me rend malade. J’ai envie de bouger, d’aller me promener, d’aller faire les magasins. J’étouffe. J’essaie de me replonger dans la rédaction de mon rapport, j’ai promis à mon patron que je l’aurais fini ce soir. Il n’est qu’onze heures. Je sens que ne vais pas pouvoir déjeuner avec machine de la comptabilité, c’est au-dessus de mes forces. Je sais, j’ai dit qu’aujourd’hui je la rejoindrai dans le petit bistrot italien à deux pas d’ici. Mais comme hier, comme les jours avant, je vais devoir trouver une excuse bidon, impossible de rester assise deux heures de plus à parler boulot. Il faut que je m’aère sinon je vais exploser. Je vais prendre le métro et aller jusqu’au Printemps d’Opéra. Il faut que je respire, me fonde dans la masse, et trouve deux trois bricoles. Cette fois, je me promets de payer. J’ai de l’argent. Trop même pour moi seule. Je gagne bien ma vie, je n’ai pas de loyer, je vis dans un studio qui appartient à mes parents et dont j’hériterai un jour. Comme du reste de leur fortune d’ailleurs puisque je suis fille unique. Depuis toujours, dans les grands magasins, j’ai l’impression d’exister. Je suis dans mon élément. J’ai le sentiment que dans les rayonnages la vie exulte. Il y a du monde partout, les gens circulent, s’arrêtent, regardent, touchent, essayent. Il y a des vendeuses qui conseillent, des vigiles qui surveillent, des caméras, des lumières, de l’éclat. Des objets et des tentations à tous les étages. Un terrain de jeux. Le pays des merveilles. Ceux qui ne vont jamais dans les grands magasins, ne savent pas à quel point le choix est immense, qu’il donne le vertige. Il y a des objets qui ne servent à rien d’autre qu’à nous faire rêver. C’est ceux que je préfère. Ils brillent. J’ai l’impression de les entendre m’appeler, me supplier de les prendre. J’en repère un qui me fait plus envie que les autres. Je n’en ai ni le besoin, ni l’utilité, il se peut même que j’en ai déjà un identique mais c’est plus fort que moi, une tension m’envahit, plus rien n’existe en dehors de cet objet, jusqu’à ce que je le saisisse et le glisse dans mon sac. Un sentiment de puissance m’habite alors. Des bijoux, des montres, des vêtements, des chaussures, mais aussi des livres, des cahiers, des stylos, et même de la nourriture.
Lorsque que je sors du magasin, j’ai l’impression de flotter un petit moment, puis la tension retombe, et une sensation de vide m’écrase. Ensuite, il y a la honte. Une honte qui me colle à la peau. Je ne sais plus comment m’en débarrasser. Je sais que ce que je viens de faire est mal. J’ai envie de disparaître. Je voudrais revenir en arrière et faire un arrêt sur image à l’instant où je lutte, et résister, résister. Effacer, recommencer à zéro. Comme à chaque fois après, j’ai envie de mourir. Je suis hagarde, comme droguée.
Je descends dans mon estime et dans celle des gens que je croise, je suis sûre qu’ils savent. C’est tellement honteux, il n’y a pas de mot pour décrire ça. Je suis une pestiférée. Un monstre.
En général, l’objet que j’ai volé perd rapidement de son éclat. Il est abandonné quelque part chez moi. Il ressemble à une feuille morte. Il arrive même qu’il se retrouve dans la poubelle. Il est devenu objet de honte. Je me fais la promesse d’arrêter. Plus jamais, je ne recommencerai.

Je rentre au bureau avec presque deux heures de retard. Tout le monde est devant son ordinateur. Quand je traverse l’open space, un silence m’accompagne. Personne n’échangerait sa place contre la mienne. J’aimerais être transparente, mais on ne voit que moi à travers les vitres. J’essaie d’être la plus naturelle possible et fais en sorte qu’aucune émotion ne se lise sur mon visage. Pourtant, à l’intérieur, je suis défaite. Je suis une serpillère. Je ne mérite pas d’être là, embauchée dans cette boîte à la mode, je ne mérite pas l’estime de mes collègues, ni la confiance de mon patron. Je suis une menteuse, une dissimulatrice. Une sale petite voleuse.
Je m’installe à mon bureau, j’allume mon ordinateur. Quand je lève les yeux, je rencontre le regard sévère de mon patron, je le baisse aussitôt sur mon rapport. J’essaie de me concentrer, de ne pas tout gâcher. A mon poignet, j’ai cette montre que je viens de voler. Je l’enlève et la glisse dans mon sac. Elle me donne la nausée.

J’évite les restaurants. Tout me tente, les verres, les fourchettes, les petites cuillères, les cendriers. Je mets mon sac sur les genoux et hop je fais glisser les objets dedans. Ni vu ni connu. Le plaisir est plus grand que ce qui est dans mon assiette. Quand je sors du restaurant, j’ai une indigestion, j’ai envie de vomir comme si j’avais trop mangé.

J’évite les invitations chez les amis. La tension est trop forte. Tout est plus beau chez les autres. Ils ont des objets que je n’ai pas et qui sont pleins d’un pouvoir inconnu.
Impossible de me concentrer sur une discussion, je suis ailleurs, j’échafaude des plans. C’est parfois impossible. Comment détourner l’attention quand tout le monde est dans la pièce ? J’invente une inondation dans la salle de bains et tout le monde se précipite pour constater une fuite d’eau qui n’existe pas. Je casse des verres dans la cuisine et tous proposent leur aide à la maîtresse de maison. Pendant ce temps-là, je chipe, je fourre dans mon sac ce que je convoite depuis le début de la soirée. J’ai perdu beaucoup d’amis à cause de ça. Ils m’ont pris en train de voler ou pire, ils ont retrouvé abandonné chez moi un objet qui leur appartenait. Comment j’ai pu oser ? Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’ai pas honte ?

Oui, j’ai honte. Je traîne un amas de honte qui grossi avec le temps. Il devient de plus en plus encombrant, de plus en plus dégoûtant. Je ne sais plus comment faire pour m’en débarrasser. Il vole ma vie.

Au bureau, j’attends que tout le monde soit parti pour voler des capsules de café, du sucre, des serviettes en papier, des bouteilles d’eau, mais aussi des ramettes de papier, des cahiers, des stylos. Je remplis des sacs entiers. A la maison, j’ai de quoi monter une papeterie. La secrétaire se plaint de devoir recommander sans arrêt des fournitures. Elle crie à tout l’open space, qu’est-ce que vous faites avec les fournitures, vous les mangez ou quoi ?
Si elle savait qu’elles gisent chez moi dans des sacs en plastique, un peu partout dans mon appartement. Je ne prends même pas le temps de les sortir de leurs emballages. Je n’en ai aucune utilité.

Ce matin, alors que je suis en train de m’installer à mon bureau, mon patron arrive vers moi, un café à la main, il me demande si j’en veux un ? Je pense aux capsules de café chez moi, que j’ai volées, et lui réponds gênée, non merci. Pourquoi il me propose un café, d’ailleurs ? C’est la première fois. Sa voix est douce mais son regard est comme d’habitude, pénétrant, il me met mal à l’aise. Il aimerait s’entretenir avec moi en tête à tête. Le mieux serait que nous allions dans la salle de réunion pour être tranquilles. Je pense immédiatement au rapport que je lui ai remis la veille, il doit être désastreux. Je ne l’ai sans doute pas assez travaillé. Il doit être déçu et attendait mieux de moi.
Une fois dans la salle de réunion, il m’invite à m’asseoir autour de la table. Il saisit la télécommande et allume la télé qui trône au bout de la pièce. Il a quelque chose de très important à me montrer.
Jusqu’à ce que les premières images apparaissent sur l’écran, je me demande bien ce que mon patron à me montrer de si important et de si confidentiel surtout ?
Je suis loin d’imaginer que je vais regarder un mauvais film. Un film d’horreur même qui a comme décor l’open space et ses vitres transparentes. La qualité de l’image est déplorable. C’est normal, la vidéo surveillance n’a jamais été de bonne qualité. La couleur de l’image n’est pas réjouissante non plus mais ce n’est pas le plus important. Non, ce qui fait tout l’intérêt du film, c’est l’héroïne. Elle me ressemble cette jeune femme très chic qui se déplace dans ce décor vitré, qui va, son sac en bandoulière, de bureau en bureau, ouvre quasiment tous les tiroirs et prend des objets qu’elle jette dans son sac. Elle va même dans la cuisine ouvrir les placards, le frigo, elle plonge des produits dans un grand cabas, c’est difficile de percevoir ce que c’est exactement, la caméra est trop loin. Ensuite, c’est le tour de l’armoire à fournitures...
Le plus surprenant, c’est la vitesse d’intervention de la jeune femme, sa dextérité. Si ce n’était pas moi, prise en plein flagrant délit de vol, je pourrais même dire qu’elle a une certaine grâce.
Je n’ose plus bouger, je suis pétrifiée. Aucun mot ne peut sortir de ma bouche. Je ne vois d’ailleurs pas ce que je pourrais ajouter de plus. Lui ne fera aucun commentaire non plus. Il dira juste en éteignant le magnétoscope, qu’il arrête là pour aujourd’hui, mais ce n’est qu’un échantillon d’une collection de 10 vidéos du même acabit, qu’il tient bien sûr à ma disposition si je souhaite les visionner.
Avant de sortir de la salle de réunion. Il ajoute que dès demain, il aimerait que je rapporte discrètement, mais pour ça il me fait confiance, tout ce que j’ai emprunté à son entreprise. Les capsules de café surtout qui représentent une petite fortune. Il ferme la porte et me laisse seule.
Après avoir traversé l’open space comme un zombi, je vais me rasseoir à mon bureau. J’ai du mal à avaler ma salive. Je n’ose pas lever la tête, je sais qu’il me regarde. Je n’ai pas envie de me sentir encore plus mal, j’ai eu ma dose pour la journée.
Vivement ce soir que je sorte de ce bureau. En rentrant chez moi, je ferai une halte dans un grand magasin, histoire de décompresser.

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Jennyfer Miara · il y a
Bravo pour ce texte très réaliste sur la kleptomanie :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Elena Hristova · il y a
Tout mon soutien pour cette indigestion qui n'a pas trop l'air de vouloir passer
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Sapho des landes · il y a
J'aime beaucoup votre histoire mais la fin m'a déçue, trop évidente et impossible à la fois. Par contre votre écriture est prenante, percutante et donne du rythme à un sujet atypique.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Une clepto ou une petite voleuse, où est la différence ?
Celle de la maladie qui la traque jour après jour, lieu après lieu
Où elle a peur d'aller quelque part car elle sait qu'elle ne pourra s'empêcher de piquer...
Elle en perd sa vie sociale, ses amis ...
Il y a les cleptos occasionnelles ou temporaires : chez elle, c'est permanent et c'est là qu'on a mal pour elle.
Toujours est-il que je ne piquerai plus rien nulle part, même une petite cuillère ou un paquet de post it, un tube de colle
Elle a eu beaucoup de chance de ne pas avoir été virée pour faute grave !
Bon, je m'en vais relire mon blues de l'éléphant, histoire que je n'aurai pas laissé dedans des trucs volés à d'autres...

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Nadine Gazonneau · il y a
Texte percutant qui ne laisse pas indifférent, bien au contraire. Beaucoup d'émotions.. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Ludivine_Perard · il y a
j'aime beaucoup, c'est vraiment bien écrit. Très touchant et assez poignant avec une description minutieuse de cette maladie. Bravo. Toutes mes voix
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Christiane Bouchez · il y a
on a mal pour elle et puis non..j'aime beaucoup, le personnage est même attachant...on s'attend à ce que sa maladie soit nommée, à ce qu'elle finisse par se soigner et bien non et c'est ce que j'approuve... l'inattendu...du grand art merci pour nous.
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Mila · il y a
Merci :-)
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James Wouaal · il y a
Immoralité, allez savoir pourquoi mais j'aime bien ce mot. Songez peut être à des fins plus contre pied. J'aurais bien vu le personnage repartir avec en poche la belle montre de son boss !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
C'est triste, mais il y a certainement des soins possibles ! je vote, voir sur mon compte "Apres la pluie" merci
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Didier Lemoine · il y a
Une "Klepto" somme toute plutôt sympa ! Mes voix pour vous Mila.
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Mila · il y a
Merci !

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