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FINALISTE
Sélection Jury

Je n’aime rien tant que les expositions improbables et les musées déserts. Mon plaisir est complet si je peux arpenter librement des salles aux parquets sonores sous le seul regard indéchiffrable de quelques gardiens figés çà et là, dans une encoignure, aussi immobiles que les statues qu’ils sont censés protéger.
Quand le sujet est confidentiel les horaires possibles sont assez étendus. J’avais choisi un jour de semaine ordinaire pour contempler à ma guise – du moins le croyais-je naïvement – un sujet qui n’attirerait pas les foules : la peinture baroque dans les églises parisiennes.
Les premières salles étaient consacrées à des églises disparues. Je tentai de situer dans le Paris actuel ces édifices qui n’existent plus dans les mémoires que comme décors de faits historiques célèbres. La fureur révolutionnaire nous a définitivement privés de ce patrimoine. Il semblerait que sur ce sujet comme d’autres, heureusement plus exemplaires, nos sans-culottes se soient montrés précurseurs. Des voix proches ont résonné dans les salles désertes et je fus rejoint par un petit groupe.
En tête, légèrement détaché comme dirait un commentateur hippique, s’avançait un monsieur âgé, chevelure blanche, lunettes cerclées d’or, portant élégamment un loden vert foncé. La canne sur laquelle il s’appuyait semblait plus un accessoire qu’une réelle nécessité. A l’attention qu’il prenait à lire les cartels et à s’attarder devant les œuvres il révélait un intérêt réel pour l’exposition. Les deux personnes qui l’accompagnaient semblaient moins concernées : une dame tout à fait élégante dans le style bourgeois classique qu’on rencontre dans certains arrondissements de l’ouest de la capitale portait un imperméable dont le motif à carreaux rappelait ostensiblement qu’il s’agissait d’un modèle d’une marque célèbre, britannique et fort chère. Elle échangeait des commentaires complices mais pas forcément érudits avec une jeune personne. J’emploie ce terme car celle-ci était trop âgée pour « fillette », trop bien élevée pour « gamine », sur le point de sortir de l’enfance sans être encore de plein pied dans l’adolescence, dans des temps révolus on lui aurait donné du « mademoiselle ». Pas de références savantes dans leur conversation mais des considérations frivoles sur les scènes souvent grandiloquentes que les peintres de l’époque représentaient pour l’élévation des foules et des fous-rires rapidement étouffés sur un détail de costume ou une attitude par trop affectée.
— Dépêchons-nous ma chérie ! Papy va nous distancer.
— J’arrive, Mamy, j’arrive.
Et elles passent dans mon dos pour pénétrer dans la petite salle en cul-de-sac que je viens de visiter. Un instant de silence et j’entends la jeune voix de Ma Chérie, sérieuse soudainement :
— Dis Mamy le monsieur là, tout pâle, c’est le Christ ?
Bien que la mise au tombeau devant laquelle je me trouve n’incite pas franchement à l’hilarité je ne peux réprimer un sourire car j’ai identifié le tableau qui vient d’attirer son attention. Un silence... je sens un peu d’appréhension dans la réponse de Mamy :
— Non, ma chérie, c’est Jean, l’Evangéliste.
-— Et l’autre, sur son cheval, c’est qui ?
— C’est un soldat romain.
Mauvais point pour Mamy ! Le peintre Charles Le Brun n’allait pas faire figurer un centurion anonyme comme l’ordonnateur du martyre, le cavalier fièrement casqué est sans doute l’empereur Domitien en personne.
— Et pourquoi il a son index pointé vers Jean ?
— C’est pour indiquer qu’il donne un ordre aux autres personnages.
Ma Chérie a, sans le savoir, identifié un point essentiel de la composition du tableau. Alors que la tête de Jean en occupe précisément le centre, le peintre a organisé une succession de mouvements le long d’une diagonale : les bras largement ouverts de l’apôtre relient le geste impérieux de l’empereur à l’attitude forcée du bourreau du premier plan. Mais les commentaires picturaux ne sont pas sa préoccupation.
— Et qu’est-ce qu’ils vont lui faire à Jean ?
Mamy redoutait sans doute la question. Mais elle n’a pas préparé la réponse. Ce doit être une Mamy sucreries et gâteries, soucieuse avant tout de préserver sa petite fille. Et puis elle craint peut-être les reproches d’une fille, ou pire d’une belle-fille, si Ma Chérie décrivait innocemment le spectacle somme toute assez atroce auquel elle a été confrontée. Alors elle ne peut pas balancer tout à trac que les biographes de Jean avaient voulu rajouter le martyre – et quel martyre ! – à la longue liste des mérites du « disciple que Jésus aimait » et qu’ils avaient inventé de le faire plonger dans un chaudron d’huile bouillante dont il ressortirait indemne. Alors elle s’en tient à des généralités :
— Tu sais qu’au début les chrétiens étaient persécutés, les Romains ne voulaient pas qu’on adore d’autres dieux que les leurs. Alors ils exécutaient tous ceux qui prêchaient la nouvelle religion.
— Mais qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire aux Romains ? Ils n’avaient qu’à continuer avec leurs dieux et laisser les gens adorer qui ils voulaient !
Mamy ne se sent pas plus à l’aise sur le terrain du débat théologique que pour justifier les outrances des hagiographes. Pas question de se lancer sur le terrain des relations entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel ou de l’influence du religieux sur l’organisation des sociétés. C’est dommage d’ailleurs, c’est une question qui ne doit pas être tout à fait étrangère à Ma Chérie : elle doit avoir dans sa classe des élèves d’autres confessions, elle aimerait peut-être entendre, par une autre voix que celles d’internet ou de la télévision, quelles règles de conduite permettent de vivre en harmonie sans forcément partager des croyances religieuses. Mais ses interrogations vont bien au-delà, car elle reprend, sans laisser à Mamy le temps de répondre à sa première question :
— Mais d’ailleurs Mamy c’est bien Dieu qui a créé le monde ?
— Euh, oui, sans doute, ma chérie.
— Alors comment peut-il y en avoir plusieurs ?
Mamy reste coite, évidemment, devant l’implacable rigueur de sa petite fille.
Soit elle aborde le fond du problème, elle explique que le fait religieux est une construction purement humaine, que, même si on admettait une intervention divine à l’origine de toutes choses, les représentations que les hommes s’en font ne peuvent être qu’aussi diverses que leurs histoires, leurs habitats ou leurs nourritures, et que la révélation n’est qu’un artifice habile pour instaurer une primauté. Mais Ma Chérie n’est-elle pas encore bien jeune pour être initiée à une attitude quasiment nietzschéenne ?
Soit elle délègue à un spécialiste : « Tu demanderas à l’abbé Machin qui te fait le catéchisme ». Mais Mamy n’est pas lâche à ce point, d’autant plus qu’elle sait fort bien que ce n’est pas l’abbé Machin mais madame Chose qui est la catéchumène attitrée de Ma Chérie, que sa formation théologique est équivalente à la sienne et qu’elle ne tient pas à détériorer définitivement leurs relations.
Alors, pragmatique, elle choisit la voie de la fuite. Elle fait mine de regarder tout autour d’elles et lance affolée :
— Papy a disparu, viens vite, rejoignons-le !
Et elle empoigne le bras de Ma Chérie qui suit docilement. Mais, au regard en arrière que celle-ci lance au problématique tableau je me doute qu’elle n’en a pas tout à fait terminé avec lui.

Effectivement, je suis absorbé par la contemplation des Mays de Notre Dame quand le petit groupe au complet repasse à côté de moi pour se diriger vers la sortie de l’exposition. Mais la disposition des salles fait qu’il repasse inévitablement devant l’œuvre fatidique. Et Ma Chérie qui n’attendait que ça s’arrête pile et reprend le cours du débat où elle l’avait laissé :
— Mais c’est quoi cette grosse marmite ? Et pourquoi il y a des angelots qui jettent des fleurs dedans ? Ils vont lui donner un bain ?
Papy et Mamy échangent un regard consterné. Ils ont compris que Ma Chérie ne se laissera pas abuser et qu’il allait falloir lui donner une explication à la fois plausible et qui ne soit pas source de cauchemars. Donc il n’est évidemment pas question de traiter de la symbolique du martyre considéré comme un baptême par le sang. Mais sans doute ont-ils consacré la deuxième partie de leur visite à préparer leur réponse car Papy se lance sans hésiter :
— Ta grand-mère t’a dit que les Romains exécutaient les chrétiens quand ils ne voulaient pas renoncer à leur religion. Mais là c’est un cas un peu spécial, Jean est un personnage considérable, c’est un compagnon de Jésus, il a écrit un des Évangiles. Alors ils le menacent d’un supplice abominable, de le tremper dans une marmite d’huile bouillante, s’il n’adore pas leurs dieux. C’est ce moment-là que le peintre a représenté. Au dessus de la scène il y a la statue du dieu romain devant laquelle Jean devait se prosterner. Les aides du bourreau activent le feu sous le chaudron. Mais Jean demeure fidèle à Jésus qui lui a envoyé ses anges pour l’encourager. Alors ils vont le hisser...
Papy ménage ses effets, Ma Chérie est captivée.
— Et alors ?
— Jusqu’au dernier moment Jean ne faiblit pas. Alors les Romains impressionnés par son courage et la force de sa foi renoncent et deviennent chrétiens.
Bon, ce n’est pas tout à fait conforme à la légende officielle mais pour la bonne cause une certaine licence est autorisée. Et Papy de poursuivre :
— Tu vois, ma chérie, plus que tous les discours, c’est la force de l’exemple qui mène les hommes.
Mais Ma Chérie semble sceptique. Elle continue de scruter « Le martyre de Saint Jean à la Porte Latine » de Charles Le Brun avec une moue ironique.
— Et ça a marché ? Les Romains sont devenus chrétiens ?
— Bien sûr.
— Parce qu’avec mon petit frère ça ne marche pas du tout !
Maman a beau lui dire « Prends exemple sur ta sœur qui est si raisonnable ! » ça ne l’empêche pas de continuer à faire toutes les bêtises du monde !
Et, ravie d’avoir remporté la controverse, elle tourne les talons suivie par Mamy et Papy mi-terrassés mi-soulagés comme l’atteste le trait que Papy adresse à son épouse tandis qu’ils s’éloignent :
— Bon, tout ça est bel et bon mais l’heure du goûter approche. Dis-moi, Mamy, si tu nous préparais des beignets....
Ai-je rêvé ou était-ce bien l’ombre d’un parapluie levé qui menaçait le vieil homme quand il a tourné à l’angle du corridor ?

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Utilisateur désactivé · il y a
Très bien fait ! Bien écrit je vous félicite et vous remercie pour cette belle et riche histoire. Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles, "jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Fred Panassac · il y a
Les adolescents ne laissent rien passer...grâce à eux, les adultes sont sommés de s’expliquer...Que l’on partage ou non l’opinion du narrateur, le ton de cette petite leçon de la théologienne malgré elle ne peut que séduire, et les beignets du goûter sont un clin d’oeil savoureux et irrévérencieux du grand-père au thème du tableau cité ;-) Mes voix et je m’abonne de ce fait à votre page.
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Aurélien Azam · il y a
Un très beau travail d'écriture et de mise en contexte sur ces questionnements de religion.
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Sophronie · il y a
Un peu d'érudition ne fait pas de mal. La chute est drôle. Une histoire bien amenée.
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Jacques Franchino · il y a
J'ai beaucoup aimé : on débute par une visite au musée - peut-être anodine, puis les interrogations de la jeune fille, directe et curieuse, nous emmènent vers de profondes échappées : le fait religieux, l'influence et l'importance de l'Art, la transmission... C'est de plus très agréable à lire, car bien écrit (ton juste, sans ostentation). Merci pour cette belle visite.
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Manodge Chowa · il y a
Une belle petite histoire et bien écrite abordant des questions éminemment grandes! Les religions et Dieu sont sujets d'une extrême complexité à traiter avec les enfants. Il est crucial qu'ils apprennent à s'interroger sur leur entourage et le sens de leur vie. Bon courage et bonne chance! Rendez une visite à La divine justice si le temps ne vous fait pas défaut.
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Marcel Prout · il y a
Décidément y'a plus d'enfants ! Mon vote s'impose d'autant plus que je propose à votre histoire une suite pertinente ...quoiqu' un peu moins métaphysique dans : " Révolte au collège"...perle de littérature dont j'abreuve les amoureux du bel art :-)
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Chantal Sourire · il y a
Terrible cette chérie ! Une histoire plaisante et je vote !
Et vous invite sur ma page, j'ai deux textes en finale, merci ...

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Marie-Françoise · il y a
Toutes mes voix pour cette histoire de l'art. Mon lapin brun est également en lice, si le cœur vous en dit...merci
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