Incurable

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Image de Automne 2017
Les objets ont pris possession de nous. À force de manipuler à longueur de journée ces innombrables outils supposés nous simplifier l’existence, ils ont fini par se confondre avec nous-mêmes, tels des appendices que la nature aurait trouvés bon de nous adjoindre. « Avoir un portable greffé à la main » ne relève plus seulement d'une simple façon de parler. Le premier à n’avoir pu décoller sa main de son smartphone a terminé ses jours en hôpital psychiatrique. S’il avait su que d’autres le suivraient, peut-être aurait-il relativisé sa situation... Et s’il me voyait, c’est moi qu’il prendrait pour une bizarrerie. L'unique personne de toute la ville à n’avoir fusionné avec aucun objet. Je fais partie d'une espèce en voie de disparition à raison de moins d'un centième de français épargné par l'épidémie. Impossible de parcourir cent mètres sans tomber nez à nez sur une difformité causée soit par une anse de sac à main incrustée au creux d'un bras soit par un malheureux mug de café vidé depuis longtemps de son contenu et resté suspendu à des lèvres ou encore un livre resté éternellement ouvert à la même page privant son propriétaire de la mobilité de ses doigts et de la fin de son polar.

Pourtant, je ne suis pas moins coutumière d'objets en tous genres que mes « semblables ». Malgré les risques, la vie doit bien suivre son cours. La moindre invention de l’homme se veut indispensable, mais aussi susceptible de devenir la dernière chose à laquelle on voudrait s’attacher au sens propre du terme. Pas plus tard que la semaine dernière, mon voisin de palier s’est retrouvé, la télécommande de télévision définitivement ancrée au creux de sa main gauche. Il était venu frapper à ma porte, complètement désemparé. Les secours sont arrivés trop tard, la fusion était devenue irréversible. Impossible de séparer l’objet de la main sans envisager une amputation. Seul le pouce est resté fonctionnel, encore que ce ne soit pas l’idéal pour zapper...

Des psychiatres de grandes renommées se sont penchés sur ce phénomène aléatoire et imprévisible. Ces éminents experts de l'esprit humain sont parvenus à la savante conclusion que seules certaines recommandations avisées s'imposaient, telles que ne plus glisser son portable dans ses poches de pantalons... Le confinement ne servant strictement à rien, il est devenu absolument inenvisageable de se séparer des objets du quotidien les plus essentiels : l’Homme possesseur d’innombrables objets étant bien incapable d’anticiper lequel d’entre eux le mènerait à sa perte. Toutefois, au-delà du lien physique à l’objet, les experts n'écartent pas l'hypothèse d'un lien entre le processus de fusion et l'attachement sentimental, voire maladif à l’objet en question.

Finalement, mon manque d'empathie se révèle être un atout pour échapper à la propagation touchant le reste de la population. Ma condition extrêmement rare me permet de faire partie d’un panel d’étude du phénomène et de contribuer ainsi modestement aux recherches sur ce que les médias se plaisent à nommer maladroitement « desorg » raccourci de « désorganismation ». Ces recherches sont de plus en plus poussées, car l’inquiétude est grandissante face à l'aggravation des cas dépassant la situation pathétique et récurrente du portable incrusté dans la chair d'un postérieur généreux ou encore du mégot de cigarette pendant définitivement à la lèvre voire à la langue du fumeur compulsif. Lorsqu’une femme s’est retrouvée engoncée dans sa couette sans plus jamais parvenir à s’en démettre, les journaux n’ont eu de cesse de s’accaparer les gros titres les plus ridicules les uns que les autres, la palme revenant à : « Alitée à vie dans une couette couleur coquelicot, la famille de la victime voit rouge »... Réduite à l'état d'une couette à tête, la pauvre femme restera branchée en permanence. Mais c'est la photo d’un jeune enfant d’environ deux ans à la joue droite « dévorée » par son doudou qui a fait le tour des réseaux sociaux et a fini par faire exploser le taux de panique général.

J’ai subi tant d’entretiens et d’examens médicaux de plus en plus intrusifs que j'ai fini par avoir peur qu'un de leurs ustensiles ne s'engouffre en moi malgré les innombrables précautions prises. Mes camarades d’examens font peine à voir. La plupart présentent des troubles psychiatriques à des degrés divers de gravité. Est-ce leurs pathologies mentales qui les protègent ? Je reste l’énigme, car je ne présente aucun symptôme de cet ordre, même si on peut admettre en pinaillant un peu que je suis un brin obsessionnelle.

Je me rappelle avoir mené une quête éperdue pour remettre la main sur un objet resté introuvable, retournant coussins, soulevant draps, prospectus et chaussures, poussant canapés et meubles sans aucune trace. Quand je remue mon appartement de cette manière, il se transforme vite en capharnaüm allant jusqu'à la dénudation des murs et des fils électriques... Je l'avais sans doute égaré lors d'une de mes promenades. Mais la clé de mon désarroi est ailleurs. Je me sens de moins en moins en phase avec mes semblables. Je souffre de cet isolement. Le médecin chargé de me suivre et dont les lunettes ont fini par encercler jusqu'au sang ses yeux à en briser les verres m'avait posé pour la première fois en plusieurs mois, une question qui relevait du bon sens :
— Vous avez bien une passion ?
— Oui, je dessine énormément. Ça reste des esquisses, mais j’aime beaucoup me balader et croquer la ville...
— Vous faites des portraits ?
— Quelque-uns, mais rarement. Je dessine surtout les bâtiments, les arbres...
— Vous dessinez depuis combien de temps ?
— Depuis toute petite, ma mère a toujours dit que j’étais née avec un crayon dans la main. J’évite ce genre de propos maintenant, ça pourrait être mal pris...

Inutile de dire que l'entrevue ne mena guère plus loin, mon sens de l'humour restant sans effet sur le praticien. En tentant d’étouffer mon rire, je sentis une gêne s’immiscer dans ma poitrine.

Au fil des jours, la gêne devenait douleur, lancinante et permanente. Après consultation du médecin, je passai un scanner. Le manipulateur en électroradiologie et le médecin en sont restés bouche bée. Ils n'en étaient pourtant pas à leur première découverte déconcertante. Mon cas « creva l'écran ». Je pus constater que l'objet que je cherchais avec tant d'avidité n’était pas bien loin. Mon crayon porte-bonheur était là tentant de s'introduire purement et simplement au beau milieu de mon cœur. Celui que je cachais parfois au fond de la poche intérieure de ma veste s'était figé sans que j'en prenne conscience puis enfoncé dans ma chair. Étonnement à ce stade de la fusion, les fonctions vitales de mon cœur n’en étaient pour autant pas altérées. On dut néanmoins m'administrer quelques calmants pour que j'accuse le choc et que je ne tente pas de me l'arracher de mes propres mains. La fusion avait l’air plus lente que pour un membre externe du corps humain, mais les médecins restaient formels quant à son issue inévitable.

Désormais, je fais la une des journaux. Je suis interviewée par d’innombrables journalistes aux micros logés au creux de leurs joues. Les gens me reconnaissent dans la rue et cela devient insoutenable. Lors de la dernière conférence télévisée, je finis montrée du doigt. « Certains ont le compas dans l’œil, d'autres ont le crayon dans le cœur ». Ce titre de journal abominable me poursuit. Je crois que j’aurais préféré finir avec un crayon dans l’œil plutôt que de lire toutes ces horreurs à mon propos.

À quoi cela m’a-t-il servi de passer tout ce temps à crayonner les gens, la rue sans vraiment les voir, sans vraiment les toucher eux plutôt que mes feuilles de dessin et mes fichues gommes. Pourquoi je n’ai pas pris le temps de les connaître ? Avec mon cœur, j’aurais pu aimer vraiment, pas des personnages montés de toute pièce par mon esprit comme mon voisin de palier qui vit par procuration avec sa télévision. Un crayon à la place du cœur, quelle fin pathétique. Je me sens vide et je n’ai plus rien à espérer autre chose qu’une fin rapide alors que la mort se promet d’être lente et douloureuse.

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