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Qualifié

Il est tard. Je sors. La pluie. Encore et toujours. Cette météo me rend fou. Un mois que l’essorage céleste n’a de cesse. Les odeurs sont plus difficiles à repérer. Elles ne tiennent pas quand l’humidité est trop élevée. Alors j’avance à l’aveugle. Heureusement, j’aime l’inconnu. Explorer des lieux nouveaux. Étendre mon périmètre. La traque me stimule. Ma mission ? Réussir à capturer le moment où l’âme quitte un corps. L’imprimer sur pellicule.

Je travaille à l’ancienne. Les jeunots ne connaissent que le numérique et shootent en rafale. Du travail de boucher. Moi, je cisèle. On apprécie mes œuvres en haut lieu. Nous ne sommes pas légion à avoir la reconnaissance du Maître. Son exigence n’a d’égal que Son pouvoir. La vraie puissance trouve toujours pour racine la capacité de nuisance. Et Dieu sait qu’Il est nuisible. Mais ne le sommes-nous pas tous à des échelons divers et variés ? Il m’a baptisé Incubus. Je déteste mais me tais. Il faut savoir rester à sa place.

Il possède une armée de serviteurs parcourant sans relâche Sin City en quête du cliché parfait. La concurrence est féroce. Mais j’ai derrière moi des années d’expérience et mon flair s’est affûté avec le temps. Je connais désormais mieux que quiconque l’odeur de la Mort en train de tisser sa toile autour d’un vivant. Alors une fois repérée, il ne me reste plus qu’à attendre, à l’affût.

Je tiens une piste. L’odeur est fraîche. C’est de ce bar qu’elle émane. J’y pénètre. Au premier coup d’œil, je sais que je ne suis pas seul sur le coup. D’autres sont déjà prêts à faire crépiter leur flash au moindre incident. Je sens d’instinct que celui-ci sera vicieux. Alors j’examine les lieux : il y a en tout et pour tout vingt-deux clients. Trois sont des traqueurs. Je ne les connais pas mais eux savent qui je suis. Ça nous laisse dix-neuf victimes potentielles et des milliers de situations possibles. Je me déplace dans la chaleur moite. L’odeur de putréfaction est légèrement plus vive près du billard. C’est là que ça va se passer. Je m’assois dans un box situé à côté et commande un verre d’absinthe. La serveuse a vraiment l’air vannée. Soudain, des éclats de voix. J’observe deux types s’écharper pour une histoire de boule numéro six déplacée soi-disant involontairement. J’ai posé mon Leica sur la table. Je sais que ce n’est pas encore pour tout de suite. Les trois autres traqueurs sont quant à eux cramponnés à leurs appareils photo. Ils ne font pas ça depuis assez longtemps. Amateurs !

La serveuse revient avec mon poison. Elle m’a vu observer la scène et me glisse que les deux types font le même cinéma tous les soirs. Elle semble au bout du rouleau. J’aimerais pouvoir l’aider. Le désire-t-elle seulement ? Son parfum est envoûtant mais il vient parasiter ma lecture des événements en devenir. À mesure qu’elle s’éloigne, les signaux olfactifs de la pièce retrouvent leur définition. Cela ne devrait plus tarder. Un officier de police en uniforme entre. Il se dirige vers le bar et montre une photo à la patronne. Encore un suspect en fuite. Je m’attendais à la voir faire non de la tête avec désinvolture mais à la place, elle se penche au-dessus du comptoir et glisse quelques mots à l’oreille du flic. Le suspect est dans son bar.

Je pense l’avoir repéré. Il est attablé de l’autre côté du billard. Il tente de se faire le plus petit possible tout en passant lentement la main dans son blouson. On y est. L’odeur de pourriture devient difficilement supportable. Je saisis délicatement mon Leica, ajuste les réglages de vitesse d’obturation et d’ouverture du diaphragme puis me cale contre le mur. L’officier s’avance lentement en direction de l’homme soupçonné d’être le fugitif. Il pose la main sur son arme, prêt à dégainer. Et c’est à ce moment précis que le suspect sort un pistolet automatique et tire en direction du flic. Le projectile manque sa cible et vient se ficher dans la porte d’entrée métallique dans un jet d’étincelles. Les autres traqueurs mitraillent la scène à tout va, générant un balais stroboscopique aveuglant. Les cris des clients, résultat du déséquilibre brutal d’un système au repos. Les deux joueurs de billard lâchent leur canne qui se mettent à rouler sur le sol. La serveuse essaie de rejoindre le comptoir pour s’y abriter mais pose le pied sur l’une de ces cannes, dérape violemment et, perdant l’équilibre, fait voler son plateau en direction du policier. Celui-ci a mis en joue le suspect mais, au moment d’entamer l’échange de coups de feu, se le prend en plein visage. J’ajuste la visée. Une détonation résonne à nouveau. Je déclenche l’obturateur. Un des traqueurs a pris la balle en plein front. Le suspect court en direction de la sortie, pris en chasse quelques secondes plus tard par l’officier chancelant parce qu’encore légèrement étourdi.

Le calme après la tempête. Seul un jazz inspiré habille les lieux. Mission accomplie. C’est la première fois que je capture la mort d’un traqueur. Je me lève et tend la main en direction de la serveuse. Elle la saisit fermement et se relève. Elle semble incroyablement calme et m’adresse un large sourire. Je ne comprends pas. Elle me demande de la suivre à l’extérieur. J’obtempère.
— Vous l’avez eu ? m’adresse-t-elle de but en blanc
— Je ne sais pas de quoi vous parlez... rétorquais-je sur la défensive
— Nous savons tous les deux que vous êtes un traqueur alors je vais me répéter : est-ce que vous l’avez eu ?
— Oui.
— Emmenez-moi dans votre labo. Montrez-moi.
— Non.
— C’est pour vous que je demande ça, m’assène-t-elle
— Expliquez-moi en quoi...
— Écoutez, appelez ce numéro quand vous l’aurez développé.
Elle me prend la main et inscrit son nom ainsi qu’un numéro de téléphone sur ma paume puis retourne à l’intérieur sans autre formalité. Elle s’appelle Gabrielle.

Je me tiens dans mon laboratoire de développement. La photo prend peu à peu ses teintes définitives. Quelque chose cloche. Je la plonge dans le liquide fixateur puis la suspends. Je passe de la lumière rouge à la blanche et observe plus attentivement le cliché. Le timing est pourtant le bon : la balle vient à peine de fracasser le crâne du traqueur. Alors pourquoi me manque-t-il l’élément clé ? Pourquoi me manque-t-il l’envol de l’âme ?
Trop de questions trottent dans ma tête. Je me décide à l’appeler.
— Gabrielle ?
— Je suis devant chez toi.
La sonnerie retentit dans l’appartement. Je reste en état de sidération pendant un moment puis me dirige machinalement vers la porte pour lui ouvrir. Elle se tient devant moi, le regard toujours aussi pénétrant, mais je ne la reconnais pas immédiatement. Il y a quelque chose de différent dans son allure. Et son odeur est... affreusement agréable. C’est ça qui achève de me convaincre de la laisser entrer.
— Alors, tu as des questions à me soumettre ?
— Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas réussi à capturer le moment où elle s’échappe ?
— Tu prends le problème à l’envers.
— Comment ça ?
— Réfléchis, je ne vais pas te mâcher le travail.
Un silence.
— Y avait-il quelque chose à capturer à l’origine ? répondis-je d’une voix étouffée
— Exactement !
— Les traqueurs n’ont-ils donc pas d’âme ?
Ce n’est pas à elle que j’adresse cette dernière phrase mais à moi-même. Je me sens mal. Les battements de mon cœur se font sentir jusque dans mes tempes. J’ai la nausée.
— Mais je suis pourtant bien humain... parviens-je à articuler
— À jouer avec le feu, on finit par se brûler. Tu as voulu participer à quelque chose qui te dépasse. En devenant Son serviteur, tu as paraphé un accord tacite avec Lui et l’un des termes étaient l’abandon d’une part de ce qui forge ton humanité...
— Mon âme ?
— Oui.
Elle fait quelques pas en arrière et, tout en continuant de me fixer, écarte les bras. Deux ailes majestueuses apparaissent alors dans son dos et se déploient pleinement. Elle est auréolée d’une lumière divine. L’odeur qui flotte désormais dans la pièce est terriblement enivrante. Je suis terrassé par une telle source de beauté. Je me mets à genoux et l’implore :
— Que puis-je faire pour la retrouver ?
— Ce que l’Homme abandonne, il ne saurait le retrouver.
— Je suis donc condamné à disparaître dans le néant ?!
— Malheureusement oui. Mais tu peux décider d’accomplir quelque chose de grand, quelque chose qui donnera un but à ce qui reste de ta vie.
Je n’ai plus aucun sens critique. Je suis terrassé par la magnificence de l’être qui se tient face à moi.
— Je ferai tout ce que tu me dis de faire.
— Une lutte acharnée va débuter dans très peu de temps. Une lutte destinée à sauver Sin City et ses habitants. Mon Maître va s’engager dans un combat épique contre le Tien. Nous allons avoir besoin de toi pour nous informer de ce qu’Il compte faire afin de nous conférer un avantage sur Lui. Penses-tu pouvoir nous aider ?
Je suis terrifié. Vraiment terrifié. Y a-t-il une autre alternative pour moi ? À ce moment précis, je ne le crois plus. J’ai vendu mon âme au Diable. Je dois me repentir et faire acte de contrition, défendre une cause noble. Si je ne peux éviter l’anéantissement, je ferai en sorte que la route vers cette fin inexorable soit belle.
— Oui, je le pense.
— Très bien, nous te recontacterons.
Plus rien. Elle s’est évaporée, me laissant seul face à un moi-même agenouillé, le visage plein de larmes. Je sais maintenant à quoi ressemble la vraie beauté. Finie l’errance, j’ai une mission !

PRIX

Image de Eté 2016
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Marsile Rincedalle · il y a
Des phrases courtes, un rythme enlevé, on se laisse entraîner par l'intrigue d'une nouvelle très originale. Bravo.
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Le petit Léo · il y a
L'originalité n'a d'égale que la qualitée du texte, j'ai vraiment apprécié, un grand bravo !
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Coronelle · il y a
J'adore ! A quand une suite ?
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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Marie Guzman · il y a
Je lis beaucoup de nouvelles originales aujourd'hui, la vôtre est vraiment prenante et très bien écrite ... une histoire de rédemption comme je les aime
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Ernest Messner · il y a
Bravo pour cette histoire écrite dans un style nouveau.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien racontée! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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