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Inconnue beauté

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Dominique Coste

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Johanna, assise à la terrasse du café où elle se rendait régulièrement après les cours de littérature qu'elle donnait deux après-midi par semaine à la faculté de lettres, observait tranquillement les passants. Tous semblaient flâner et se laisser porter par une paresse qui avait envahi la plupart des habitants de cette ville. Nous étions en 2068 et la chaleur de ce printemps était étouffante.
C'est alors que Johanna aperçut cette femme, splendide et magnifique, qui venait d'apparaître au coin de la rue. Grande, ses cheveux roux tombant sur ses épaules, elle semblait se déplacer en glissant délicatement sur le sol. La tête haute, le corps bien droit, on ne pouvait que la remarquer. Tout en la regardant s'approcher, Johanna eut l'impression que les personnes installées aux autres tables avaient cessé leurs conversations et comme elle, étaient subjuguées par la beauté de cette créature. Tout en elle, évoquait la sensualité. Sa peau blanche mettait en valeur ses yeux verts clairs, son nez retroussé lui donnait ce visage juvénile tellement touchant, et sa bouche rouge cerise complétait ce tableau, non sans délice. Cette magnificence subjuguait Johanna, qui pas vraiment favorisée par la nature s'était toujours demandé ce que cette femme ressentait lorsque la plupart des hommes et même des femmes se retournaient sur son passage, et lorsqu'à chacune de ses apparitions, l'éblouissement provoqué par sa seule présence se lisait sur chaque visage croisé.
Ce n'était pas la première fois que Johanna l'apercevait dans le quartier mais l'effet sur elle était toujours le même, et provoquait toujours le même questionnement : Comment était la vie pour celles qui avaient eu la chance d'être belles ?

Face à la terrasse du bar où Johanna était installée, un jardin d'enfants parsemé de bac à sable laissait s'envoler des cris enfantins. Mais là aussi, tout s'était arrêté car même les petites filles cessaient de jouer comme hypnotisées pour observer la « dame » qui s'approchait, la regardant ébahies comme si elle avait été une princesse sortie d'un conte de fées.

Oh oui ! Johanna aurait aimé être belle ! Pas comme « la femme » non, c'était bien trop demandé. Mais, juste comme quelqu'un qui ne laisse pas indifférent. Cependant même si elle n'était pas belle, la nature parfois indulgente, l'avait dotée d'un véritable talent, celui d'écrivain et depuis son plus jeune âge, celle-ci s'était lancée à corps perdu dans cette besogne pour oublier son physique banal. Elle pouvait alors créer tout à son aise des héroïnes dont la beauté n'avait pas de limite.

La femme, car Johanna ne connaissait pas encore son prénom, vint s'asseoir à une table tout près de la sienne. Le moment de surprise passé, les clients attablés, nombreux ce jour là, reprirent leurs conversations où ils les avaient laissées. Johanna, n'osant pas la regarder par discrétion, se replongea dans la contemplation de la rue. Le parfum de l'inconnue se propageait autour d'elle, un parfum doux, fleuri. Là encore, pas d'erreur de goût. Ce parfum allait à merveille à la belle inconnue.

Johanna perdue dans ses pensées, sursauta lorsque la main de la femme se posa sur son bras.

— Pardon, je ne vous connais pas, mais puis-je vous parler ? lui demanda l'inconnue d'une douce voix merveilleusement chaleureuse et tout aussi envoutante que la bouche dont elle s'échappait.
Johanna surprise lui répondit un peu timidement :
— Oui bien sûr.
— Voilà, je m'appelle Sahra... Je sais ce que vous ressentez en me voyant... Je suis consciente de ma beauté, mais elle ne me comble pas. Je rêvais d'autre chose voyez-vous. Je rêvais d'être écrivain. Mais malheureusement, je n'ai aucun talent en la matière. Je me suis essayée à l'écriture, pendant des années... toutefois, il a fallu que je me rende à l'évidence, je ne saurais jamais écrire ! Depuis plusieurs mois, ce n'est pas par hasard que vous me voyez régulièrement passer devant cette terrasse. Je vous vois, vous observe. Quelquefois, c'est depuis le jardin d'enfants que je vous contemple, et vous envie toute à votre écriture. Vous semblez épanouie, et le bonheur vous rend si belle. Oh oui... Comme je vous envie !

Johanna ne voyant pas vraiment où Sarah voulait en venir, l'écoutait un peu gênée et surprise par cet épanchement inattendu. Les larmes qui étaient apparues dans les magnifiques yeux verts dès les premiers mots et la détresse décelée dans la voix de Sahra depuis le début de leur conversation, l'interpellaient.
— Alors voilà..., reprit aussitôt Sahra, je vous propose de signer le pacte. Je vous offre ma beauté, et vous m'offrez votre talent...

Johanna cessa de respirer. Ça n'était pas possible ! Elle pouvait si elle le désirait devenir cette femme, belle, splendide et sensuelle. Les progrès de la médecine des années 2060 avaient fait des merveilles et il serait bien trop long d'expliquer ici l'ascension de la recherche médicale dans le domaine de la neurologie, mais depuis l'année 2062, il était possible de devenir « quelqu'un d'autre » les seules conditions étant, que chacune des deux parties soit d'accord pour prendre possession du corps de l'autre, et bien sûr, être majeur. Même les parents n'avaient pas le droit de prendre une telle décision pour leurs enfants, et ceux-ci devraient donc attendre l'âge adulte pour bénéficier, de ce qui pour certains, s'avérait être un réel avantage. C'était un échange de corps et de personnalité. Après une lourde intervention, et un traitement médical d'environ 6 mois le tout appelé « le pacte », le duo n'avait plus aucun moyen de se souvenir de la vie « avant » la mutation, ni de se reconnaitre pour le cas où il se croiserait à un moment donné. Chacun reprendrait la vie de l'autre, sans même s'en rendre compte. Toutefois, rien n'étant parfait en ce monde, les dépenses phénoménales de cette « avancée » médicale avaient porté un lourd préjudice à la recherche et le manque d'argent actuel empêchait la mise au point de traitements utiles et efficaces à l'éradication de certaines maladies mortelles, lesquelles existaient depuis des décennies.

Johanna était écrivain depuis l'âge de 16 ans. Elle ne savait faire que ça, mais vivotait depuis toujours. Sauf que là, elle avait le choix, et ce, en toute sécurité. Elle ne se souviendrait plus, qu'elle avait écrit au cours d'une vie entière, et qu'elle avait aimé ça. Elle allait gouter au plaisir d'être belle, et aux délices offerts par de riches inconnus.

Elle demanda à Sahra de lui laisser la semaine pour réfléchir. Mais son choix était déjà fait. Elle voulait changer de vie ! En plus, elle allait gagner des années car la « Belle Sahra » avait à peine 40 ans, et elle déjà 56 !

Les deux filles prirent quand même un peu de temps pour réfléchir, et se revirent régulièrement pour connaitre certains détails de leurs vies mutuelles. Ce qui rendait la chose on ne peut plus simple était que ni l'une ni l'autre n'avait de famille. Et avant de choisir Johanna, Sahra s'était longuement renseigné à son sujet. Johanna, elle, avait été un peu moins prudente.

Sept mois plus tard, Johanna sortie du service hospitalier dans lequel elle avait été prise en charge.
Pendant ces deux dernières semaines à l'hôpital, elle avait été un peu gênée et ennuyée par l'attitude de certains infirmiers, internes et même médecins, qui se pressaient à son chevet, toujours soucieux de son bien-être, devenant très rapidement envahissants.

Ses pas la guidèrent « chez elle », et les regards presque inquisiteurs des passants dans la rue, quelquefois très jeunes, la dérangeait au plus haut point. Elle aurait voulu être transparente, passer inaperçue de temps en temps, et ne plus avoir la sensation qu'on lui volait une part de son intimité. Depuis quelque temps, tout ça la fatiguait. D'ailleurs, elle était toujours fatiguée.

Elle pénétra dans son « nouveau logement », et en toute inconscience se laissa guider comme si elle connaissait parfaitement l'endroit.

En entrant dans la cuisine, elle remarqua sur le réfrigérateur, un agenda tenu par des aimants. Elle s'en approcha et lu. Plusieurs rendez-vous étaient programmés dans un célèbre service de cancérologie de la ville. La nouvelle vie de Johanna commençait...

PRIX

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Jean-Claude Renault · il y a
Et le piège se referme...
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JACB · il y a
Ne dit-on pas la "beauté du diable"...La chute fait vraiment frémir, c'est réussi Dominique.
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Françoise Mornas · il y a
Bravo pour ce texte qui évoque un pacte avec le diable. et la chute inattendue fait frémir ! Mes voix sans hésiter !
Un passage sur ma page si vous le voulez bien ?

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Coco Mondesir · il y a
Super. On aime tellement la vie des autres sans savoir...Belle morale!
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Gabriel Epixem · il y a
Mon vote.
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Miraje · il y a
Une chute renversante ! Beau travail.
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De margotin · il y a
Mes voix
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Lyne Fontana · il y a
Effrayant !
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Dominique Coste · il y a
Qui sait si un jour....Merci beaucoup Lyne ! A bientôt !
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Sylvie Franceus · il y a
J'en ai des frissons...
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Dominique Coste · il y a
Merci Sylvie ! Oui terrible je l'admets !
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anonyme · il y a
Toutes mes voix pour que vous allez loin! Une invitation pour ma TTC en concoure. Merci d'avance:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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