Incantations

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Image de Printemps 2013

Asseyez-vous messieurs, je vous en prie.
Je faisais un peu de rangement dans mon grenier, il faut pouvoir se débarrasser des vieilleries sans intérêts.
Eh bien je n’en reviens pas.
Pour une nouvelle, c’est une nouvelle que vous m’avez annoncée là.
Ils sont vraiment morts tous les deux ??
Pff, quelle affaire !
Quand les ai-je vus pour la dernière fois ?
Il y a plus d’un mois.
Je peux vous assurer que je n’avais plus aucune raison ni envie, de les côtoyer, surtout après ce qu’ils m’ont fait.
Oh s’il vous plaît, ne faites pas ceux qui ne savent pas, hein.
Je sais très bien que vous êtes au courant, c’est bien simple, tout le monde est toujours au courant de tout.
Dollussaux, ce n’est pas une ville.
Ici au village, il n’y a pas besoin de page régionale dans la gazette pour apprendre ce qu’il s’y passe, d’ailleurs cela m’étonne que personne ne m’ait prévenu de votre visite.
Mais excusez ma curiosité qui pourrait vous sembler malsaine, toujours est-il que je brûle de savoir de quelle façon ils sont morts.
Notez bien, je vous en demande la primeur maintenant, car dans deux bonnes heures certains en sauront, probablement, beaucoup plus que vous.
Et de toutes les manières possibles, ce qu’ils ne sauront pas, ils l’inventeront.
Elle a été éventrée avec un tournevis ?
Quelle horreur, et lui ?
Allez, monsieur l’inspecteur, ne vous faites pas prier, ne me gâchez pas le plaisir.
Oui bien sûr, c’est un plaisir pour moi d’apprendre la mort de ce fumier.
On l’a retrouvé pendu à une poutre au-dessus de son corps à elle ?
Donc c’est lui qui a fait le coup ? Vous savez pourquoi ? Il n’a laissé aucune explication ?
Et c’est pour cela que vous êtes venu, vous pensez que j’ai une chance de vous apporter un éclaircissement sur cette tragédie ?
Vous savez, pour moi ce n’est pas une tragédie, je dirais même bon débarras.
Rendez-vous compte, elle était partie avec lui, Raymond, mon ancien meilleur ami, j’insiste bien sur le terme ancien.
Je ne pouvais déjà pas admettre qu’elle était partie une fois de plus, mais alors, que ce soit avec lui, c’était au-dessus de mon imagination.
Lors de notre dernière sortie en couple, nous l’avions pris avec nous.
D’ailleurs, il était toujours avec nous, les vacances, les weekends, les soirées et j’en passe, c’est ainsi que nos amis ont cru bien faire en l’invitant, aussi, pour la communion de leur fils.
Je l’avais charrié sur son apparence et Greta avait pris sa défense, comme à chaque fois que je l’attaquais trop fort.
Oui, monsieur l’inspecteur, elle était d’origine allemande du côté de son père qu’elle n’avait jamais connu.
Je pense que c’est lui que je remplaçais au début de notre liaison.
Excusez-moi, je m’égare, j’en reviens à la dernière sortie et la tenue de Raymond.
J’étais parvenu à lui faire retirer son pull à col roulé, qu’il n’a jamais récupéré et qui fera partie des fripes qui débarrasseront le plancher pas plus tard que ce soir.
Vous visionnez la scène j’espère, un pull à col roulé pour une soirée de communion, quelle classe, vous ne trouvez pas ?
Heureusement, il avait une chemise en dessous et je lui ai prêté une de mes cravates.
C’est Greta qui lui a fait le nœud, cela a dû lui donner des idées à celui-là, si vous voyez ce que je veux dire.
Et moi, j’étais content.
Content de lui rendre ce service, de le rendre présentable, pour n’avoir pas à rougir de sa présence dans mon dos.
Cocu, mais content, comme un palefrenier qui aide à la saillie, sauf que la jument en question c’était ma femme, nous n’étions pas mariés, mais c’était tout de même ma femme, et que l’étalon, tu parles d’un étalon, c’était cet imbécile de Raymond.
Pourquoi le présenter comme étant mon meilleur ami ?
C’est une très bonne question, monsieur l’agent, la pitié tout simplement la pitié.
Pensez donc, il était encore puceau, 27 ans et encore puceau.
Je sais que ce n’est pas répréhensible, mais à l’époque actuelle !
Il suffit d’ouvrir un journal et il y a des colonnes entières de petites annonces, plus chaudes les unes que les autres.
Mais moi, monsieur l’inspecteur, je ne savais pas que c’était Greta qu’il lorgnait, si j’avais su, je l’aurais foutu à la porte.
J’avais bien essayé de lui présenter des filles, aucune n’en voulait alors on se le coltinait à longueur d’année.
D’accord, je reviens à la communion.
On peut dire que nous l’avons décrispé, ce soir-là.
Il a bu avec moi, un peu, et dansé avec elle, beaucoup.
Moi, je n’aime pas danser, Greta me le reprochait assez souvent, mais pendant cette soirée-là... Pas un mot, pardi Fred Astaire était redescendu sur terre rien que pour elle !
J’ai pu rester avec les copains à parler de foot, de bagnoles et de filles.
Peinard toute la soirée, grâce à Monsieur Raymond.
Vous savez messieurs, quand j’y réfléchis, cette soirée n’a pas d’importance.
J’ai bien revu une cassette vidéo enregistrée de ce jour-là où on les voit enlacés dans un slow langoureux, mais je ne crois pas qu’il y avait déjà quelque chose entre eux.
Non, je ne crois pas...
Mais ce qui est possible, c’est que Greta l’ait vu d’un autre œil à partir de cette soirée-là, car un mois après, elle avait disparu !
Je ne me suis pas tracassé tout de suite, elle m’avait déjà fait le coup auparavant.
Elle partait, elle revenait comme un chat qui agrandit son territoire et Raymond et moi on l’attendait.
Et justement, c’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille au bout de deux jours sans nouvelles, Raymond avait disparu lui aussi.
Il n’était jamais resté aussi longtemps sans visite, à part la fois où il a eu des pierres aux reins, mais c’est nous qui allions le voir à l’hôpital.
Et l’idée, d’abord insensée, a fait son nid dans ma petite cervelle d’abruti aveugle.
J’étais désemparé, monsieur l’inspecteur, si vous êtes marié vous pouvez me comprendre, dites-moi, êtes-vous marié ?
Comment ça, cela ne me regarde pas, c’est vous qui posez les questions ?
Ok, faut pas vous énerver comme ça, monsieur l’inspecteur.
Je ne suis qu’un témoin, il faudrait ne pas l’oublier surtout.
C’est vous qui venez aux renseignements, moi je ne veux plus entendre parler d’eux.
Mais nous parlons, nous parlons et moi je commence à avoir soif, je vais me prendre un verre.
Vous voulez boire quelque chose ?
Bien sûr que vous pouvez venir dans la cuisine avec moi.
Bon, un verre d’eau pour l’inspecteur et pour l’agent, une limonade.
Tenez, deux serviettes en tissus pour vous essuyer.
Voilà un service bien fait.
Le papier peint ?
Oh, oh, oh, vous avez remarqué le papier peint.
C’est aberrant, mais je ne sais pas tapisser, c’est Greta qui s’y collait, si je peux dire.
Elle savait tout faire, elle était couturière de profession et elle bricolait comme un ouvrier, ce qui était loin d’être mon cas.
Moi, je n’aurais certainement pas utilisé un tournevis pour lui faire la peau.
Mais d’accord, je reviens à nos moutons.
Quand j’ai compris qu’elle ne reviendrait plus, j’ai décidé qu’il fallait que je change, moi aussi, de décor.
Alors, les punaises, c’est tout ce que j’ai été capable de trouver pour faire tenir les bandes de papier sur le mur.
Après, vu que ce n’était pas beau du tout, j’ai décidé de m’arrêter à la cuisine.
Vous trouvez que j’ai eu raison, hein ?
J’aurais préféré la poignarder avec un couteau de cuisine ?
C’est exact, comment avez-vous deviné ?
Ah oui je comprends, l’espace vide dans le râtelier !
Vous plaisantez ?
Mais j’espère bien, car j’ignore totalement où il a disparu.
Heureusement que le bricoleur du dimanche s’est servi d’un tournevis, sans ça, j’aurais pu être suspecté de les avoir tués.
Non, je ne crois pas que se soit Greta qui l’ait emporté, mais ça n’a aucune importance, elle se contentait de partir les mains vides.
Elle m’a laissé ses robes et ses mannequins de couture, comme elle n’en aura plus besoin, ces mauvais souvenirs accompagneront le pull de l’autre andouille à la décharge municipale.
Pas de mémorial comme elle disait.
Avant, elle enlevait mon cœur à chaque fois qu’elle s’exilait et puis on s’est habitué, lui et moi, jusqu’à la dernière fois.
S’ils avaient des disputes ?
Je ne sais pas et cela ne m’intéressait plus.
Au début, j’ai bien essayé de la récupérer.
Mais Raymond était tout ce que je n’avais jamais été, m’avait-elle craché à la face.
Il était, soi-disant, plus doux, attentionné, patient alors que moi je l’avais toujours connu mou, faible et immature.
L’idée que ce porc posait ses mains sur elle me dégoûtait plus que tout.
Ensuite, le temps a passé, son image s’est effacée de ma mémoire et ma rage s’est tarie.
Toute chose a une fin, heureuse ou malheureuse.
Pour moi, c’était fini.
Voilà messieurs, je pense que je n’ai plus rien à vous apprendre.
Donnez-moi vos verres et les serviettes, je vais les laver.
Je vous remercie de votre visite.
C’est promis, si j’apprends du nouveau, je vous ferai signe.
Allez, au revoir.

Ils sont enfin partis, j’ai cru qu’ils ne me lâcheraient jamais.
Je vais pouvoir terminer le déblaiement du grenier.
D’abord dégager le couteau pour libérer la robe.
Gnnn...
Je l’avais vraiment planté de toutes mes forces.
Ensuite, décrocher l’autre pendu avec son pull à col roulé.
J’ai bien fait de ne pas lui rendre ses mannequins à cette morue, ils me sont très utiles.
Franchement, on a beau dire que le monde des représentants de commerce est rempli de charlatans, mais celui qui a réussi à me vendre ce grimoire de sorcellerie la semaine passée, je lui tire mon chapeau.
Je ne regrette pas l’argent dépensé.
Quelle rapidité !
Quelle efficacité !
Il ne me reste qu’à ranger les bougies noires, elles ne sont pas trop consumées, elles pourront encore servir.
J’espère pour eux que les deux flics ne se poseront pas trop de questions.
Je trouverai sans doute des résidus de salive dans les serviettes qu’ils ont employées.
Je vais les garder quelque temps.
On ne sait jamais, ça peut servir.

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Célestina Orn · il y a
Ouah c'était poignant, comme j'aime ! Ça se lit vraiment tout seul, félicitations, quelle plume ! Et ce style faux monologue n'est pas facile à maîtriser, j'admire !
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Nick Bonert · il y a
Merci beaucoup, vous me donnez envie d'en publier encore. Amicalement
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Célestina Orn · il y a
Je vote pour, bien sûr ! S'il vous vient l'envie de visiter mon univers, les portes vous en sont évidemment ouvertes ! J'ai par ailleurs un écrit (d'un tout autre genre) en compétition, en avant sur ma page... Peut-être à tout bientôt ? Mais merci encore pour votre super enquête !
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Nick Bonert · il y a
Merci à vous, c'est gentil. Amicalement
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Framboise59 · il y a
De la sorcellerie, genre poupée vaudou. Hihi
Je ne m y attendais pas du tout
Quel dénouement

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Nick Bonert · il y a
Merci à vous, très heureux que cela vous plaise. Amicalement
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Arny Lilian · il y a
Excellent!!
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Nick Bonert · il y a
Merci beaucoup, c'est gentil. Amicalement
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Elodie · il y a
C'est diabolique... J'aime beaucoup!
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Nick Bonert · il y a
Merci pour votre commentaire. Amicalement
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Elisa Romain · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire grinçante. Au plaisir de vous relire.
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Nick Bonert · il y a
Merci beaucoup pour votre gentil message. Cordialement
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Dominique Breton · il y a
Merci à tous, pour le temps que vous avez consacré à lire cette Nouvelle.
A bientôt, je mets le cap au Sud...

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