Inadaptée

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Âgée de vingt ans, je suis passionnée de lecture et d'écriture depuis mon enfance. Je rêve de devenir autrice et je participe régulièrement à des concours d'écriture. Je compte partager ici  [+]

Je n’arrive pas à dormir.

Je suis là, allongée dans mon lit, à fixer le plafond. Le plafond que je ne peux distinguer dans l’obscurité de ma chambre. Je ne peux que deviner sa présence. Je sais qu’il est là et je garde mon regard braqué sur lui.

Le temps passe.

Je n’arrive toujours pas à dormir.

Je détourne mon regard afin de fixer, cette fois-ci, les lettres lumineuses de mon réveil numérique.

Trois heures du matin.

Plus que quatre et il sera l’heure de se lever.

Dans quatre petites heures, mon réveil sonnera.

Dans quatre et demie, ma mère entrera dans ma chambre pour me forcer à me lever.

Dans quatre et quarante-cinq minutes, je finirai par me lever, faire mon sac, prendre ma petite tasse de thé et me préparer pour aller en cours.

Dans cinq heures et quelques, je serai dans le bus s’il s’avère qu’il n’a pas de retard.

Et, dans cinq heures et demie, je serai en classe.

Encore une fois. Pour entamer une nouvelle semaine, une de plus.

Une journée de plus à perdre.

A cette idée, je sens monter en moi une vague de tristesse et les larmes me piquer les yeux. Je détourne mon regard du réveil tout en tentant de les arrêter mais rien n’y fait. Le temps que je fixe à nouveau le plafond, les larmes se sont mises à couler le long de mes joues. Sûrement qu’elles tremperaient l’oreiller, les draps mais peu m’importe. Je m’en fiche.
Je ferme les yeux. Je ne peux pas m’empêcher de chialer. J’espère seulement que personne ne m’entendra le faire et, si jamais c’est le cas, je préfère que les autres croient que je pleure en dormant. C’est quand même plus classe que de chialer à cause de l’école.

Moi-même, je ne sais pas pourquoi je pleure pour cela. Je ne sais plus ce qui m’a conduite à cet état. Peut-être est-ce dû à mes deux redoublements ? Peut-être est-ce dû à l’ambiance de ma classe ? De mon école ? Peut-être que rester assise inactive huit heures d’affilée ne me convient pas ?

Peut-être...

Peut-être...

Mes paupières se ferment. Des images confuses, des scènes pêle-mêle s’enchaînent et se mélangent dans ma tête.

Et le matin arrive.

Le réveil sonne, je n’ai pas l’impression d’avoir dormi, ou si peu.

Je me rendors. Volontairement ou bien malgré moi, je ne sais pas, je ne sais plus. Entre les deux, la frontière est bien mince.

Tout ce que je sais, c’est que ma mère est venue me réveiller. Comme je l’avais prévu.

Et que, une heure plus tard, malgré mon irrépressible envie de fuir, je me retrouve devant les portes de mon école.

Dans le flot d’élèves qui marchent vers l’entrée, je reste tétanisée... Ou, non, bloquée. Mes jambes ne me répondent plus. Elles ne veulent plus avancer. Je ne peux plus marcher.

Je sens le regard du surveillant sur moi. Il me fixe. Je suis la seule qui ne bouge pas. Je me sens mal. Maintenant qu’on m’a vue, je ne peux plus faire demi-tour... D’ailleurs, aurais-je simplement osé le faire ?

Pour me donner une certaine contenance, je tourne la tête à gauche et à droite, pour faire croire que j’attends quelqu’un. Je regarde ma montre, pousse un grand soupir et je finis par tenter d’avancer.

Je concentre toutes mes forces, toute mon énergie sur mes jambes. Ça me prend une minute... Une simple minute qui me paraît être une éternité. Je finis par commencer à marcher. Lentement, très lentement, trop lentement au goût des autres élèves qui me bousculent pour ne pas arriver en retard. Mes pieds, mes jambes, tout semble peser une tonne. J’ai l’impression que mes chaussures sont faites de plombs. Je fais tous les efforts du monde pour franchir l’entrée sous le regard affligé du surveillant. Son air inquisiteur me fait comprendre qu’il n’est pas dupe. Il se doute bien que je n’attendais personne et que je ne voulais tout simplement pas aller au cours. Comme pour me donner raison, il me demande mon nom, prénom et ma classe.

- Iris Vandenberghe, 5 C

- Madame Deridder ?

- Oui monsieur.

Il ne répond rien mais je me doute de ce qu’il compte faire de cette information. Depuis que je suis allée au PMS pour faire part de mes difficultés à aller en cours, j’ai remarqué que mes professeurs faisaient beaucoup plus attention à moi lors des présences. Lorsque je réponds à l’appel, ils prennent le temps de s’arrêter dans leur tâche pour me fixer. Comme pour vérifier que je suis bien là, bien réelle, que personne n’a pris la liberté de répondre à ma place pour couvrir ma journée d’école buissonnière. Chose que je n’ai jamais cherché à faire en sept ans de fréquentation.

Je me dirige à pas lents vers ma classe. Je n’arrive pas à accélérer le rythme. Plus je me rapproche, plus j’ai mal à l’estomac. La sonnerie de début de cours retentit dans les couloirs qui sont déjà vides. Je vais être en retard mais je n’arrive pas à aller plus vite. Une fois devant la porte, je constate qu’elle est déjà fermée. Je ne sais pas quoi faire et reste plantée là, interdite. Partagée entre l’envie de fuir et celle de me forcer, encore une fois, à faire le choix le plus juste, rationnel et raisonnable : entrer en classe.

Mais, je n’y arrive pas, les émotions se mélangent dans ma tête et dans mon cœur : amertume, rancœur, dégoût mais aussi envie, envie d’apprendre, curiosité,... Les larmes me viennent. Encore une fois. Une tempête fait rage en moi et je n’arrive pas à la gérer.

Je ne peux pas atteindre la poignée, ma main, mon bras refusent de bouger. Je suis bloquée, encore une fois. Il n’est que huit heure trente-cinq du matin et je suis déjà épuisée. Psychologiquement du moins. Alors je ne me force pas, je ne fuis pas, je tente le compromis. Je m’assois contre le mur à côté de la porte et j’attends. J’attends que le temps passe, que l’envie me revienne, que quelqu’un ne sorte et me voit. Je ne sais pas... J’attends.

Je vais être en retard. Encore une fois. Pourtant, j’étais à l’heure. Je vais devoir expliquer ça à ma mère. Encore une fois. J’en ai marre de cette situation.

Je n’ai jamais détesté aller en cours jusque-là... Enfin, je crois. Jusqu’en septembre dernier en tout cas. Je m’en souviens bien. C’était la rentrée de ma seconde cinquième. J’avais passé toutes les vacances à me demander pourquoi j’avais doublé. Ça m’était déjà arrivé en troisième, j’avais complètement perdu le rythme, j’étais perdue. Perdue dans le flux de matières à ingérer. J’ai perdu pied. Pour moi, c’était normal que je double mais, l’an passé, j’étais très appliquée, je suivais bien. Ce sont mes points dans trois matières qui m’ont fait rater. Je n’avais jamais autant bossé pour aussi peu de résultats. J’en avais sacrifié des mercredis après-midi et des week-ends en cours particuliers mais rien n’a changé. Mes résultats sont restés pitoyables et les remarques de mes professeurs désagréables.

En parlant de professeur, madame Costa, mon enseignante en histoire me bouscule sans faire exprès en sortant de ma classe. J’avais oublié que ma première heure était avec elle aujourd’hui. C’est bête, c’est l’une de mes matières préférées et j’aime beaucoup madame Costa. Si j’avais su, j’aurais peut-être eu le courage de rentrer. Madame Costa me sourit. Elle est particulièrement gentille et me propose de m’accompagner en classe. Je refuse et, poussée par son regard compatissant, j’arrive à franchir le seuil de la porte moi-même.

En classe, c’est l’intercours, le souk. Personne ne fait attention à moi. Je vais m’asseoir à ma place, près de la fenêtre, avec un mal de tête qui commence à apparaître. J’ai envie d’être tranquille mais je sais bien que c’est impossible avec eux. Je me tais.

Mon prof d’anglais entre, je sors mon cahier.

J’ai mal au ventre. Très mal.

Je demande à sortir, le professeur refuse.

Il commence les présences. Une fois qu’il me cite et que je réponds « présente », il me fixe un long moment avant de reprendre puis il oublie mon existence le reste de la leçon.

Je m’ennuie, le temps passe lentement.

La journée va être longue.


La sonnerie finale de cette journée de torture mentale finit enfin par sonner. Sans surprise, après m’être traînée péniblement d’un cours à l’autre, mes jambes semblent avoir retrouvé toute leur légèreté. Je quitte le plus rapidement possible cet endroit sans saluer personne.

Durant le trajet du retour, je fais le point sur ce que je ressens. J’ai la tête dans du coton. J’ai l’impression qu’on m’a bourré le crâne d’un tas de choses et qu’il n’a pas eu le temps de s’en remettre, que mon cerveau est complètement HS. Toute la journée, comme à chaque fois, j’ai eu la forte envie de me taper la tête contre la table ou le mur, de me la faire sauter à chaque fois que j’entendais parler de quelque chose que je connaissais déjà. Parfois, je rêve d’avoir un pistolet à portée de main. Ce serait tellement pratique. Ma seule crainte, c’est qu’il n’y ait pas assez de balles dans le barillet.

L’analyse de fonction : PAN

Les courants littéraires : PAN

La seconde guerre mondiale : PAN

La reproduction humaine : PAN

Les gènes : PAN

Introducing yourself : PAN

Hoe oud ben je ? : CLIC-CLIC

Ouais, c’est bien ce que je craignais. Ça cale au néerlandais. Pas assez de munitions.

Je n’ai plus la force de réfléchir. Je mets mon casque sur les oreilles, la musique à fond et je me laisse porter en regardant le paysage défiler à travers la fenêtre du bus.

Une fois arrivée chez moi, je sors doucement de la réalité cotonneuse dans laquelle j’ai été plongé toute la journée. Je me prépare un thé, quelques biscuits et je vais me poser dans le canapé pour regarder les dessins animés. Je lâche prise quelques minutes. Le temps que ma mère rentre et commence à me mettre la pression pour que je fasse mes devoirs.

Je soupire en montant dans ma chambre. Même à la maison, l’école ne me quitte pas. Lorsque je passe le pas de ma porte, je sens la colère m’envahir. Une soudaine colère, noire et sourde. Je balance mon sac de cours qui heurte le miroir. Ce dernier se brise en une multitude de morceaux. J’entends ma mère gueuler depuis le rez-de-chaussée. Je ne lui réponds rien et vais m’étaler sur mon lit, la tête enfouie dans mon oreiller.

Je ne la relève pas quand elle entre en trombe dans ma chambre, ni quand elle constate les dégâts et qu’elle se met à me crier dessus. Je ne dis rien mais plein de vilaines choses me traversent l’esprit. Je meurs d’envie de pousser une grosse gueulante. De lui taper dessus pour lui montrer que quelque chose cloche avec moi pour l’instant. J’ai envie d’ouvrir la fenêtre et de m’y jeter en espérant que la chute me tuera, j’ai envie de partir en courant de chez moi. De fuir tout ce quotidien, ce quotidien scolaire qui me pèse, qui me prend tout ; mon temps, mon énergie, ma joie de vivre, mes ambitions. Mais, finalement, je pleure... Encore une fois.

Une crise de larmes que je ne peux arrêter, que je ne peux contenir. Je trempe mon oreiller de cette eau salée qui ne demande qu’à se déverser. Cette réaction laisse ma mère perplexe comme à chaque fois que j’ai pleuré devant elle cette année. A travers mes hochets de tristesse, je tente de lui expliquer les raisons de mon état mais c’est compliqué. Comment pourrait-elle comprendre ce que, moi-même, je ne comprends pas ?

Elle tente de me rassurer. Me disant que, dans moins de deux ans, le lycée sera enfin fini. Que je pourrais faire ce que je veux à l’université. Qu’il faut que je morde sur ma chique jusque-là. Puis, ne sachant pas trop quoi ajouter, elle me laisse... Seule, encore une fois.

Je me lève et me dirige vers le miroir que je viens de casser. Je vois mon reflet strié ainsi que mes yeux rouges d’avoir trop pleuré. Je ne peux pas m’empêcher de penser que ça fait parfaitement écho à ce qui se passe au fond de moi.

Je vais vers mon bureau, me saisit d’une feuille blanche et d’un crayon noir avant de retourner m’asseoir devant le miroir.

Je me mets à dessiner ce que je vois. Cette version de moi-même brisée. Cette version de moi-même détruite et je me remets à pleurer.

A quel moment ma vie a mal tourné pour que je me retrouve dans un tel désespoir ? J’ai 18 ans, 18 ans seulement et je n’ai déjà plus goût à rien. Mes journées sont monotones. Je ne trouve aucun sens à ce que je fais.

Ma mère n’arrête pas de me dire que cela passera, qu’il faut être patient. Que je me retrouverai dans mes études supérieures. Mais, moi, je ne la crois pas, je ne la crois plus. Mes amis, qui n’ont jamais doublé eux, sont déjà à l’université et ils ne s’y plaisent pas. Eux aussi croyaient trouver plus de sens dans leurs études après le lycée, eux aussi ils croyaient que tout serait plus simple et plus agréable. Beaucoup sont tombés des nues.

Si je fais des études, j’en aurais encore pour au moins cinq ans dans ce système scolaire.

Cinq années à ce rythme. Cinq années à me forcer à aller en cours.

Quand mes parents, mes professeurs en parlent, ça n’a l’air de rien cinq ans.

Mais pour moi, c’est trop. Beaucoup trop.

J’ai fini mon dessin.

Autour de moi, de nombreux morceaux de verres jonchent le sol.

J’en attrape un.

Je pense à ma journée de demain, celle d’après-demain, celle d’après, après-demain.

Mon estomac se retourne.

J’approche le morceau de mon poignet.

Je pense aux nombreuses journées que je vais encore devoir passer dans mon lycée.

Je commence m’entailler la peau.

Ça pique.

Je pense aux précieuses études que je suis censée faire par la suite.

Je continue.

Ça saigne.

Je pense au redoublement.

Cinq années peuvent vite se transformer en six ou en sept.

Je continue.

Puis j’arrête.

Je place mon poignet au-dessus de ma feuille.

Je laisse le sang la tacher.

Là.

C’est parfaitement moi.

Demain, je retourne en cours.


« [...] mais ces femmes et ces hommes auront tout de même passé une ou plusieurs années de leur jeunesse, là, assis en face de nous. Et ce n’est pas rien, une année de scolarité fichue : c’est l’éternité en bocal. »

Daniel Pennac, Chagrin d’école
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