In Utero

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Hiver 2021
Mélanie épluche les pommes de terre, les rince soigneusement, une par une, sous le robinet, puis les met à cuire. S’essuyant les mains sur son tablier, elle jette un œil au rôti qui, dans le four, commence à sentir bon. Ensuite, elle nettoie la table avec l’éponge bleue. La jaune est pour la vaisselle, la rouge pour le sol. Mélanie est une femme ordonnée dans une cuisine hors du temps : des fruits alignés dans une corbeille sur le frigo, des dessins d’enfant jaunis, des pots de confiture prêts à être remplis, un oignon qui germe dans un verre à côté d’un vieux poste de radio.
Elle lave la table à petits coups brefs, ramenant les épluchures vers sa main. Dans les rainures du bois, on distingue des restes colorés de pâte à modeler. Mélanie aurait pu les enlever depuis longtemps, d’une pointe de couteau. Mais elle préfère les laisser lui rappeler l’époque où Frédéric s’asseyait à cette table, avec ses petits pots multicolores. Il façonnait des monstres approximatifs.
Regarde, maman, un tyrannosaure !
Regarde, maman, un dragon avec deux têtes !
Il avait été un petit garçon si brillant ! Il avait su lire très tôt et connaissait des choses étonnantes. Souvent, pendant qu’elle lavait la vaisselle ou préparait le souper, il venait près d’elle et lui expliquait comment les dauphins communiquent, pourquoi la mer monte et descend, et où vivaient les premiers hommes. Un jour, à l’école, il lui avait fabriqué un pot à crayons décoré de beaucoup de colle et de quelques nouilles peintes. Mélanie l’a gardé : il est là-haut, dans le placard, avec les dents de lait, les lettres à Saint-Nicolas, et son tout premier bulletin, où l’institutrice avait écrit : « Frédéric est un enfant intelligent, appliqué et motivé par l’apprentissage ».
Au hasard des rangements, il arrive à Mélanie de relire ces mots, d’essayer de retrouver la fierté qu’elle avait ressentie en les lisant pour la première fois.
Mais c’est impossible. Tous ces souvenirs sont comme les résidus de pâte à modeler dans le bois de la table : chaque jour un peu plus gris, chaque jour un peu plus profondément enfoncés.

Quatre coups familiers frappés du doigt contre la vitre.
Mélanie ouvre la porte du jardin à Yvette, sa voisine, qui apporte des poireaux dans un journal humide.
On en a des tonnes cette année ! Jamais vu ça ! Je croule sous les poireaux !
Elle accepte une p’tite jatte de café, celui du matin que Mélanie surveille dans un poêlon cabossé. Y va de commérages éculés, comme s’ils étaient le préliminaire obligé d’une vraie conversation.
Il paraît que les Bouhon vont encore acheter une nouvelle voiture, on se demande où ils trouvent l’argent, ils feraient mieux de réparer leur clôture, c’est une honte cette clôture dans un quartier comme ici !
As-tu vu la petite Adrienne, quel genre non mais je ne laisserais jamais ma fille sortir comme ça !
Yvette n’a pas de fille, pas d’enfants, elle vit avec ses deux chiens et le souvenir d’un mari qui s’est éteint comme il avait vécu, discrètement, trois ans plus tôt. Ça n’a rien à voir, mais c’était une année exceptionnelle pour les tomates.
C’est un cœur modeste, Yvette, sous ses robes tabliers. De ceux qui parviennent à envier sans amertume. Elle, à qui il n’arrive jamais rien de plus excitant qu’une invasion de limaces dans ses salades, suit la vie de sa voisine comme un bon feuilleton, fière d’en connaître intimement les acteurs. Mélanie avec ses recettes de cuisine et son adoration pour son fils. Un beau grand gars, c’est vrai, le Frédéric, pas plus biesse qu’un autre, mais pas un courageux non plus. Cette pauvre Mélanie en voit avec lui, l’air de rien ! Et son mari ne l’aide guère, obsédé qu’il est par les mots croisés et les jeux télévisés. On entend la télé, d’ailleurs, en sourdine, depuis le salon.
Le café est prêt. Elles prennent place autour de la table. Chaleur de la tasse entre les paumes. Lent chuchotement des pommes de terre qui bouillent, embuent les fenêtres. Horloge placide, minuterie frénétique, et leurs voix, inutilement basses, qui tressent les confidences.
Dans la cuisine, elles sont. Femmes. Millénaires.
Mélanie fait danser sa cuillère et raconte son fils, comme d’habitude.
Il travaille tant, le pauvre gamin ! Avec les examens qui approchent ! On dit que c’est facile, instituteur, mais ce n’est pas vrai. Ils ont plein de trucs à préparer, et puis ils doivent savoir tout faire : chanter, bricoler, connaître des tas de jeux... Quand je le vois, blanc de fatigue, j’ai envie de lui dire : Arrête ! N’y laisse pas ta santé ! Mais tu le connais, mon Frédéric, maintenant qu’il fait vraiment ce qu’il aime, il s’accroche !
Yvette approuve gentiment. Elle ne fait pas remarquer à son amie qu’elle lui répète la même chose chaque année. Maintenant qu’il fait vraiment ce qu’il aime. Ou : maintenant qu’il a trouvé sa vocation. Ou : maintenant qu’il a trouvé sa voie. Il y a deux ans, c’était vétérinaire. Il disait qu’il adorait les animaux, et qu’il avait toujours voulu, depuis tout petit, être vétérinaire. Il avait abandonné en mars. Sa mère lui avait trouvé toutes les excuses. C’était des études tellement difficiles, avec tous ces cours, et ces milliers de pages à apprendre par cœur ! Comment voulais-tu qu’il s’en sorte, le pauvre petit ?
Le chuintement des pommes de terre s’accélère, le couvercle tressaille. Mélanie se lève pour diminuer le gaz, puis sert le reste de café, d’une tasse à l’autre, équitablement, jusqu’à la dernière goutte.
Yvette regarde devant elle, sur le frigo, un dessin pâli : des bonhommes araignées, aux jambes directement reliées à la tête. C’est signé : Frédéric, en grosses lettres trébuchantes. L’année d’après, il s’était inscrit en dentisterie. Mélanie se rengorgeait. Dentiste, c’est quelque chose ! Et puis ça gagne bien ! Mais Frédéric n’avait tenu que trois mois.
Yvette revoit son amie, soucieuse, lui annoncer la nouvelle. Son expression, c’était : « des problèmes dans sa tête de jeune ». Il n’arrive pas à se concentrer sur ses études car il a trop de problèmes dans sa tête de jeune. Voilà. Il se cherche, le pauvre gamin. Ce n’est pas facile pour les jeunes de maintenant.
Comme il était trop tard pour s’inscrire ailleurs, Frédéric avait traînassé ses « problèmes » jusqu’à la rentrée suivante. Il était beaucoup à la maison, et les deux voisines s’étaient vues moins souvent.
Mélanie souffle machinalement sur son café, et poursuit son monologue accablé.
C’est que c’est du sacrifice, ces études ! Pour nous aussi, d’ailleurs, c’est du sacrifice : encore quatre ans à rembourser sa voiture. Mais bon, il ne pouvait quand même pas y aller à pied, à son école. Et il n’y a pas de bus, le train n’en parlons pas. Et puis, je suis comme ça, moi, je lui donne tout, à mon fils ! Je veux qu’il ait toutes ses chances, dans la vie ! Alors même si c’est un peu juste pour nous, il a son argent tous les mois...
Et Yvette, la brave voisine un peu seule, compatit, approuve au refrain tant ressassé.
Enfin, alors que Mélanie s’interrompt pour vider sa tasse, elle sent que le moment est venu, et elle glisse sa demande en douce, comme un enfant certain d’essuyer un refus.
C’est qu’elle, elle a bien envie d’aller une journée à la mer. Il fait si beau ! Est-ce que Mélanie viendrait avec elle ? Ce serait formidable ! Elles pourraient prendre le train de 6 h 25, il faut se lever tôt, mais bon, elles seraient à la mer en fin de matinée, se promèneraient sur la digue, et puis, vers midi...
Mais Mélanie la coupe. Ma pauvre Yvette ! Voyons ! Secoue la tête, écarte les mains. Je voudrais bien ! Mais je ne peux pas laisser mon Frédéric ! Il a bien trop besoin de moi, surtout là qu’il est en pleine bloque. Il faut que je lui prépare ses petits dîners, son jus de fruits frais, que je fasse son linge, avec sa belle chemise d’examen à repasser... Et l’autre ! D’un mouvement du menton, elle désigne la porte du salon. On ne peut pas compter dessus !
Non, je voudrais bien, mais c’est vraiment pas possible. Tu comprends ?
Yvette n’insiste pas. Papote encore un peu, plus mollement. Du prix des tomates au marché. Du vol, oui ! Et plus, elles étaient trop mûres, la moitié étaient pétées. De la petite coiffeuse de la rue des Carmélites. Son mari s’est suicidé à ce qu’on dit. On ne sait même pas pourquoi. Si ce n’est pas malheureux !
Tête branlante de mélancolie, panier calé sous le bras, Yvette, vaguement écoeurée de café recuit, traverse les deux jardins pour rentrer chez elle, dans l’éblouissante symphonie de vert et d’or des premiers jours d’été.

Restée seule dans sa cuisine, Mélanie s’active, redonne un petit coup de loque sur la table - la terre des poireaux, une auréole de café, puis dresse le couvert pour deux. Assiettes, verres, serviettes dans leurs ronds marqués « papa » et « maman ». À midi pile, Serge entre, installe sa grande masse taciturne devant son assiette.
Au début, toujours, ils mangent en silence. Elle, à petites bouchées consciencieuses, réminiscences d’enfance. Il faut manger pour vivre. Finis ton assiette. Tiens-toi droite. Lui se nourrit par inadvertance, tantôt pressé, tantôt chipotant, la fourchette en l’air. L’esprit ailleurs. Quel était ce mot, déjà, entendu dans « Des chiffres et des lettres » ? Liteau ou linteau ? Il faudra qu’il vérifie dans le dictionnaire. Il regarde sa montre, compare avec l’heure de la pendule. À midi quinze, il y a ce nouveau jeu, « Culture en mots », qu’il ne veut pas rater.
Pour Mélanie, le silence est une défaite. Alors elle le brise désespérément. Les patates sont-elles assez salées ? Tiens, Yvette est passée, elle a apporté des poireaux. Tu as vu ce temps ? Il fait plus chaud qu’hier, non ?
Il s’arrache quelques grognements en guise de réponse, se met à éplucher une pomme. Il dispose les quartiers lisses et blancs le long de son assiette, bien alignés. Puis il pose son couteau et les enfourne un à un, méthodiquement. Mélanie l’a toujours vu faire comme ça avec les pommes depuis, voyons, combien d’années qu’ils sont mariés ? Elle calcule, alors, Frédéric va avoir vingt et un ans en août, donc...
Serge s’est levé d’un bloc, emporte sa tasse de café au salon. La porte se referme. Le repas est terminé.
Il est à peine midi dix, Dieu que cette pendule est énorme, soudain.
Mélanie est seule face au gouffre interminable de l’après-midi. Heureusement, il y a la vaisselle. Serge lui avait proposé une fois, il y a quelques années, d’acheter un lave-vaisselle. C’est si pratique. Mais elle, non, elle n’aime pas. La vaisselle reste sale, dedans, en attendant qu’il soit assez rempli pour qu’on le mette à tourner. Elle n’aime pas ça. Préfère laver, essuyer, ranger, tout de suite.
Il ne lui avait jamais reparlé de cette histoire de lave-vaisselle, mais elle sentait chez lui une amertume à ce sujet, des soupirs, des grimaces quand il la regardait gratter les casseroles ou essuyer les verres avec un torchon boulé. C’était tellement compliqué avec lui. Il n’imposait rien, non, il lui demandait toujours son avis sur tout, et il le suivait, mais elle avait l’impression qu’il le faisait à contrecœur et qu’il lui en voulait ensuite, longuement, sourdement. Toutes ces rancunes accumulées, dont ils ne parlaient jamais, Mélanie les sentait grossir, enfler, se nourrir les unes des autres. Elle se les représentait comme un énorme matelas gonflable, entre eux deux, qui les renvoyait chacun de leur côté.
Cette histoire de voiture, aussi, quand Frédéric avait décidé de s’inscrire en instituteur. Elle était tellement contente qu’il ait enfin trouvé sa voie ! Mais quoi ? Tu le vois prendre le bus à 5 h 45 pour avoir ses cours à huit heures ? Et rentrer à quelle heure ? Il va perdre un temps fou ! Il avait dit d’accord. Fais ce que tu veux après tout. Moi, c’est terminé, ça ne me concerne plus. Pendant des années, j’ai essayé d’en faire un homme. Mais toi, toi, tu l’as pourri, ce gosse. Alors, vas-y, continue ! Paye-lui une voiture !
Et le matelas entre eux avait encore grossi, et elle se retrouvait collée au mur de la cuisine, luttant en vain pour respirer encore un peu.
La vaisselle est finie. Tout est en ordre. Mélanie continue à s’agiter, machinalement, de la table au fourneau. Elle pense à son fils. Il est si fatigué ces temps-ci. L’approche des examens, le stress. Il a vraiment l’air d’aimer ses cours, cette année, c’est bien. C’est un bon métier, instituteur. Ça ne gagne pas beaucoup, mais il y a beaucoup de vacances, c’est pratique quand on a des enfants.
Tout de même, les études, c’est du sacrifice... Peut-être qu’elle pourrait préparer quelque chose de spécial pour ce soir, pour l’encourager un peu. Mettre une bouteille au frais, une jolie table dans le salon. Frédéric aimait tellement ça, quand il était petit ! Une table de fête, chantonnait-il, une table de fête ! Il l’aidait à disposer les couverts, découpait des fleurs en papier pour décorer la nappe. Ces jours-là, il avait le droit de tremper ses lèvres dans le verre de vin de son père. Il prenait un air si sérieux, alors ! Comme il les faisait rire !...
Pourquoi pas faire des frites ? Avec un poulet par exemple, et une petite sauce aux champignons. Mais il faudrait sortir le poulet du congélateur maintenant. Pour une fois, elle demandera à Serge de faire un effort et de souper avec eux au lieu de regarder « Questions pour un champion ». Ils seront assis à table, ensemble, autour d’un bon repas. Tous les trois. Comme avant.
Une voiture qui freine, le bruit caractéristique des pneus dans le gravier de l’allée. Mélanie s’immobilise devant le congélateur, avec le poids mort et froid du poulet au bout du bras. Un instant, elle ne sait que faire, comme prise en défaut. Elle tourne sur elle-même, heurte de la hanche le coin de la table, réprime un cri de douleur. Finit par poser la volaille et enlever son tablier.
Dans le salon, Serge est tassé dans son fauteuil habituel, avec ses grosses lunettes de lecture et sa gomme en équilibre sur l’accoudoir. Il fait des mots croisés.
La porte d’entrée s’ouvre à la volée, inondant le salon endormi de l’insatiable lumière de mai.
Salut, M’man.
Frédéric l’embrasse rapidement. Il a cette odeur particulière de grand air, que l’on ne peut percevoir que si l’on est resté longtemps à l’intérieur.
— On va chez un copain. Je peux emmener quelques trucs à bouffer ? Et t’as lavé mon jean noir ?
— Oui, oui, répond sa mère, un peu étourdie, il est lavé, et tu as des tee-shirts propres sur ta commode. Et... euh... vous allez réviser, chez ce copain ?
— Ben... oui. Ah, salut, p'pa !
Serge mâchonne un bonjour, sans quitter son magazine des yeux. « Occulte » en dix lettres ? « Hermétique » ? Oui, mais alors « vasque » est faux...
Frédéric grimpe à l’étage en faisant grincer l’escalier sous ses lourdes baskets.
Par la porte restée ouverte, Mélanie voit une silhouette appuyée à la voiture de son fils. Elle s’approche doucement. C’est une petite rouquine toute mince, queue de cheval et lunettes noires, qui tire sur sa cigarette en tournant son visage vers le soleil avec application. Elle sourit à Mélanie, lui tend la main.
— Chloé, dit-elle. Je suppose que vous êtes la mère de Fred ?
Mélanie acquiesce. Quand Frédéric était né, il avait dû être placé quelques jours en couveuse. Pour aller le voir, il fallait sonner, et donner son identité au parlophone. Elle, toute jeune accouchée en chemise de nuit, disait pour la première fois ces mots étranges : « Je suis la maman de Frédéric ». Ces mots qui l’ont faite mère plus que tout le reste.
— Vous avez une chouette maison.
— Merci.
Mélanie cherche quelque chose à dire. Elle aurait mieux fait de rester à l’intérieur. Que fabrique donc Frédéric ? Elle se lance vaillamment.
— Vous faites institutrice, vous aussi ?
— Oui, sourit Chloé, comme si la chose l’amusait. Il va même falloir que j’attaque sérieusement mes révisions, parce que les examens approchent, l’air de rien...
— Oui, c’est dur. En, plus je ne suis plus très motivée. J’ai brossé trop de cours, je n’ai pas toutes les notes... Je me dis parfois que j’aurais mieux fait d’abandonner carrément en janvier, comme Fred... C’était peut-être plus malin, finalement...
Mélanie se fige, stupéfaite. Ce n’est pas possible ! Qu’est-ce qu’elle raconte ? Non, elle a dû mal comprendre, c’est...
— Voilà, j’ai tout !
Frédéric jette son sac de sport dans le coffre, tandis que Chloé écrase sa cigarette et se réinstalle à l’avant.
— Bon, ben, salut, M’man, je rentre sûrement pas avant demain, je dormirai chez le copain, là...
Tandis que la voiture démarre, puis se fond en longs spasmes d’accélérateur dans l’arche ombragée de la route, Mélanie reste là, stupide, repoussant désespérément la vérité qui s’impose, de plus en plus nette.
Quand elle se décide à rentrer, Serge n’est plus dans le salon. Il doit bricoler quelque chose dans son garage. S’il avait été là, comme d’habitude, dans son fauteuil, elle serait retournée dans sa cuisine, comme si rien ne s’était passé. Mais elle est seule dans le salon. Alors elle s’approche du téléphone, cherche l’annuaire.
La voix posée et professionnelle de la secrétaire ne lui apprend rien qu’elle ne sache déjà. Attendez, je vérifie. Voilà je l’ai. Desherbier, Frédéric. Non, il n’est pas inscrit aux examens. C’est tout ce que je peux vous dire, Madame.

La gare a été rénovée. C’est un beau bâtiment ancien, ils ont su mettre en valeur la splendeur des hauts plafonds, conserver le charme des bancs de bois travaillé.
Ils ont bien fait ça, fait remarquer Yvette.
Mélanie approuve. Je n’avais jamais vu la gare refaite, il y a bien longtemps que je ne suis plus venue.
Au début du voyage, elles sont un peu bousculées. Le train est bondé de navetteurs et d’étudiants, des vrais, ceux-là, songe Mélanie avec amertume.
Elle est partie sur la pointe des pieds ce matin. Serge ronflait. Frédéric était rentré, finalement, tard dans la nuit, rien ne bougeait du côté de sa chambre.
Elle ne leur a pas parlé de cette journée à la mer. Elle ne leur a rien dit du tout. Ils vont se réveiller l’un et l’autre, et ils trouveront la maison déserte. Pas de café chaud, pas de pain grillé, pas de confiture maison sur la table. Personne pour les servir. Fini, terminé, envolé. Aujourd’hui, maman est partie.
Tandis que les fenêtres sales du train alternent campagnes endormies et banlieues tristounettes, elle n’en revient pas de son audace. À la fois grisée et un peu affolée, elle s’exhorte au calme par de profondes respirations. Yvette, qui ne sait rien, la croit indisposée par le roulis du train, lui offre des pastilles de menthe et le récit détaillé de toutes les fois où elle a, elle aussi, été malade en voyage.
Le terminus, finalement.
Elles rejoignent le bord de mer en longeant les quais. L’air déchiré du cri des mouettes sent la friture et le sable mouillé. Les pêcheurs en ciré s’apostrophent en flamand, sautent du quai sur les bateaux colorés qui roulent sous leur poids.
Enfin, au détour d’une ruelle gonflée de vent, la mer. C’est une marée plus que basse. Les vagues s’enroulent très loin, très paisiblement, tout au bout de la plage immensément dénudée. Les promeneurs semblent se dissoudre dans le soleil. Pauvres petits humains qui marchent, si insignifiants, si vite passés, disparus. Oubliés. Mélanie sourit. Rien n’existe plus que la mer, le ciel qui confondent leurs bleus, là, tout au bout du sable. Paysage horizontal, strates de lumières infinies où l’homme, l’homme debout, opposé, vertical, mène un vain combat pour avancer contre le vent. Toute plage dit la liberté de se coucher, de cesser de résister. La mer d’ici en plus vous berce de souvenirs d’insouciance. Une sonnette de vélo, le bruit d’une pelle qu’un enfant traîne sur la digue, un parfum de bière et de crevettes suffit à vous donner les larmes aux yeux.
Sur cette côte où elle n’a pourtant vécu que de trop brèves vacances, Mélanie a toujours l’impression d’un retour.
Yvette est moins sensible à la beauté du jour. Elle marche sur le sable comme elle a marché dans la rue, les yeux au sol, en continuant d’égrener ses sempiternelles petites histoires, le prix des choses et les turpitudes des voisins.
Quand vers midi elles remontent sur la digue, entrent dans un restaurant qui paraît éteint après tant de clarté, Mélanie sent que quelque chose vient de se terminer, une certaine qualité de lumière, un enchantement éblouissant propre au matin, qu’elle ne retrouvera pas tout à l’heure. Un instant, elle voudrait ressortir, replonger dans ce rare vertige heureux, là-bas, sur la plage. Mais Yvette a choisi une table, ôté son gilet et déplie le menu, alors Mélanie s’assoit sagement.
On lui sert ses croquettes aux crevettes avec un brin de persil grillé. Yvette a opté pour des moules, la casserole prend beaucoup de place, les oblige à poser cendrier et menu sur la table voisine.
Deux bières plus tard, les voilà gentiment pompettes, pouffant pour des riens.
Mais bientôt, le café les dégrise, ramène à Mélanie les ombres angoissantes de Serge et de Frédéric. Ils doivent être bien inquiets à l’heure qu’il est. Ils ont dû fouiller la maison, sonner en vain chez Yvette, appeler leur maigre famille  : le cousin Pierre qui leur envoie à chaque Noël une photo de ses chiens, et la vieille maman de Serge qui achève de pleurer sa vie incohérente dans un home. Et s’ils avaient prévenu la Police ? Elle s’imagine soudain traînée au poste, jetée en prison, menottes aux poignets... Mais non  ! Il faut qu’elle se calme. Personne ne sait qu’elle est ici. Et puis, la mer est si belle. Rien ne peut arriver. Elle sourit à Yvette.
Elles traînent un peu, l’après-midi, digèrent en arpentant l’Avenue de la Mer, commentant d’importance chaque vitrine. Tellement plus jolies que par chez nous, tu ne trouves pas  ?
Partout, on vend de ces fruits de mer en chocolat dont Frédéric raffole. Sans réfléchir, Mélanie en achète un cornet. En sortant du magasin, embarrassée, elle prétend les avoir pris pour elle, force une Yvette repue à les manger avec elle.
Chaque cabine téléphonique qu’elle voit lui semble un reproche. Et si elle leur téléphonait pour les rassurer  ? Mais que dire à Yvette  ? Il faudrait inventer quelque chose. Et puis, que leur dire, à eux  ? Et s’ils ne décrochent pas  ? L’ampleur de l’entreprise la décourage. Elle soupire jusqu’à la vitrine suivante. Quelle belle petite veste. J’aime bien le foulard bleu. T’as vu les prix  ?
Plus tard, elles s’offrent un café, en terrasse. Ça fait du bien de s’asseoir. C’est qu’on a bien trotté, mine de rien. Hésitent devant les crêpes, mais non, vraiment, moi je ne peux plus rien avaler. Moi non plus.
Brusquement, elles se pressent pour retourner à la gare comme s’il fallait absolument payer le prix de leur flânerie. Elles arrivent essouflées, bien trop tôt devant le grand bâtiment gris. Il y a une exposition d’Art Nouveau dans le hall principal, mais toutes les explications sont en flamand. Yvette achète un magazine. Mélanie se tord les mains, les yeux fixés sur ces sculptures incompréhensibles, et retrouve encore une fois ses soucis, dont la course jusqu’à la gare l’avait momentanément distraite.
Ont-ils eu peur qu’elle soit morte  ? Ont-ils organisé des battues dans les environs comme ils l’avaient fait pour cette gamine disparue il y a quatre ou cinq ans  ? Ils les imaginent tous les deux assis près du téléphone, torturés par l’angoisse et les remords. Pourvu que Serge ne fasse pas une crise cardiaque  ! Et Frédéric qui a toujours été un enfant si sensible...
La grande horloge tourne, c’est enfin l’heure du train. Yvette a épuisé son lot de cancans. Ballottée sur la banquette, Mélanie somnole. Les images s’embrouillent dans le contre-jour de ses yeux fermés. Les histoires d’Yvette, le restaurant, la plage si belle, la maison endormie qu’elle a quitté à l’aube, la bousculade dans le train du matin, le sable entre les pavés des trottoirs, des ombres qui courent puis s’effacent. Dans un rêve hésitant, Frédéric, petit garçon, pleure en l’appelant. Elle s’éveille hébétée, nauséeuse.
Quand elles reprennent la voiture, la vieille R5 d’Yvette qui sent le chien mouillé, il fait nuit. Mélanie se sent de plus en plus mal à mesure que défilent les étapes familières du retour. L’autoroute, la sortie 39, la station-service, la longue route des Craveyes si mal éclairée, l’église où Frédéric a fait sa communion, et puis la rue, leur rue. La vieille barrière des Bouhon, un dernier virage...
Il n’y a rien. Pas de voitures de police, pas de voisins qui commentent l’événement en petits groupes, pas de gendarmes retenant leurs chiens, pas de projecteurs. Tout est calme, tout est comme d’habitude. Les maisons, les jardins recouverts d’ombre, un chat qui traverse la rue, hautain, et ses yeux de nuit ne les fixe que d’une brève lueur. La voiture de Frédéric n’est pas là.
Yvette se gare, soupire bruyamment. Enfin on y est. C’est long quand même, l’air de rien, le voyage. Elle embrasse son amie, ferme sa voiture et s’éloigne rapidement vers son lit.
Mélanie tremble, seule, devant sa porte. Elle est épuisée, elle ne sait plus que penser, qu’espérer. Elle ouvre lentement. La porte grince à peine. La maison est plongée dans l’obscurité. Elle allume, dans le salon d’abord, puis dans la cage d’escalier. Tout est comme d’habitude. Le pull de Serge sur son fauteuil, ses magazines de mots croisés. Là-haut, il dort paisiblement, couché en travers du lit. Son oreiller à elle est tombé sur le sol.
Frédéric n’est pas là, mais dans la cuisine son sac vomit un trop-plein de linge sale. De la vaisselle sale, des reliefs de repas traînent un peu partout, sur la table et dans l’évier. Une canette de coca s’est renversée et finit de dessiner une large tache poisseuse. Un carton de pizza à emporter empêche la poubelle de se fermer correctement. Machinalement, Mélanie le prend, le plie et va le jeter dans la grande poubelle du garage. Ensuite, elle s'assied à sa place habituelle, devant la table graisseuse, et se met à pleurer.
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