In memoriam

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J’ai commencé par écrire de petits textes pour participer au défi mensuel de Babelio. Je me suis ensuite lancé dans la rédaction de nouvelles pour des concours, avec une publication dans un ... [+]

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Un splendide coucher de soleil embrasait le Sinaï le premier soir de mon séjour. J'avais réservé une semaine de plongée à Dahab, en Égypte, dans un site paradisiaque dont le haut lieu était une curiosité appelée « Blue Hole » dans la langue de Shakespeare ou « Trou Bleu » dans celle de Molière. Un puits dans le corail, avec un tunnel, l'arche, le reliant à la mer à cinquante mètres de profondeur, qui attirait nombre de plongeurs dans les clubs locaux, dont celui de Markus que j'avais choisi pour des raisons mûrement réfléchies.

Je profitai de la soirée d'accueil pour me rapprocher de Khaled, l'un des instructeurs, afin d'en apprendre plus sur ce fameux « Blue Hole ». Fier de raconter toutes les anecdotes liées à ce lieu mythique, l'Égyptien ne se fit pas prier, en rajoutant un max pour me plaire. Il commença par me décrire les plongées classiques, puis le passage de l'arche. Ayant trouvé une oreille attentive, il enchaîna avec les plongées de nuit, pour conclure par l'évocation des tentatives d'atteindre le fond du gouffre se soldant malheureusement le plus souvent par l'extension du mémorial. Je connaissais de réputation ce sanctuaire qui permettait de ne pas oublier les personnes victimes de leur passion. Lorsque je rapportai à mon intarissable interlocuteur les doutes de plongeurs de séjours précédents sur les réelles compétences de Markus, il se lâcha. Il me révéla que l'attitude du responsable du centre n'avait pas été très claire dans l'accident survenu l'année précédente à une jeune Française, qu'une meilleure gestion de la sécurité et un plus grand professionnalisme auraient pu éviter.

La semaine se déroula superbement, avec de très belles sorties que j'aurais appréciées à leur juste valeur à une autre époque. Les fonds sous-marins de la mer Rouge étaient fidèles à leur réputation. Les touristes découvrant ce spectacle fantastique avaient l'impression de se trouver dans un aquarium géant, où mille et une couleurs venaient flatter leurs rétines émerveillées. Une belle euphorie avait gagné l'ensemble du groupe et la descente sur l'arche fut, comme tout le monde l'attendait, le point d'orgue du séjour. 

Je ne fus nullement surprise lorsque Markus commença à me draguer sérieusement après quelques jours. Sans céder à ses avances, je ne le décourageai pas. Je savais qu'il allait tenter de m'ajouter à une liste de conquêtes que je supposais être particulièrement longue. Ma demande le surprit fortement, mais lui donna l'impression qu'il tenait là l'occasion de m'épater et de marquer des points.
— Pourrais-tu organiser une plongée nocturne sur l'arche ? Ce serait une première pour moi, et je me sens tellement en confiance avec toi.
— Aucun problème ma belle, me répondit le plongeur, dont le visage rayonnait d'un orgueil démesuré.
— Tu penses que j'ai le niveau ? enchaînai-je de façon soumise, pour le maintenir dans cet état de suffisance exacerbée.
— Oui, me concéda-t-il magnanime, tu es suffisamment expérimentée, calme, consciencieuse. Tu as visiblement pas mal pratiqué, avec de bons profs.
— Je me suis beaucoup préparée, admis-je humblement. Je tenais à être au top pour ce séjour, c'était très important pour moi. Si c'est ok, super. Je te remercie.

Le dernier après-midi fut tranquille, à une profondeur que Markus avait limitée pour ne pas compromettre l'expédition du soir. Au retour, devant le traditionnel thé, il se fit très entreprenant, n'hésitant pas à m'enlacer comme si la suite était entendue et que ma nuit lui appartenait déjà. Prétextant le besoin de me relaxer un peu, je le laissai dans un état d'intense frustration.
Au lieu de me reposer, je fis ce que je n'avais pas eu le courage de faire jusqu'alors. J'empruntai le sentier qui menait au mémorial. L'endroit était encore plus chargé d'émotion que je ne m'y attendais. Le calme de ce lieu à la fois funèbre et solennel me pénétra jusqu'au plus profond de mon être, et je ne pus retenir mes larmes.
Le soleil disparaissait tôt en cette période de l'année. Dans un crépuscule sans lune, les collines aux alentours prirent rapidement un aspect spectral avant d'être recouvertes d'un voile gommant totalement les reliefs. Il était temps pour moi de rejoindre le centre aquatique, dont les lumières guidèrent mes pas dans l'obscurité, me portant vers le but ultime de mon séjour.

Plonger la nuit est une expérience fascinante, qui permet de voir le monde sous-marin d'une façon différente. La faune nocturne qui s'agite, dérangée par l'éclairage artificiel, est tout autre que celle diurne. Les couleurs changent de façon impressionnante et les perspectives ne sont plus les mêmes. En raison de la perte de repères et de la désorientation qui pardonnent peu les erreurs, quel que soit le niveau technique, une vigilance accrue et de tous les instants est indispensable. Mon manque d'expérience plaçait mon entreprise à un degré de difficulté qui m'apparaissait de plus en plus fou, tout en m'apportant l'avantage d'une discrétion absolue. J'avoue que mon assurance commença à diminuer à mesure que nous nous enfoncions dans un noir d'encre que seules transperçaient les lumières de nos lampes. J'espérais ne pas avoir surestimé mes compétences et surtout ma détermination. Pour me donner du courage, je pensai à ma grande sœur. Un an avant, elle m'avait appelée pour la dernière fois pour m'annoncer qu'elle vivait une belle histoire avec son moniteur, qui l'avait convaincue de faire une ultime plongée, de nuit, dans le « Trou Bleu ». Lorsque je l'avais mise en garde sur la folie qu'elle s'apprêtait à faire, elle avait ri, me répondant qu'elle était entre les mains du plus beau et du meilleur plongeur de la planète.

Après quelques longues minutes de descente, à un rythme régulier et soutenu, l'arche nous apparut, l'obscurité la parant d'une aura mystérieuse, comme une bouche ouverte vers l'inconnu. Je décidai que le moment était venu. Je récupérai un petit rouleau plastifié coincé à l'intérieur de mon gant gauche et le montrai à Markus qui dirigea dessus le faisceau de sa torche. Son air surpris m'indiqua qu'il ne comprenait pas ce qu'il lisait et cherchait à décoder ce qui se cachait derrière ce message. Puis, je vis à son regard que l'information atteignait son cerveau et que l'incompréhension laissait la place à une incertitude teintée de crainte.
D'un coup précis porté avec le poignard que j'avais discrètement dégagé de sa gaine, je tranchai son arrivée d'air et le repoussai violemment. J'éteignis ma lampe. Je ne voulais pas le voir disparaître comme il avait certainement vu ma sœur le faire l'année précédente. Seule une lueur s'estompant progressivement me confirma l'issue fatale.

Ma petite pancarte chuta plus lentement pour rejoindre, par plus de cent mètres de fond, celui à qui elle était destinée.
Markus pourrait y lire pour l'éternité : « Souviens-toi de Laure ».
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Ninn' A · il y a
court, intense et je dirais même haletant, j'ai beaucoup aimé. les textes et thèmes sur votre page sont très divers, c'est bien.
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JEAN-MARC LIONNET · il y a
Merci. C'est le résultat de plusieurs concours et du défi d'écriture mensuel de Babelio, avec des thèmes variés qui obligent à se diversifier.

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