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Nous sommes deux catégories en ce monde. Ceux qui ne savent pas vivre sans jouer, qui, lorsque la nuit envahit la ville n’ont que cette seule envie . Ce désir les entraîne dans une folie qui ne trouve sa résolution que dans le jeu.

Certains jouent pour se distraire et se retrouvent au milieu de la fête, à espérer gagner un ours en peluche ou une de ces figurines qu’ils offriront à leurs enfants ou petits enfants. Ils se plaisent au milieu des nuits luisantes, le cœur porté par l’éclairage brutal des néons, par le scintillement artificiel des rampes. Les lumières, pareilles à des étoiles les remplissent d’une joie confuse. Ils vont, ils marchent, ils s’arrêtent à chaque stand. Ils raffolent du mélange de cris, de détonations et de musique ; de l’odeur de barbe à papa, de friture et de poudre. Ils aiment les ténèbres illuminées et grouillantes : on rit, on s’amuse, on tire à la carabine, on crie. La roue tourne... on va gagner. Hélas ! Ce sera pour une autre fois. On recommence. On s’anime. A mesure que le disque ralentit, ils se sentent tout autre, réjouis, grisés, heureux. Ils gagnent... alors, ils ont envie de crier comme des enfants, de sauter comme les jeunes agneaux ; et, un impétueux désir de rejouer s’allume dans leur cœur.

On trouve ensuite ceux qui espèrent changer de vie. Ils ont en eux cette envie lancinante d’un ailleurs, d’un autre monde, d’un nouveau départ. Ceux-là sont sages. Ils achètent leur billet au bureau de tabac du coin. Quand ils ressortent, un espoir confus, un bonheur à venir les habitent. Ils caressent du bout de leurs doigts le papier au fond de leur poche. Ils attendent déjà le tirage, sourds aux murmures du boulevard. Ils élaborent des projets. Des projets vastes et hardis. Des rêves délicieux de richesse immense. Si je gagne....





Il existe encore des joueurs qui choisissent le casino. Mais là, c’est beaucoup plus sérieux, beaucoup plus dangereux. On gagne, on perd. On entasse, on dilapide. Fortune... misère....

Et puis, restent les autres. Ceux qui ne jouent jamais. Aux cartes, peut-être... mais attention, pas d’argent sur la table. Aux échecs... de temps en temps, parce qu’il faut réfléchir.

Je n’aime pas le jeu. Ni les jeux de hasard, ni les jeux de stratégie. Mais se connaît-on vraiment ? Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Quel désir d’évasion s’est soudain emparé de moi ? Comment vous expliquer, comment vous raconter ?

Donc, l’été dernier –était-ce l’été dernier ?- oui, c’est cela sans doute.
C’était un soir comme les autres. Quand la série télévisée fut terminée, je descendis les trois étages et sur le trottoir, je me faufilai entre les badauds. Le ciel était clair et étoilé. L’air était doux ; je descendis vers l’esplanade qui borde la plage. Le clapotis des vagues venait s’abandonner à mes oreilles. Des promeneurs allaient lentement, tenant par la main des enfants turbulents et heureux, des amoureux se serraient l’un contre l’autre. Les cafés étaient éclairés, les terrasses animées. Je me suis laissée guider par mes pas. Ce soir-là, je me sentais d’humeur gaie. L’odeur des sucreries qui venait caresser mes narines, le rayon de lune sur la mer, tout m’était agréable. C’est à peine si j’entendais le bruit monotone et discontinu des voitures. Je me sentais libre comme un oiseau porté par le vent. Je n’allais nulle part. Simplement, j’avançais. Mon regard balayait l’horizon de mer, de ciel et de clarté.

Sortant de ma rêverie, je m’aperçus tout à coup, que mes pas m’avaient menée devant le casino. Une force me poussait, une obligation d’entrer. Les battants étaient largement ouverts sur le boulevard. Je franchis donc le seuil de l’établissement. Là, tout était calme et feutré ; les lustres cristallins inondait le hall d’une lumière éclatante. Pénétrant dans la salle principale, je me mis à la parcourir librement. Pourquoi étais-je entrée ? Alors, j’allai d’une table à l’autre comme au cinéma. Cette femme ne pouvait être moi. Tout n’était que raffinement, clarté, murmure, calme. Les uns dépensaient, les autres gagnaient, les uns et les autres étaient également tendus.

Ne pouvant résister à l’attrait, j’allai vers la table du centre. Je restai là, muette et immobile, à observer les joueurs A vrai dire, je ne savais que faire. Une femme, tranquillement, vint vers moi. Elle était très élégante et approchait la soixantaine ; elle avait le teint frais et le visage encore lisse, l’oeil pétillant et assuré. Elle s’arrêta trop près de moi. Elle ne prononça pas un mot. Elle glissa simplement, avec une extrême délicatesse, une plaque entre mes doigts. Dans un chuchotement que moi seule pouvait percevoir, elle me conseilla le dix-neuf. D’une main tremblante et sous son regard bienveillant, je misai donc sur le dix-neuf. « Rien ne va plus Messieurs, Dames. Les jeux sont faits. » J’avais joué sans réfléchir. On verrait bien. Tant pis si le monde s’écroulait. Tant pis si le ciel s’écrasait.
Mon regard s’accrocha à la boule. Respirant à peine, je me concentrai sur elle. Le temps devenait interminable. La chaleur s’épaississait. J’entendis mon cœur qui martelait ma poitrine. Mon corps tout entier était suspendu au mouvement giratoire. Le tintement étrange de la boule semblait le seul bruit qui vibrait dans la salle. Plus rien, plus rien. Pas un son, pas un visage, pas un souffle. Rien ! Que le roulement de la bille. J’étais vide, immobile, dans l’attente, palpitante. Arrêt. Une tempête redoutable se déchaîna. Mon cœur s’accéléra, s’accéléra encore. Une bouffée m’inonda. J’eus beau écarquiller les yeux, frotter mes mains moites, confronter les numéros et les couleurs de la roulette, je dus me rendre à l’évidence : la sphère minuscule s’était arrêtée sur le dix-neuf... Je ne pouvais plus bouger et me retournai vers ma conseillère. Elle avait disparu. Je n’étais plus certaine de rien. Dans l’éclair de l’instant, cette vision si nette s’évanouissait et je doutais de la réalité. Cette femme avait-elle existé ?
Devant l’imminent péril où je me trouvais, je me dis que si je parvenais à sortir, j’étais peut-être sauvée.
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