Immolation

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Ecrire,pousser le corps jusqu'au bout de sa frénésie, jouer avec les mots de sa fièvre, les mettre les uns à côté des autres, adossés au vide de leur sens  [+]

Accoudé à la rambarde de son balcon, Karim fumait sa première cigarette de la journée, plongeant son regard dans le paysage qui s’offrait à lui : un vieux cimetière où l’on n’enterre plus depuis des années, une rangée d’araucarias vieux de plusieurs décennies et loin derrière, la mer qui s’étendait dans son immensité monotone. C’était devenu chez lui comme une espèce de rituel depuis qu’il s’était installé dans cet appartement, voilà presque deux années. Il sortait chaque matin au balcon pour prendre son petit café et griller sa première cigarette. Le vent violent qui soufflait durant ces deux derniers jours, s’est arrêté comme par magie, laissant la place à un temps doux, revigorant. Le vent de la ville est imprévisible, il peut reprendre à tout moment, décuplant de violence. Karim essayait depuis un moment de reconstituer le puzzle d’un rêve qu’il a fait la veille. Un étrange rêve qui avait pour protagonistes, Aicha son ex en compagnie de Hicham et Fouad, deux amis à lui. Il ne participait pas à l’action, il était un simple spectateur anonyme. Une ombre parmi les ombres qui déambulaient sur la place Jama’a al f’na de Marrakech. La place est un vaste théâtre à ciel ouvert où des artistes de rue viennent chaque jour jouer devant un public varié, composé de touristes et d’autochtones.
Sur la place, Aicha et ses deux amis étaient en train de donner un étrange spectacle, une sorte de happening. Aicha se tenait au centre de la ronde des spectateurs, elle était nue, figée comme une statue, le regard absent et les traits sévères. Elle tenait des deux mains une amphore en terre cuite. Les deux amis dansaient au tour d’elle, dans une sorte d’agitation rythmée, saccadée. À la manière des Amérindiens dansant au tour d’un feu sacré. Ils étaient, tous les trois, comme hypnotisés, exécutant les gestes précis d’un rituel obscur. Au terme de leur danse, les deux amis se sont agenouillés devant Aicha, têtes baissées. Elle s’est mise, tout de suite après, à les asperger de l’eau contenue dans l’amphore.
Le spectacle s’est achevé par un grand feu. Ce n’était pas un feu de fête, mais celui d’une double immolation. Aicha a disparu de l’écran du rêve au moment où le feu a pris dans les deux corps. Sans se débattre, Hicham et Fouad laissaient les tornades de flammes dévorer leurs corps, comme ce bonze bouddhiste qui s’était immolé à Saigon, début des années soixante.
Karim entendit sonner à la porte de son appartement.
- Surprise ! lui lança Touda dès qu’il ouvrit la porte, elle s’avança vers lui, le visage illuminé par un large sourire. Elle l’embrassa sur les deux joues.
- Tu m’as manqué bébé !
- Toi aussi tu m’as manqué répliqua-t-il souriant avant de fermer la porte derrière eux.
Dans la salle de séjour, rien n’avait changé depuis sa dernière visite. Le grand canapé en cuir marron était toujours à sa place. La table basse toujours encombrée de magazines. La grande bibliothèque adossée au même mur de gauche, les six lithographies de l’artiste-peintre italien Ruggero Giangiacomi toujours accrochés aux murs et les deux grandes statues de femmes Africaines, toujours debout à leur place, comme deux sentinelles aux aguets.
- Tu veux boire quelque chose ?
- Un grand café s’il te plait ! Trois heures au volant m’ont littéralement lessivée !
‘Sodade sodade/ Sodade dessaminha terra/ São Nicolau’,
La voix de Cesaria Evora s’échappait depuis un ordinateur portable, posé sur le muret de la kitchenette, le capot ouvert. Une voix triste et mélancolique. Chantant un ailleurs perdu à jamais.
Touda prit la tasse de café que lui tendit Karim et se dirigea vers le balcon. Il la suivi.
Ils restèrent un moment, silencieux, ravis de se retrouver ensemble.
- Tu es bien gâté ! dit- elle, souriante, belle vue et surtout Imprenable.
- Vas savoir pour combien de temps, ils peuvent à tout moment, raser ce cimetière et ériger à la place, d’affreux bâtiments en béton comme c’était le cas à Marrakech. Plus rien n’arrête la voracité de nos entrepreneurs immobiliers.
- Mais en attendant, tu peux toujours profiter de ta vue ! dit-elle, elle pensa un instant à son appartement qui donnait sur l’esplanade d’une mosquée et dont la voix du muezzine l’arrache du sommeil chaque jour à l’aube, avant le lever du soleil. Tu ne mesure pas la chance que tu as, ajouta-t-elle comme dans un reproche.
- Je connais d’autres qui n’apprécient pas beaucoup cette vue ! Ils n’aiment pas trop le voisinage des morts, dit-il, souriant, cherchant à la taquiner.
- Mieux vaut le voisinage des morts que celui des morts vivants !
Ils se mirent à rire tous les deux. Un rire joyeux, convivial. Ils suivirent du regard la trajectoire du vol d’une mouette qui vint trouver refuge dans le vieux cimetière. Elle est venue se joindre à d’autres mouettes qui s’y trouvaient déjà. Elles étaient toutes perchées sur les stèles de vieilles tombes. On dirait qu’elles sont venues tenir compagnie à leurs morts.
Karim commença à réciter ces quelques vers qui lui remontaient à la mémoire :
« Pourquoi, ayant des ailes, sont-elles hôtes / Du ruisseau sale, des ponts de bois de ces jardins/ Vois comme leur plainte ressemble au cri des âmes exilées / Celui qui leur donna des ailes leur refusa l’espace. »
Karim et Touda avaient pris l’habitude, depuis leurs premières rencontres, de déclamer ainsi, les vers de leurs poètes préférés. Un délicieux échange qu’ils appréciaient mutuellement. Ils étaient, tous les deux, passionnés de littérature et d’écriture. L’amour des livres avait cimenté, en quelque sorte, leur amour.
- Le cri des âmes exilées, comme nous autres ! dit-elle avant de demander, c’est de qui ces vers?
- Luis Cernuda
- Il est latino ?
- Non ! Espagnol, membre de la génération 1927 et grand ami de Lorca
- Il a été exécuté lui aussi ?
- Il avait moins de chance, pour lui, c’était l’exil et l’oubli!
Touda commença à son tour à réciter ces quelque vers de Lorca, la voix légèrement tremblante :
« Onde, où t’en vas-tu / je m’écoule en riant/ jusqu’au bord de la mer/ mer, où t’en vas-tu ?/ remontant le cours d’eau je cherche/ la fontaine où me reposer/ que fais-tu, toi, le peuplier ?/ je ne veux rien te dire/ je ne puis que trembler !/ où lancer mes désirs/ par le fleuve et la mer? / Quatre oiseaux se sont posés / sans but sur le haut du peuplier »
- Sais-tu que tu es l’unique oiseau qui vient se poser sur mes branches désolées ?
- Et toi l’unique fontaine où je me repose.
En bas de l’immeuble, à quelques mètres du portail du cimetière, une vieille femme était couchée par terre, à même le sol. Elle était emmitouflée dans une couverture couleur de sable. Elle dormait pelotonnée, un gros sac de jute sous la tête. Sans domicile fixe, elle passait ses journées à déambuler, à sillonner les rues de la ville. Et quand elle n’en pouvait plus de marcher, elle s’affaissait par terre et s’adossait à un mur.
Soudain, une grande vague de jeunes manifestants, comme venue de nulle part, commença à déferler sur le boulevard. Des drapeaux flottaient au-dessus de cette marée humaine, comme des voiliers pris dans la tourmente des flots en furie. A la tête du cortège, une grande banderole noire, sur laquelle est écrit, en grands caractères, mouvement 20 Février.
‘’ Vive le peuple’’ ! Scandaient les manifestants en tapant dans les mains. Leurs voix emplissaient l’espace du boulevard. Des voix jeunes et en colère. A travers tout le pays, des jeunes et moins jeunes, sont sortis dans la rue pour manifester et clamer haut et fort leur indignation de la corruption qui gangrène le pays. Crier leur colère face à la discrimination et chanter leur espérance de voir venir un avenir proche porteur de liberté, de dignité et de justice sociale.
‘’À bas la corruption ’’ Scandait la foule en liesse, dans une ambiance de fête. Les policiers se tenaient en retrait. Ils semblaient tolérer l’excès de ferveur qui déferlait sur le boulevard. Ils ont reçu l’ordre de se tenir à l’écart. De faire profil bas et de ne pas provoquer les manifestants, et de les laisser évacuer leur colère dans une ambiance de carnaval.
Ils suivaient du regard cette déferlante, silencieux. Karim fut soudain assailli par un souvenir ancien. Un souvenir douloureux qu’il croyait enfoui à jamais dans les plis de sa mémoire. Un souvenir de sa vie estudiantine.
Ce jour-là, les étudiants étaient retranchés dans la cité universitaire. Ils étaient en ébullition, comme chauffés à blanc. Ils manifestaient leur colère en scandant des slogans hostiles au pouvoir. Il ne se rappelait plus le motif de leur grève. Il était onze heures, quand les forces de l’ordre avaient donné l’assaut. Ils portaient tous des casques et des boucliers, armés de gourdins. Ils s’étaient rués sur les étudiants, comme une meute de chiens enragés. Ils les avaient roués de coups, d’une violence inouïe. Une violence barbare et meurtrière. Ils avaient reçu l’ordre d’étouffer la grève dans le sang. Une étudiante a été assassinée et des dizaines d’autres grièvement blessés. Karim avait deux côtes cassées.
- L’ancien monde n’en finit pas de mourir, comme disait l’autre
- Et le neuf ne parvient pas à naitre, et pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés.
- Nous vivons plutôt un interlude, répliqua Karim avec son cynisme habituel, il ajouta, à cette différence près, l’interlude est une transition divertissante entre les deux parties d’un même spectacle. Nous sommes les spectateurs d’un interlude qui s’éternise, fade et de mauvais goût. Et pendant cet instant-là, nous restons cloués sur nos sièges, incapables de quitter la salle ni de contester la fadaise du spectacle.
- Tu es toujours égal à toi-même cher ami ! Toujours grincheux et amer !
- J’ai le pessimisme de l’intelligence, dit-il en riant.
- Mais l’optimisme de la volonté te fait défaut.
Elle trouva sa remarque désobligeante, elle se mordit la lèvre inférieure, et lui dit d’une voix douce pour s’en excuser,’’ je sais, je sais, je suis toujours incisive!’’ Pour se faire pardonner, elle l’enlaça et l’embrassa sur le cou en ajoutant, ‘’ tu m’as manqué bébé !’’
Ecoute chère amie, je suis peut-être un désespéré-sceptique et amer mais, il n’augure rien de bon ce printemps qui se déroule sous nos yeux.
Après le passage des manifestants, le boulevard retrouva sa cadence habituelle. La vielle femme était toujours à sa place. Mais elle ne dormait plus. Elle a été probablement tirée de son sommeil par le tumulte des manifestants. Elle était en train de parler gesticulant dans le vide, en plein discussion avec un compagnon imaginaire. Fidèle témoin de sa déchéance.
- J’ai froid bébé ! Il faut que je rentre, je ne veux surtout pas tomber malade.
Karim resta seul, accoudé à la rambarde du balcon. En bas de l’immeuble, un enfant se tenait debout près de la plaque du stop. Karim le connaissait bien. Il l’avait croisé plusieurs fois. Toujours à la même heure et au même endroit. Il attendait qu’on vienne le chercher. Son cartable toujours sur le dos, les bras ballants. Il suivait du regard les véhicules qui sillonnaient le boulevard. Un regard toujours ébahi. Celui d’un enfant trisomique.
Un bouchon s’est formé au niveau du rond-point. Une calèche bloquait la circulation. Le cheval ne voulait plus avancer, il s’est rebiffé. Il n’y avait pas d’agent de police pour gérer ce cafouillage. Des klaxons fusèrent presque simultanément. Le cocher s’est levé de son siège, furieux, assénant au malheureux équidé plusieurs coups de fouets. Une femme traversait la chaussée en poussant devant elle un landau. Pour atteindre l’autre rive, elle a dû faire du slalom entre les véhicules. Une voiture s’est arrêtée au beau milieu du passage piéton. La femme était habillée tout en noir. Elle portait une burqa qui ne laissait rien apparaitre de son corps. On ne devinait ni son âge ni la couleur de sa peau. Ses yeux étaient cachés derrière des lunettes de soleil et ses mains gantées. Elle avançait toute enveloppée, dérobée aux regards, anonyme.
A quoi pensait-elle quand elle parcourait les rues ainsi enveloppée ? Appréciait-elle le jeu de voir et regarder le monde autour d’elle, sans être ni vue ni regardée ? Était- elle heureuse et épanouie ou au contraire, malheureuse et frustrée ?
En suivant du regard cette femme qui traversait le vacarme du boulevard, Karim pensa soudain à sa mère, à sa tante, toutes les deux décédées. Il se remémora toutes les femmes qu’il avait connues quand il était enfant, puis adolescent. Elles s’habillaient toutes de djellabas qui épousaient les contours de leurs corps. Elles se couvraient le chef de fichus dont la couleur était choisie pour se marier harmonieusement avec l’ensemble. Elles sortaient le visage découvert, les contours des yeux tracés au khôl et les sourcils finement épilés. Le corps était drapé mais se laissait appréhender par le regard. Un subtil jeu de séduction qui mettait en valeur leur féminité.
Des notes de trompette emplissaient l’espace de la salle de séjour, Miles Davis jouait ‘’un ascenseur pour l’échafaud’’. Une musique de film de Louis Malle. Une musique entêtante. Touda se rappela qu’au moment où elle avait vu le film. Une peur sourde s’était emparée d’elle, semblable à celle de Jeanne Moreau, cherchant désespérément son amant en pleine nuit dans les rues d’un Paris désert. Elle sentit la même peur montait en elle. Une peur obsédante.
- Tu peux changer de musique s’il te plait ?
- Qu’est-ce que tu veux écouter ?
- Je ne sais pas, n’importe !
Elle vint se blottir contre lui sur le canapé.
Malgré les tentatives répétées, il fut incapable de lui faire l’amour. Des images lui traversaient l’esprit. Il ne parvenait pas à mettre fin à leur procession. Aicha debout nue sur la place Jama’a al f’na. Les deux corps de ses amis dévorés par les flammes. La vielle femme adossée au mur du cimetière gesticulant dans le vide. La vague des jeunes manifestants qui déferlait sur le boulevard. Et le petit garçon trisomique qui regardait ébahi, défiler les voitures sur le boulevard.
- Qu’est ce qui t’arrive bébé ? Il lui raconta son rêve.
- Tu as visionné la vidéo de l’immolation de Fadoua ?
- Mais oui ! S’exclama-t-il, c’est donc elle, qui a inspiré mon rêve ! La pauvre, elle a dû mourir dans des souffrances horribles.
Ces derniers temps, c’est devenu presque fréquent de voir des personnes qui, au bout du désespoir, et en signe de protestation, s’immolent par le feu sur la voie publique. Mais une femme de vingt-cinq ans et de surcroit mère de deux enfants, c’est du jamais vu ! Le comble, c’est que la cause de ce drame est scandaleuse. La préfecture de la ville a distribué des logements sociaux aux habitants d’un bidonville qu’elle compte raser. Fadoua et ses deux enfants en étaient exclus.
Malgré l’horreur de la mise en scène de cette mort, elle est passée inaperçue. Un mois auparavant, l’immolation de Bouazizi avait poussé tout un peuple à investir la rue. Sa mort a été le catalyseur d’une révolution dont les médias du monde entier avaient fait la couverture. La révolution des jasmins sera à tout jamais associée au nom de Bouazizi. Mais l’immolation de cette pauvre mère célibataire, n’était qu’un épouvantable fait divers. Il avait fait le buzz sur les réseaux sociaux. Et puis, plus rien.
Karim et Touda sont restés, un long moment, allongés, silencieux. Rongés par une rage muette. Le souvenir de l’immolation de Fadoua, obscurcissait leurs pensées et abîmait leur conscience.
- Tu as un programme pour la soirée ?
- Salomé nous a invités à diner chez elle. Elle a envie de faire ta connaissance.
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