Immersed

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Je me suis mis à l'écriture sur le tard, quand la retraite est venue. Mes lectures étant surtout axées sur la Science Fiction vous trouverez sans doute que mes écrits sont inspirés par ce ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2021
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Je m'étais soigneusement préparée. Mes capteurs crâniens, tout neufs, style glamour, trônaient sur ma tête avec précision. Ce n'était que le système de connexion avec l'ultra-senseur. Il fallait y ajouter un conditionnement mental rigoureux pour la mise en phase avec le canal Introspect, indispensable pour provoquer l'immersion.
Un mois de préparation, ce n'était pas rien, mais je n'avais pas hésité. Mon dernier i-roman avait attiré l'attention d'Immersed, l'un des plus grands éditeurs de la planète. Autant le dire, je ne m'y attendais pas du tout, mais ils avaient trouvé chez moi une certaine aptitude à retranscrire l'intensité des sentiments et des émotions. La promesse d'ouvrir de nouveaux canaux vers les sources éclatantes de vérité, les sceaux immaculés, m'avait fait craquer. Je n'ignorais pas que derrière chaque sceau se cachait un individu au vécu exceptionnel. J'en éprouvai à l'avance de la crainte mêlée à l'irrésistible envie de m'y connecter. Seule, dans un kaléidoscope d'émotions, chacune braquée sur moi à la limite de m'en faire perdre la raison, comment aurai-je pu refuser une telle offre ? Je mesurai l'incroyable chance qui m'était offerte.
Le bruissement des hélices du taxi-3D me fit sortir de ma rêverie. Je pris quelques affaires et me glissai prestement dans l'habitacle. Alors que le taxi automatique prenait de la hauteur, le visage de John Tirel s'afficha sur l'écran, ébauchant un large sourire. Je ne supportais plus ce genre de contact visuel, figé, incapable de suggérer une émotion. Presque instinctivement, je plaquai ma main sur la plaque sensorielle pour retrouver avec plaisir le contact chaleureux et séduisant de mon interlocuteur. Je préférais ne pas savoir ce qui était authentique dans ce contact privilégié, et ce qui était une composition très élaborée de sa personnalité fictive, mais cela me comblait.

— John, vous êtes pile à l'heure !
— Lise, comment vous faire attendre ? Nous sommes tellement impatients d'apprécier votre talent !
— Vous me flattez !
— Mais non, et ce n'est rien par rapport à ce que vous donneront vos admirateurs dans une semaine !

Une semaine en communication dans l'Immersed à travers l'Introspect, j'en frémis de plaisir rien que d'y penser, une sensation presque sensuelle. Je compris à son regard que j'étais loin d'en envisager toutes les possibilités.

— Au final, la synthèse qui va en résulter sera votre œuvre définitive, un ressenti que vous seule serez capable de nous faire partager.
— J'espère ne pas vous décevoir.
— Je me trompe rarement sur mes choix, ne vous inquiétez pas.

Le changement d'assiette du taxi-3D témoigna du basculement des rotors qui prenaient la configuration de vol horizontal. Il accéléra rapidement en prenant de l'altitude et mit le cap sur Immersed. En dessous, de longues bandes de terres cultivées ou arborées frôlaient les maisons particulières s'étendant à perte de vue. Les routes n'étaient plus que de lointains souvenirs, mais je pouvais parfois en apercevoir quelques vestiges. J'étais impatiente de survoler Immersed, enclavée dans un grand parc forestier magnifiquement décoré de grands massifs floraux. La préparation avait été éprouvante, car la liaison avec l'ultra-senseur m'avait laissé craindre un échec. Et puis je m'y étais faite, et petit à petit, j'avais compris avec soulagement que la mise en phase allait fonctionner pour moi. On m'avait parlé de rejets pour certains. Nicole, ma meilleure amie, avait plusieurs fois tenté de me dissuader.

— Je serais toi, je ne m'entêterais pas. Tu sais, on raconte des histoires sur Immersed, tout le monde n'en revient pas indemne.
— Comment cela ?
— Leur système de communication mentale change les personnalités. J'ai peur de ne pas retrouver ma Lise, celle de « L'autre rive », ton meilleur roman à mon avis.
— Mais si, tu n'as pas à t'inquiéter. Ils m'ont affirmé qu'à la fin de la semaine tout redeviendrait comme avant.
— Et les papiers, tu les as signés ?
— Pour les droits, oui. Tu sais, c'est comme pour un éditeur classique, sauf que la diffusion sera mondiale, et cela va me rapporter une coquette somme.
— Voilà la vraie raison. J'espère seulement qu'ils ne vont pas abuser de toi.

Nicole, je l'avais un peu délaissée pendant ce mois de préparation. Elle se faisait toujours du souci pour moi.

L'entreprise Immersed était à l'image de leur procédé, une grande ogive centrale avec de nombreuses tours disposées en couronne. Les couloirs transparents qui y menaient brillaient des mille feux de leurs toits de cristal. La grande voûte créait une multitude d'arcs-en-ciel grâce à un rideau de pluie projeté qui retombait ensuite en coupant les rayons du soleil.
Le taxi-3D fit quelques survols, et je ne me lassais pas de contempler ce merveilleux spectacle. À regret, il se posa, et je vis John Tirel se précipiter pour m'aider à descendre.

— Ah, Lise, quelle joie de vous voir en chair et en os, votre robe est ravissante. Oh, et ce châle, sur votre tête, quel bon goût !
— Et vous, tiré à quatre épingles, très beau costume.
— Ce n'est que ma tenue de travail. Mais venez donc, il faut que je vous montre où l'on va s'occuper de vous.

Il m'entraîna d'un pas vif à travers des salles magnifiquement décorées. Les peintures étaient toutes de grands maîtres, même si je savais que ce n'étaient que des projections d'une fidélité extraordinaire. Des fontaines intérieures bordées de grandes vasques de fleurs éclatantes étaient un pur ravissement. Il n'y avait pas une seule faute de goût.
Il m'accompagna jusqu'à une sorte de boudoir pourvu de sièges confortables. Tout était prévu pour que j'y passe un moment agréable.

— Voilà ce que je vous réserve. Vous allez vous installer, et une fois que vous serez en phase avec l'ultra-senseur, vous resterez en demi-sommeil pendant votre séjour dans l'Immersed. C'est vous qui déciderez de le quitter. On changera vos patchs de nourriture régulièrement. En cas de besoin, vous provoquerez votre retour. Une assistante vous aidera à retrouver vos esprits, elle sera toujours là pour vous. Ah, j'y pense, il y a une petite chose que je dois vous demander, juste un papier à signer.

— Quoi, mais vous ne m'en aviez pas parlé !
— C'est la loi qui le demande, et tant que vous ne vous étiez pas présentée, je n'avais pas de raison de vous en parler. C'est seulement une décharge au cas où vous auriez une crise cardiaque. Votre santé est bonne, il n'y a pas de raison de vous inquiéter, mais c'est au cas où.

Je parcourus rapidement le papier libellé dans un charabia juridique. Je compris que personne ne pourrait demander des dommages et intérêts à Immersed en cas de problèmes mentaux ou physiques de la personne en consultation à travers l'ultra-senseur. Les influx de ma personnalité, en transit dans l'immersed, deviendraient alors leur propriété et personne d'autre ne pourrait en revendiquer les droits. Ceci afin de couvrir leurs frais et la perte du manuscrit que je devais écrire. J'eus un vertige, j'allais être soumise à leur machine et ils n'engageaient pas leur responsabilité.

— Vous allez un peu loin, non ?
— Souvenez-vous que nous avons contacté votre assurance. En cas de problème, un huitième de la somme de votre manuscrit y sera versé, nous ne sommes pas des monstres.

Il avait le regard sincère, je signai. Un peu vite.
Une fois installée et sous l'œil attentif de Greta, mon assistante, je me mis en phase avec l'ultra-senseur. Je savais que la projection mentale des lieux et des personnages venait d'expériences réelles et que certains existaient encore. Le contenu de ce que j'allais voir ne m'appartenait pas, mais je pouvais le refuser.
J'attendis.
L'horizon se déchira comme une immense nappe s'envolant au vent. Je fus déçue, il n'y avait rien d'autre qu'un sol gris terne sans limites. Puis, au centre, vacilla comme une lumière floue. Et soudain, il fut là, riant aux éclats avec son masque de bouffon vénitien et ses habits colorés de carnaval. Autour de lui, la piazza Venezia bruissait de monde.
— Je m'appelle Giovanni, chanta-t-il, regarde toutes ces boules de couleurs qui pendent de mon chapeau. Il te suffira d'en choisir une et tu seras projetée dans une histoire. Chaque couleur a un sens, le rouge, le sang, le bleu, l'eau, le rose, l'amour, le noir, la mort, le blanc, la pureté, le vert, la jeunesse, le doré, la richesse. Ici, tu trouveras tout ce que tu veux, à toi de savoir jusqu'où tu souhaites aller.
Je repensais à cette phrase de Nicole, « L'autre rive », ton meilleur roman. Cela guida mon premier choix, je choisis la boule bleue.

Un ruisseau serpentait en épousant le relief ondulé sous les chênes. Je reconnus cet endroit où j'avais passé mes vacances autrefois, alors que j'étais encore une petite fille. Il m'arrivait d'y marcher pieds nus, adorant la fraîcheur du lieu au plein milieu de l'été.
Le son des vagues qui roulaient sur la plage me sortit de cette douce quiétude. Adolescente, je me rappelais les courses éperdues dans le sable avec ma sœur. C'était à celle qui se jetterait dans l'eau, la tête la première. Je sentis le goût du sel, la morsure de l'eau fraîche sur mon corps, la suffocation provoquée par le brusque contact avec l'eau glacée.
Je marchai sur un chemin escarpé à flanc de montagne qui ne m'évoquait rien. Au loin, un grondement enflait au fur et à mesure que je progressais, évitant les rochers à fleurs de chemin. La chaleur était accablante, tropicale. À un détour, tombant d'une hauteur inimaginable, une cascade se fracassait en contrebas dans un énorme tumulte. Seul passage, une corniche étroite au bord d'un à-pic guidait le promeneur entre le roc ruisselant d'humidité de la montagne, et le rideau majestueux de la cascade. Ce n'est qu'en y posant les pieds, que je le vis. Un homme nu, enfermé dans une cage étroite en bambous, étendait les bras au contact de l'eau. Sa peau, trop longtemps soumise à l'humidité, pendait, distendue. Il devait souffrir le martyre, figé dans cette attitude depuis ce qui semblait être une éternité. Je m'en approchai jusqu'à contempler son regard. Il semblait ne rien voir, si ce n'était le flot continu qui tombait à quelques centimètres de lui. Pourtant, il tourna la tête pour m'observer. Son regard me fixa. Alors, un afflux de pensées inouïes me transperça et me submergea. Je compris cet homme qui avait donné dix ans de sa vie pour embrasser une cascade, son attente insoutenable pour enfin avancer la tête de quelques centimètres et laisser finalement glisser un mince filet d'eau sur ses lèvres. Le choc émotionnel l'avait tué, mais il avait connu l'extase et l'immortalité à travers Immersed. Je ne dus mon salut qu'à ma rapidité à dresser un barrage mental à ce qui n'était qu'une pure folie, la volonté inébranlable d'un homme, son entière détermination à ressentir la source de toute vie après une torture interminable. Il n'avait pas seulement étanché sa soif de vérité. L'eau, dans toute sa globalité, lui avait été révélée. C'était démesuré, je fis un effort surhumain pour n'en rien perdre. Mon esprit vacilla, incapable de soutenir une telle déité.

Prise de tremblements, je repris conscience sur mon siège, inondée de sueurs. Greta me soutenait, inquiète.
— Je, je voudrais me rafraîchir, lui dis-je.
Elle me conduisit avec précaution aux toilettes.
— Pourquoi voulez-vous tout absorber tout de suite ? Vous avez encore du temps, allez-y doucement, vous allez vous faire du mal.
— Combien de temps suis-je restée ?
— Une journée. C'est le temps qu'il faut à l'ultra-senseur pour formater dans votre esprit toute la finesse d'une rencontre avec un sceau. Prenez ceci, c'est un sédatif qui va vous détendre un quart d'heure, ensuite vous pourrez y retourner.

John Tirel consultait les diagrammes sur son écran.
— Un coup de chance qu'elle ait choisi l'eau, le lien avec son dernier roman est excellent. J'ai de nombreuses trames en effervescence, on pourrait presque écrire un chapitre hyper. On tient un bon filon, pas de doute.

Je retrouvai la piazza Venezia avec plaisir. En suivant des yeux un glacier qui fendait la foule, je repérai Giovanni qui dansait devant des badauds ravis.
— Viens Lise, viens, j'ai plein d'histoires encore, viens choisir !
Je pris la boule verte, la jeunesse.

Je m'attendais à une maternité, il n'y avait que des vieillards. Interdite, je cherchai une autre présence plus loin. Une voix coassante me fit me retourner.
— La naissance, l'amour, la mort, et tu voulais tout, tout de suite ? Et ta jeunesse à toi, qu'en reste-t-il ? Des bribes, des souvenirs que l'on t'a raconté, tu l'as rejetée. Toi, encore une enfant ? Tu ne sais même plus ton âge ! Qu'espères-tu encore ?
En regardant cette vieille femme presque aveugle, je compris qu'elle se parlait à elle-même, troublée par ma présence.
— Vous avez eu des enfants ? lui demandai-je doucement.
— Je n'ai que mon vieux tablier, mes mains usées et mes yeux qui ne voient plus. Je ne sais où est passée ma vie, je ne sais ce que j'ai donné, je ne sais qu'une chose, mon prénom est Maria.
Elle secoua la tête désemparée.
Au loin, un enfant crie, je choisis d'aller dans cette direction, plus troublée que je ne l'aurais voulu par cette vieille femme éplorée.
Autour de moi, j'évite des gens, la cinquantaine, tous affairés sans une seule minute à eux, courant ici ou là. J'entends le son d'un téléphone sorti en coup de vent d'une poche.
— C'est Samuel, ton fils. Souviens-toi, je te laisse les enfants ce soir. Achète-leur les gâteaux qu'ils adorent, ils seront là pour le dîner.
L'homme raccrocha la mine sombre, je lui demandai :
— C'est une mauvaise nouvelle ?
— Mon patron me tient tard ce soir, je ne sais comment faire. Pourquoi faut-il qu'on me les confie tout le temps ?
— Et votre femme ?
— Morte il y a deux ans. Tant pis, je vais encore me faire disputer.
Sur ces mots, il disparut dans la foule.
Ici, les gens sont plus jeunes, ils ont mon âge, la trentaine. Ils sont incroyablement actifs, tous avec un téléphone devant eux, pianotant dessus avec une virtuosité diabolique ou racontant toutes sortes de choses inutiles les yeux perdus dans leurs lunettes connectées. Au loin, l'enfant crie toujours, personne ne l'entend.
Je voudrais parler avec eux, leur dire ce que je fais ici, parler de ma première expérience au sein de l'Immersed, mais ils m'ignorent. À bien les regarder, ils s'ignorent eux-mêmes. Ce sont les figurants d'une comédie qui les entraîne et les dépasse. Ils en connaissent les règles, mais ils ont oublié qui les a dictées, pris dans le tourbillon du quotidien.
Vingt ans, les premiers amours, les regards qui se cherchent et se dévorent de désir. Vingt ans, l'âge de procréer. Vingt ans, la famille, l'émerveillement devant le nouveau-né. J'entends les cris de l'enfant plus forts. N'y a-t-il personne pour s'en occuper ? Je prends conscience que je crie, révoltée devant tous.
— N'y a-t-il personne pour s'en occuper ?
Une femme se retourne, elle irradie l'amour de son enfant qu'elle porte dans son ventre. Elle me regarde.
— Tu l'entends ? Toi seule peux l'entendre, toi seule peux l'approcher.
Qu'essaie-t-elle de me faire comprendre ? Ce sont les cris d'une fille, c'est une enfant abandonnée. Je cours vers elle, elle crie de plus en plus fort. Là, dans le berceau ! Je me penche vers elle. Il me faut un moment pour comprendre, cette petite qui me ressemble tellement, comment est-ce possible ? Cette mimique, je la connais, ce geste vif de la main droite qui remonte de sous le drap pour me faire découvrir un objet qu'elle cache aussitôt, c'est moi ! Ce plissement des yeux pour capter mon attention, c'est tellement moi ! Je réussis à lire deux mots sur ses lèvres.
— Sauve-moi !

Quelqu'un me secoue, c'est Greta qui m'aide à refaire surface. Je demande à être seule, pour comprendre ce qui s'est passé.

John Tirel avait le visage crispé.
— Comment a-t-elle pu faire pour se lancer dans une introspection ? Elle n'a pas simplement reçu l'histoire, elle l'a interprétée. C'est très risqué.
— Parano ? demanda son assistant.
— Tu ne comprends pas, elle a interféré avec Immersed, elle en a pris le contrôle alors que nous avons tout fait pour que cela ne puisse jamais arriver.
— Tu vas l'écarter ?
— Non, il faut que je comprenne comment elle a fait. Apporte-moi son dossier personnel, on a dû rater quelque chose.

Je me remis doucement. Je repensai à mon enfance, lorsque je jouais avec ma sœur. Elle venait en cachette dans ma chambre avant que ma mère ne vienne nous embrasser. On se racontait des histoires avec des personnages en chiffons que je sortais de sous les draps à tour de rôle. C'était notre secret, les personnages aussi étaient secrets, et c'était sans doute de là que m'était venue l'envie d'écrire plus tard. Quel secret avais-je trouvé dans l'Immersed ? L'enfant avait sorti le temps d'un éclair une figurine que j'avais immédiatement reconnue avec son masque vénitien, Giovanni ! Et cette mimique, je la faisais toujours quand ma mère ouvrait la porte. Giovanni, la porte d'Immersed ! J'avais trouvé un passage secret qui me conduisait dans l'Immersed et qui donnait accès à tous ses sceaux. Je n'avais plus besoin de choisir, Immersed était mon espace de jeu, rien que pour moi.
Restait à comprendre ces deux mots, « sauve-moi. » Étais-je en danger ? Comment allaient-ils réagir s'ils s'apercevaient que je pouvais m'insérer dans le coffre enchanté, hors de leur contrôle ?
Je me replongeai dans mes souvenirs. Il y avait un enchaînement logique, le secret, la mimique pour signifier la porte, et la clé. On disait que les sceaux restaient vivants dans l'Immersed en une forme d'immortalité. Et toujours ces deux mots qui m'obsédaient.

L'immersed avait pris naissance après l'avènement des casques sensoriels qui captaient les sentiments et les stockaient dans de gigantesques banques de données neuronales planétaires. L'inverse était possible, et l'on pouvait tomber sous le charme des plus grandes personnalités d'une façon très intime. Bien sûr, le procédé avait été démocratisé, comme avec les plaques sensorielles ou les portiers d'identité qui ne se trompaient jamais. Mais le public était devenu de plus en plus avide de ce genre de contact, toujours à la recherche de l'authenticité. On vit de plus en plus d'enregistrements neuronaux dans toutes sortes d'occasions, discours, concerts, télévision, cinéma, mais le procédé devint vraiment mature avec les éditeurs comme Immersed, qui surent transcender les émotions à travers le canal Introspect.

Mais j'avais été au-delà, j'avais réussi à dépasser les limites drastiques du canal pour plonger directement dans l'Immersed. Je m'étais mise en phase avec le réseau neuronal. Et si je l'avais fait une fois, je pourrais sûrement le refaire.

Je rassurai Greta qui m'aida à replacer les capteurs sur la tête.
Presque immédiatement, j'aperçus Giovanni. Tout ébouriffé et dansant une pantomime grotesque, il vint à ma rencontre. Je regardai, fascinée, le diadème suspendu à son cou. Comment ne l'avais-je pas vu les autres fois ? Dans le cristal taillé de multiples facettes, un anneau d'or y était délicatement inséré. D'un geste vif, je posai la main dessus. L'anneau vint s'enrouler autour de mon doigt. Personne avant moi n'avait osé un tel geste. Je devins la reine d'Immersed, et cela me donna les pleins pouvoirs.

— Non ! hurla John Tirel, elle n'a pas le droit !
Son assistant suspendit son geste.
— Tu vas la blesser, ne fais pas cela.
Sans l'écouter, John Tirel coupa sèchement le canal Introspect qui me reliait à l'Immersed.

Je sombrais dans l'inconscience, perdue, la vie brisée, en lambeaux, la mémoire dispersée dans une structure aux multiples prisons dans lesquelles des identités hurlantes avaient essayé de me contacter. Reliées par un réseau secret ignoré de ses concepteurs, elles m'appelaient à l'aide.
« Sauve-moi. »
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M. Iraje · il y a
Un monde qui curieusement m'a rappelé "Le cinquième élément", et un story-board riche en couleurs.
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Patrick Marguerite · il y a
Je suis en accord avec Félix.
Ce délicieux court-métrage de mots, une fois, agrémenté de quelques épices de votre jardin futuriste et romantique, pourrait nous laisser envisager un long-métrage d’images, envoûtant.

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comète B · il y a
Merci, Patrick.
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Mireille d agostino · il y a
Qui tire vraiment les ficelles. Un monde bien embrouillé.
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Felix Culpa · il y a
Ce chef d'œuvre mériterait d'être porté à l'écran. Vous avez l'imagination d'un scénariste, et si ce n'est déjà fait, je vous recommande vivement d'envisager l'écriture de scénarios et de tenter votre chance avec des réalisateurs. Bravo !
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comète B · il y a
Merci Felix Culpa pour le compliment. J'ai pratiqué le montage vidéo pendant des années, la notion de plan est intégrée à mon imaginaire.
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Randolph B. · il y a
Împressionnant, ce presque mini roman, par sa richesse qui s'épanouit en ramifications vers les neurosciences, les extrêmes de la psychosociologie et la bonne ambiance SF, taxi 3D à l'appui.
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comète B · il y a
Content de vous avoir fait passer un bon moment de lecture.
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Joëlle Brethes · il y a
Très intéressant !
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Napoléon Turc · il y a
Une histoire ample et ambitieuse, mais pas toujours facile à suivre, en tout cas pour moi.
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JAC B · il y a
Voilà un texte qui parvient à établir des communications entre l'ancien monde des Humains et une quatrième dimension via ce qui est appelé l'Immersed qui captera l'imaginaire ou les sentiments de LISE élue pour écrire mentalement un livre. L'idée est très intéressante d'autant que le stade de l'introspection perdra l'auteur.e sous contrôle dans des limbes où d'autres avant elle se sont déjà perdu.es. Peut-on y voir une liberté d'expression qui échappe à une édition sous influence ?C'est un scénario très créatif , j'aime beaucoup ce bouffon qui propose ses boules de couleurs qui ouvrent des pans d'inspiration à Lise , c'est une lecture insolite et attractive, une histoire qui a su prendre ses distances avec le début un peu trop technico/science/fiction pour s'épanouir dans des champs étonnants à valeur de symboles. Bien ficelé! Bonne continuation Comète.
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comète B · il y a
Merci pour ce long commentaire. Dans ce texte, je n'avais pas pensé que des "connectées" occasionnelles se seraient perdues, mais plutôt que les sceaux l'appelaient à l'aide tellement leur position était insoutenable. Elle a donc été manipulée. Toutefois, il est vrai que mon texte peut être compris autrement. Il évoque aussi la neuroscience et le transhumanisme.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Troublant , cet univers qui annihile les sentiments et détourne les identités .
Un récit de science -fiction qui fait mouche , je suis secouée par la décharge de l'Immersed !

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