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Finaliste
Sélection Public

Je vois ce que vous ne voyez pas. J’entends ce que vous n’entendez pas. Ils sont parmi nous. Ils sont partout, autour de nous. J’ai la faculté d’entrer en contact avec eux. Vous, vous ne pouvez ni les voir, ni les entendre.

Ils, ce sont ceux qui sont de l’autre côté, sur l’autre rive. Ils, ce sont les morts.
Ils évoluent dans un monde étrange, enveloppés d’une sorte de brouillard épais, et ne se rencontrent jamais. Ils ne pensent pas, ils n’ont aucun but, et de temps en temps, leurs basses vibrations les rapprochent d’un cadavre en sursis, c’est-à-dire d’un être humain, qui possède une sensibilité extra-sensorielle.

Tout a commencé par des rêves insensés. Dès l’âge de douze ans, mes nuits étaient agitées. Des paysages dévastés, calcinés, des roches grises, des arbres morts, un ciel sombre menaçant, des nuits sans étoiles, une lune rouge sang défilant à toute vitesse à travers des nuages gris, des soleils ternes qui se poursuivent, sans lueur ni chaleur. Des créatures humanoïdes sortant d’un sol boueux, la nuit, et avançant vers moi d’un pas déterminé. Des yeux s’allumant tour à tour dans la forêt alentour, dans les arbres, les buissons, et scintillant d’un bleu menaçant.

C’est le signal. Lorsque vous en êtes à ce stade, c’est le signe que désormais, rien ne sera plus jamais comme avant pour vous. Votre vie va basculer dans la terreur la plus totale, et vous ne pourrez rien y changer. Quoique vous fassiez, où que vous alliez, ils ne vous lâcheront plus. Vous ne pourrez en parler à personne, sous peine d’être pris pour un fou.

Ils émettent des sons gutturaux et vous regardent de leurs yeux vides et froids. Ils ont le pouvoir d’agir sur la matière, de changer les lois de la physique et celles de votre psychisme. Ils ressentent les ondes émises par notre mental, et c’est ce qui les guide jusqu’à nous. Ils franchissent alors la frontière et se retrouvent à l’orée de notre monde. Dès que l’un d’entre nous est choisi, il doit vivre avec ces visions d’outre-tombe le restant de sa vie. Aucun remède, aucune thérapie ne peut vous débarrasser de leur présence. C’est comme si vous faisiez un cauchemar les yeux ouverts, où que vous soyez. Lorsqu’ils entrent en contact avec l’un d’entre nous, c’est pour toujours.

Et puis il y a eu ce soir. C’était un soir pas comme les autres, je sentais que quelque chose ne tournait pas rond. On était à table avec papa et maman. Le repas venait juste d’être servi, une dinde aux marrons, la spécialité de maman. Dans notre immense salle à manger, le lustre n’avait pas la même clarté que d’habitude. La vieille tapisserie jaunie paraissait un je ne sais quoi plus terne.
J’étais assis à côté de mes parents, et j’ai remarqué qu’il y avait une chaise vide en face de nous. Je n’ai pas osé demander ce qu’elle faisait là. Le repas s’est déroulé dans le plus grand silence.

Seule la télé avait la parole. Il y avait un vieux film en noir et blanc, un film de peur qui se passe dans un château, et qui se passe de commentaires. Le genre de truc que je n’aime pas regarder.

Après la pomme du dessert, sans un mot, je suis allé dans la salle de bain attenante au salon pour me brosser les dents. Je n’ai pas osé me regarder dans le miroir. Malgré la présence de mes parents à quelques mètres de moi, ce soir-là je sentais que je ne devais pas le faire. J’ai toujours eu peur qu’un jour mon reflet ne fasse pas les mêmes gestes que moi. J’avais peur que si j’arrête de me coiffer, mon reflet dans le miroir continue à le faire. Ou alors que les yeux de mon reflet se mettent à briller, que sa bouche fasse une grimace inattendue. Je sais, ça a l’air stupide.

Alors, j’ai fait ma toilette tête baissée, je me suis retourné, j’ai éteint la lumière et claqué la porte. Papa et maman n’aiment pas que je claque les portes, mais ce soir-là, ils sont restés muets devant la télé. Le film devait leur plaire. Je me suis dirigé vers le bout du couloir, pour monter les marches de l’escalier en colimaçon qui mène à ma chambre. J’ai toujours détesté les portraits de mes ancêtres accrochés au mur, du côté gauche, mais ce soir, j’en avais peur. Il y avait quelque chose d’indéfinissable, de pas normal, ils m’attendaient. Je ressentais une énergie oppressante, maléfique, émaner de ces visages figés. Leurs yeux paraissaient me fixer avec délectation.

Je posais le pied sur la première marche, un grincement me surprit, puis le second, et ainsi de suite, de plus en plus vite. Ma respiration commençait à s’affoler. J’avais l’impression qu’ils me regardaient, qu’ils étaient vivants ! Je termine la montée en courant, ils me suivent des yeux. Mon imagination s’emballe, chaque marche a une énorme mâchoire avec des dents acérées et veut me mordre. Une fois arrivé à l’entrée de ma chambre, je me jette sous la couette, après avoir fermé la porte et éteint la lumière. Quelque chose n’est pas normal, quelque chose ne va pas. Je suis dans une bulle, il y a une présence invisible, maléfique, quelque chose qui rôde, qui attend le moment de se manifester.

D’habitude, ma chambre c’est mon refuge, j’y suis en sécurité, mais… la peur s’empare de moi.
Il y a quelqu’un, je ne suis pas tout seul. On m’observe… il y a du monde autour de mon lit…
J’entends ma respiration et les battements de mon cœur, mais il y a autre chose, un souffle… la sensation d’être observé par des yeux invisibles. J’entends des sons étranges, des gémissements, des bruissements de feuilles, des chuchotements. Il y avait d’abord ces respirations légères, que je prenais pour les miennes. Mais dès que je m’arrêtais de respirer, elles continuaient encore, puis se muaient en un rire étouffé. La présence à mes côtés avait ressenti que j’avais compris que je n’étais pas seul. Cela laissait présager le pire. La peur me foudroie, d’une ruade le lit m’éjecte jusqu’au plafond, je ne m’écrase pas, je le traverse, il fait noir, je retombe, mais des mains me retiennent et m’emmènent vers la porte en face de moi ! Je veux hurler, mais je ne peux pas ! Ils me font tournoyer à toute vitesse en parlant très vite dans une langue inconnue. Des mains griffues me touchent et m’agrippent de partout, puis je tombe au ralenti sur mon matelas. Je pouvais alors hurler de toutes mes tripes. Mes parents déboulent dans ma chambre, allument la lumière, et maman me prend dans ses bras pour me rassurer :

« T’inquiète pas mon chéri, ce n’est qu’un vilain cauchemar, maman est là ! »

À peine réconforté, maman éteint et me laisse. Seule la lune blafarde éclaire ma chambre. Je me rendors avec le peu de chaleur maternelle qu’elle a laissé sur mes joues. Le silence s’installe, et des claquements se fond entendre. Comme un objet qui cogne et qui gratte contre la cloison de ma chambre… C’est le cadre !! Une voix, venant du mur, reprend les paroles de maman :

« T’inquiète pas mon chéri, ce n’est qu’un vilain cauchemar, maman est là ! »
« T’inquiète pas mon chéri, ce n’est qu’un vilain cauchemar, maman est là ! »

La photo de ma mère dans le cadre se met à parler. Sa bouche esquisse un sourire diabolique et sa tête s’incline légèrement sur son épaule, dès que je portais le regard dans sa direction.

« T’inquiète pas mon chéri, ce n’est qu’un vilain cauchemar, maman est là ! »

Une odeur rance flotte dans ma chambre. De l’eau commence à suinter des murs. Des bras de
plusieurs mètres de long, noirs, avec des doigts crochus en sortent et gesticulent, pendant que le visage de ma mère se met à ricaner.

Je hurle ! Je suis paralysé de terreur. Il y a quelqu’un à côté de moi, allongé sur mon lit. D’autres, debout, m’entourent et me dévisagent. Un courant électrique parcourt mon corps, j’ai les doigts gourds, j’ai froid, j’ai la peur au ventre. D’étranges voix se font entendre, une sorte de chant polyphonique désaccordé. De temps à autre il y a des sons ressemblant à des gargarismes, semblables à ceux que l’on émet pendant un bain de bouche, puis un cri soudain.
Il y a une tête dans mon lit, avec un cou très long, plus grand que le matelas. Un liquide transparent et lumineux sort de sa langue, et mon cœur explose. C’est au-delà de tout ce que mes sens peuvent supporter.

C’est de la faute de mes parents, ils n’ont jamais voulu que je dorme dans leur chambre. Personne ne m’aurait embêté si j’avais dormi avec eux. J’ai été contraint d’interrompre ma scolarité. Papa m’emmenait souvent consulter un psychiatre.

« Ne vous inquiétez pas, Monsieur, tous les enfants ont des amis imaginaires. La préadolescence perturbe le système endocrinien et cela se traduit souvent par des rêves bizarres.

— Que vois-tu, la nuit Rémi ?
— Je vois des ombres, des formes de grandes tailles, avec de grands bras et des doigts crochus, comme si c’était des arbres, ils se déplacent sur des racines, ils n’ont pas de jambes, et ils flottent dans les airs en hurlant, puis ils disparaissent.
— Est-ce que tu leur dis quelque chose, Rémi ?
— Non, aucun son ne sort de ma bouche, je crie avec ma tête, je leur demande se s’en aller !
— Est-ce qu’ils t’écoutent quand tu leur demandes de partir ?
— Non docteur, ils restent, ils me regardent et ils gémissent.
— Fais-tu le même rêve tous les soirs Rémi ?
— Ce ne sont pas des rêves docteur, ils existent, mais dans autre chose que nous ne connaissons pas !
— As-tu vu quelque chose de différent Rémi ?
— Oui, hier, c’était hier, c’était pas comme les autres nuits !
— Qu’est-ce qu’il s’est passé hier soir ?
— Il y avait ces ombres qui flottaient autour de moi en gémissant, et j’ai hurlé, puis je ne pouvais plus me redresser comme je le fais d’habitude, ma tête a heurté quelque chose de dur juste au-dessus de moi !
— Et, ensuite, que s’est-il passé, qu’as-tu fait ?
— Je suis resté allongé, et j’ai touché ce que c’était, et j’ai continué à crier, à pleurer, et ensuite les gémissements se sont arrêtés.
— Continue, Rémi, n’aie pas peur, va au bout de ton histoire, que s’est-il passé ensuite, concentre-toi, dis-moi ce que tu as ressenti, entendu, vu, ne crains rien tu es en sécurité.
— Il y avait comme des bruits de pas, au-dessus de ma tête, comme des gens qui marchent dans de la terre, il y avait des pleurs…
— Continue…
— Il faisait noir, et je vous ai vu, je vous ai vu debout au-dessus de moi, vous pleuriez vous aussi, et vous aviez dans la main la boite de médicaments que vous m’aviez prescrite, elle était vide. Vous vous êtes mis à genoux, j’ai tapé sur… la planche en bois qu’il y avait au-dessus de moi, mais vous n’entendiez pas, alors j’ai hurlé, hurlé, mais papa et maman ne sont pas venus me prendre dans leurs bras, personne n’est venu, personne ne viendra plus. Je suis seul dans ma chambre et j’ai froid, j’ai peur… Ils reviennent…
— Co... comment sais-tu pour la boite de médicaments, je ne t’ai prescrit aucun médicament… oh mon Dieu… je les vois… mon Dieu, je vois la même chose que toi !!!
— Oui Docteur. C’est normal que vous les voyiez. Ils viennent vous chercher.
— Qu’est-ce tu dis, je ne suis pas mort, c’est toi qui !!!
— La chaise vide à la maison, c’était vous. Vous êtes venus dîner chez nous, papa savait pour vous et maman, alors il a mis des cachets dans votre café.
— Mais que dis-tu, tu es fou !!!!
— Fou ? Fou !!! Vous avez mis aussi des comprimés dans la tasse de papa, car maman vous l’a demandé.
— Non… tu ne peux pas savoir… c’est impossible…
— Je n’ai pas supporté ce que maman a fait, alors j’ai mis aussi des cachets dans son café…
— C’est impossible, tu n’as pas la faculté de parler avec les morts, toi aussi tu es mort, je t’ai empoisonné aussi, j’ai empoisonné ton soda ! Tu n’es pas dans ta chambre Rémi, tu es dans ta tombe, dans ta tombe ! C’est moi le médium, tu entends, c’est moi le médium !!!
— Ah oui, alors pourquoi êtes-vous enterré dans le même cimetière que moi ? Regardez au-dessus de vous, Docteur… Ils reviennent… »

PRIX

Image de Hiver 2020
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Felix Culpa  Commentaire de l'auteur · il y a
Ils sont singuliers, même à la troisième personne du pluriel : ILS
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Louisa · il y a
drôle d'ambiance ! mais qui nous mets aussi dans le bain !
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Felix Culpa · il y a
Merci Louisa ! C'est ma première nouvelle dans ce style !
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Denis Raymond · il y a
J'ai lu votre texte grâce à sont titre (comme le nom d'un film d'horreur Français)
pour me lire en retour : )
Merci et bravo !

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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Fred Panassac · il y a
Toujours aussi flippant, bravo Félix, je renouvelle mes votes *****
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Fred pour votre lecture et votre commentaire très valorisant !
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Safia Salam · il y a
Ouaouh! Très fort!
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Safia ! Merci d'avoir pris le temps de me lire et de me commenter !
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Djany · il y a
un récit haletant du début à la fin et superbement écrit .. Toutes mes voix amitiés
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Felix Culpa · il y a
Je vous remercie infiniment Dany d'avoir pris le temps de lire et d'apprécier cette histoire !
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Jo Kummer · il y a
Bonjour Felix Culpa, ce soir ce sera nuit blanche, mes voix!
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Jo Kummer, c'est vrai que ce récit est terrifiant. J'y décris toutes mes peurs d'enfance.
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François B. · il y a
ILS m'ont bien foutu les j'tons...
Je vais aller lire autre chose avant d'aller me coucher... En attendant, mes voix

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Felix Culpa · il y a
Je vous remercie pour votre lecture et votre soutien François. Bonne nuit !!!
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coquelicot Coquelicot · il y a
terrific ! mes 5 voix, pour qu'Ils n'entrent jamais en contact avec moi. Pour que je ne les voie ou les entende jamais ! Jamais !
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Felix Culpa · il y a
Merci coquelicot Coquelicot ! Il est vrai qu'il vaut mieux ne jamais vivre ce genre d'expérience ! Merci beaucoup pour votre soutien !
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Corinei · il y a
Vote reconfirmé.Bonne chance Félix
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Corinei !
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Jeanne · il y a
C’est l’histoire de Rémi, un enfant sensitif, extra-sensoriel qui voit, entend, ressent, perçoit l’au-delà, communique avec les morts-vivants, voyage aux frontières du réel, au pays des ombres qui errent, des âmes tourmentées qui se meuvent au cœur des ténèbres, au gré de paysages de fin du monde. Un jeune garçon au psychisme fragile dont les nuits sont emplies de mauvais rêves, peuplées de créatures malveillantes, d’entités malfaisantes où même sur les murs de l’escalier les portraits des grands-parents lui semblent hostiles, qui ce soir-là se retrouve sur son lit dans une bulle en apesanteur, un état modifié de conscience. Et Ils et Elles le soulèvent, et l’enfant tourne, tournoie au plafond comme les esprits frappeurs font tourner les tables, jusqu’à l’effroi, jusqu’au vertige, jusqu'au malaise, jusqu’à l’épuisement.

Un cauchemar ambulant, un huis-clos oppressant, une angoisse qui monte crescendo, un dialogue d’outre-tombe, une conversation avec un psy en une scène surréaliste, une ambiance psychédélique, une intrigue effrayante, un fil conducteur qui mène au bord de la folie, nous plonge dans un gouffre, un abîme sans fond, nous étourdit dans un tourbillon sans fin, une excursion dans l’univers des ombres, le monde des esprits dont on ne revient pas, ne sort pas indemne. Une scène macabre, une Nouvelle horrifique, un récit dense, un récit noir mais sans verser dans le rouge, un scénario terrifiant, pétrifiant où l’on découvre un enfant muré dans son silence, emmuré dans sa chambre... mortuaire. Une chute étonnante, une fin déroutante, nous sommes loin des îles sous le vent mais proches des Ils soulevant un nuage de questions, de points d’interrogation qui restent en points de suspension. Un bouquet de cœurs (déposé précédemment) pour ce pauvre Rémi et tous mes vœux Félix pour la suite des événements.

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Felix Culpa · il y a
Merci Jeanne pour cette analyse et surtout cette compréhension du texte, des événements et des personnages. J'y décris mes peurs d'enfance, celle du miroir, des tableaux qui semblent vous fixer...
J'ai raconter tout ce qui me fait peur. Merci de tout coeur pour votre bienveillance et votre sens de l'analyse et de la compréhension. Je suis très touché Jeanne.

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