Illusion

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Coucou Je suis née à Montargis(45) et après de nombreuses années vécues à Paris  où j'ai enseigné le français dans des CFA, je suis venue m'installer en 1983 dans le village de mes  [+]

Image de Été 2018
Du haut de son 1m60, Paulette trottinait sur la route sinueuse qui menait à l'unique boulangerie du village. Elle avait un bon kilomètre à pied à parcourir depuis sa fermette jusqu'au bourg, pompeusement fléché centre-ville sur le panneau dès l'entrée de Ramilly. Là étaient concentrés, la pharmacie, la quincaillerie, la poste et la mairie ouvertes seulement le matin, et les trois bars, indispensables lieux de rencontres. L'arrière saison affichait un temps maussade.
Une petite bruine crachotait sur son nez fin, qu'elle essuyait par à-coups du revers de la main. Ses yeux verts étaient rehaussés sur les paupières d'une touche de marron doré et soulignés d'un trait de khôl sur la bordure inférieure. Un fil invisible semblait les étirer vers les tempes. Des pattes d'oie en striaient les coins. Ses joues rebondies avaient pris une couleur rosée sous l'effort et seules les rides d'amertume qui cassaient l'ovale de son visage accusaient ses 63 ans.
Arrivée à destination, elle essuya ses baskets à rayures bleu-blanc sur le paillasson en fer et ouvrit la porte qui déclencha un carillon aigu.
— Bonjour !
— Bonjour m'ame Bichon, alors, qu'est-ce qu'il lui faut aujourd'hui ?
— Une baguette pas trop cuite et un éclair au café.
Paulette enfourna la baguette dans son sac-panetière et commença d'étaler la monnaie tandis que la boulangère enveloppait l'éclair d'un papier fleuri.
— Merci, à bientôt.
— Au revoir m'ame Bichon, bonne journée.

Dès la sortie, elle coupa le croûton encore chaud qu'elle commença à grignoter puis se dirigea vers le bar qui faisait journaux et tabac, pour acheter un magazine people ainsi que le Canard Enchaîné, histoire de suivre la politique de manière humoristique et véridique. Et puis, elle s'était abonnée au journal Libération, pour s'assurer de l'arrêt quotidien du postier.
La lecture était son passe-temps favori. Les murs de son séjour étaient garnis d'étagères débordant de livres en tous genres. Pourtant depuis peu elle les délaissait pour un autre hobby : internet ! Elle s'y était mise sur le tard, après le départ de son dernier compagnon qui avait pris ses économies, mais lui avait laissé l'ordinateur.
On ne savait pas grand chose d'elle. Une parisienne qui s'était mise au vert dans une ferme rénovée par les artisans du coin, éloignée, entourée de champs, desservie par un petit chemin goudronné peu fréquenté.

Non, on ne savait pas grand chose, bien qu'elle se soit installée là il y a déjà 10 ans. On la supposait veuve, sans enfants, puisqu'elle n'en parlait jamais, une petite dame bien tranquille, sans doute retraitée puisqu'elle ne travaillait pas, sans doute friquée vu les travaux effectués sur sa maison, bref une petite dame qui s'était intégrée sans problèmes dans ce milieu rural pas compliqué.

Paulette n'avait jamais voulu se marier, collectionnant les amants au gré des rencontres, sans attache hormis deux enfants de deux pères différents qui étaient partis vivre à l'étranger et lui fichaient la paix. Liberté ! C'était la conduite de sa vie. Pas de contraintes, vivre au jour le jour et profiter au maximum des plaisirs offerts.
Avec internet, elle avait trouvé son bonheur ! Cela fourmillait de sites de rencontres où il était trop facile de s'inventer un personnage et de piéger les messieurs. Elle s'était dressé un profil avantageux. Trouvé une photo d'elle à 40 ans. Longs cheveux bruns (qu'elle avait gardés en une lourde tresse tombant dans le dos mais teints en blonds depuis afin de masquer les cheveux blancs envahissants), beau maquillage, silhouette féminine dans un ravissant tailleur Manoukian. Elle était sûre de faire mouche.
Évidemment la réalité était différente. Même si elle avait conservé de jolies jambes, reste de ses années de danseuse, la silhouette s'était nettement épaissie. Sa jolie poitrine menue s'était transformée en deux gros globes pesants surmontant des bourrelets faisant bouée autour de sa taille. Et pour la campagne, c'était plutôt jogging informe, pull ample aux couleurs délavées et baskets.
Sa beauté sans failles résidait sur l'ordinateur.

La bouilloire se mit à siffler, signe que l'eau était chaude. Paulette sortit sa tasse en grès du buffet Louis XIII où elle rangeait toute sa vaisselle, un sachet de thé Yunnan, une bouchée au chocolat, et plaça le tout sur la nappe africaine qui ornait la table ronde de la salle à manger.
Il était midi passé et elle allait prendre un petit déjeuner en guise de repas. Les tartines de bon pain frais avaient été revêtues de beurre et du miel de fleurs des champs, donné par une paysanne sans voiture, en contre partie d'une course rapportée de la pharmacie à 7km. Voilà le genre d'instant qu'elle appréciait.
Après, elle prendrait le temps de parcourir son magazine avant de le passer plus tard à une copine qui, elle-même lui en passerait un autre.
C'est aux environs de 15h, qu'elle commençait la chasse.

Allumer l'écran, l'imprimante, le scanner, la tour centrale et trier les gogos...
Elle s'assit confortablement sur sa chaise de bureau à roulettes, chaussa ses lunettes aux verres progressifs auxquels elle avait encore du mal à s'habituer et ouvrit son courrier. Déjà les surnoms ridicules, Hiatus, Xeros, Boosty... l'agaçaient prodigieusement.
Elle avait à nouveau une dizaine de signalements correspondant aux tests d'affinités qu'elle avait complétés, entre 40 et 50 ans (c'est l'intervalle qu'elle avait fixé car elle aimait les hommes avec expérience) après avoir éliminé les fauchés, les petits, les rondouillards, les sans diplômes, les fumeurs et les beaufs.
Depuis une semaine rien de vraiment intéressant mais aujourd'hui trois lui convenaient. Un architecte séduisant, un ingénieur élancé et un médecin au regard de braise. De quoi s'amuser.
Petit courrier au premier.
Salut ! Je suis Amandine (elle avait trouvé ce prénom joli). Que fais-tu de beau en ce moment ?
Non, ça faisait un peu léger, mieux valait d'abord vouvoyer. Elle supprima et recommença de façon plus formelle.
Bonjour Eole, je viens de lire votre fiche et j'aimerais bien que nous fassions plus ample connaissance. Cordialement. Amandine.
Elle envoya la même chose aux deux autres, sous leurs pseudonymes grotesques.
Elle éteignit ensuite l'ordinateur pour ne pas laisser transparaître son impatience et répondre de suite, au cas où son interlocuteur soit en ligne. C'était bien de laisser mijoter un peu.

***

Eole, l'architecte lui avait répondu. Il se prénommait en fait Alexandre. Libertin, il annonçait être marié et rechercher l'aventure occasionnelle. Au moins, c'était franc, on savait d'emblée à quoi s'en tenir. Il avouait 48 ans. Cela plut à Paulette.
Elle répondit que le mieux était de se rencontrer rapidement... inutile de se perdre en palabres puisque chacun savait ce qu'il cherchait. Le rendez-vous fut fixé en début d'après-midi, au cours de la semaine suivante à Paris, dans un café porte d'Orléans. En prenant le train à Montargis, un peu plus d’une heure lui suffirait pour s’y rendre. Un endroit impersonnel, chacun évitant de savoir le lieu d'habitation de l'autre pour éviter toute indiscrétion. Décidément, cette première rencontre lui convenait parfaitement. Le gros problème résidait maintenant dans le mensonge sur son apparence physique ! Elle se leva du fauteuil Napoléon III en velours vert où elle s'était assise pour réfléchir tout en sirotant son petit apéro de 19h. Quelques pas vers son miroir psyché qui ornait le salon et elle se positionna droit devant.

Le visage, ça allait. Bien maquillée, elle pouvait faire illusion.
Elle ôta son pull beige en cachemire et se retrouva en soutien-gorge. Il était en soie grège, orné de dentelle noire, faisant balconnet pigeonnant. Elle avait toujours aimé les dessous chics. Une poitrine généreuse n'était pas un handicap, au contraire, tant que cela restait ferme. Là, c'était moyen !
Elle continua l'inspection en laissant glisser le pantalon de toile marron sur ses chaussons bleus en bouclette. Il lui faudrait changer de culotte, retrouver dans ses tiroirs un petit boxer échancré dont la couture se coince dans la fente et laisse entrevoir les bords charnus du mont de Vénus et ses premières frisures.
Elle enleva la culotte blanche en coton finement brodé. Autres soucis : le ventre, les hanches, bref, le gras. Elle massa sa chair débordante en soupirant longuement. Une seule solution : faire l'amour dans le noir et puis, une fois allongée, tout s'aplatit ! Elle s'attarda sur son sexe épilé en triangle. Heureusement la touffe était encore bien brune, malgré quelques poils blancs éparpillés.

Demi-tour : les fesses. Un bon point. La danse, toujours. La cambrure était encore au rendez-vous et pas de fessier en « goutte d'huile » à l'horizon.
Ayant fini l'inventaire, elle se dirigea toute nue vers la salle de bains, se pencha sur la baignoire, ouvrit le robinet d'eau chaude, prise d'une soudaine envie de se détendre avant de prendre son dîner. Elle jeta quelques sels parfumés dans le fond puis remonta sa natte sur le sommet du crâne et l'attacha avec une barrette.
Le temps que son bain se remplisse, elle alluma son lecteur de CD et mit Muse à plein son. Elle se mit à singer une chanteuse hystérique faisant ballotter ses seins de droite à gauche, telle une gamine. Le célibat a du bon quand on veut s'éclater.
Dix minutes après, Paulette se prélassait dans une eau quasi brûlante. Sa peau s'imbibait de cette chaleur humide comme une terre volcanique. Elle se serait presque endormie quand une sonnerie interrompit brusquement sa somnolence. Elle détestait le téléphone. Vive les courriels. Elle sortit de la baignoire et enfila un peignoir avec un sentiment de frustration.
Bien évidemment le message de la copine ne présentait aucune urgence.
Une soirée plateau-télé se profilait.
« Demain est un autre jour. »

***

Le café était plein. Il était 13h30. Certains finissaient un repas léger. Paulette était arrivée avec une demi-heure d'avance, histoire d'observer la première le nommé Alexandre. D'après la photo il était grand (pas facile à deviner s'il était déjà attablé) les cheveux bouclés couleur de blé mûr, un regard bleu gris, émaillé de lueurs viriles.
Pour l'instant, rien qui y ressemblait. Elle finit par trouver une place au fond de la terrasse couverte, collée à la baie vitrée. Après avoir commandé un café serré, elle prit le temps de détailler chaque visage.
A 14h30, n'ayant toujours pas eu de contact, elle finit par se décider. Peut-être avait-il eu la même idée de venir plus tôt. Un seul pouvait correspondre malgré les fils d'argent qui parcouraient une chevelure coupée très court. Lui aussi semblait scruter les alentours. Des miettes de sandwich s'étalaient sur son guéridon, preuve de son attente.
Après avoir laissé l'appoint en monnaie sur la table, défroissé son pantalon noir et tiré sur sa veste assortie pour la remettre en place sur ses hanches (elle avait choisi un ensemble de marque dont la coupe l'amincissait), elle se dirigea nonchalamment vers le dit monsieur.
Bonjour, pardonnez-moi de vous importuner, vous prénommeriez-vous Alexandre ?
— Oui, et je suppose que vous êtes Amandine ? Répondit-il avec un sourire malicieux.
Il se leva et tira une chaise pour l'inviter à s'asseoir. Effectivement il devait mesurer pas loin d'1m 80. Quant à l'âge, il était clair, si l'on en jugeait par les sillons creusés sur ses joues et la chair flasque de son cou, qu'il y avait tromperie sur la marchandise.
Les yeux bleus firent un rapide aller-retour sur la silhouette et le visage de Paulette et elle se dit qu'il pensait la même chose. Mais rien ne transpira et c'est en termes galants qu'ils entamèrent la conversation.
L'objectif restait bien établi et la petite duperie se transforma en complicité facétieuse.
Ils décidèrent de se rendre à l'hôtel Ibis qui n'était pas loin. Dix minutes de marche tout au plus. Paulette qui pour l'occasion avait chaussé des talons hauts, s'aperçut que ses pieds avaient perdu l'habitude de la cambrure et c'est à moitié souffreteuse qu'elle franchit le hall de l'hôtel. Alexandre l'avait précédée à la réception. Son pas alerte présageait un après-midi intéressant. L'habillement sport-chic convenait à la mince silhouette qu'elle observait tandis qu'il sortait une carte de son porte-feuille pour régler la chambre. Finalement, même s'il était sans doute dans sa tranche d'âge, il lui convenait bien.
Ils prirent l'escalier, Paulette boudant l'ascenseur. Elle s'efforça de monter les marches en remuant la croupe. Un petit regard discret vers son suiveur lui indiqua qu'il n'était pas insensible à ses mouvements. Ce qui s'avéra une fois sur le palier car une main habile glissa vers sa poitrine et la pétrit doucement.
Une bouffée de chaleur s'empara d'elle.

A peine entrés dans la chambre, Alexandre proposa une douche commune. C'était une bonne idée. Paulette était réfractaire aux odeurs de transpiration, « un tue-l'amour » comme elle disait. Mais la douche était trop petite pour deux et elle s’y rendit la première, oubliant la perspective de préludes caressants.
En sortant, elle ôta d’un geste théâtral la grande serviette dont elle s’était enveloppée pour se présenter à Alexandre telle une Vénus de Botticelli.
Mais où était-il ?
Personne dans la pièce et plus aucune de ses affaires sur le fauteuil. Plus de sac, plus de chaussures, plus rien... Elle se retrouvait nue, sans papiers, sans argent. Juste un petit mot sur la table :

Ne vous fiez pas aux apparences.

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lucile latour · il y a
je vous lis ce jour. m'étonne de ne pas trouver d'autres écrits plus récents. j'espère que vous êtes toujours active avec votre style agréable. je suis sur short depuis le confinement et j'ai pas mal à apprendre.
si vous avez un moment pouvez vous passer sur mon profil? vous trouverez 2 textes en lice pour la finale du GP printemps 2020. vous me direz. je vous remercie et encore bravo et à bientôt sur nos pages.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Avec grand plaisir cette lecture bravo

Je vous invite https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Enzo · il y a
les désagréments pitoyables et un peu sadiques des sites de rencontres du, parfois, pas très " NET " !! Mais rassurez-vous, mesdames, messieurs, il reste, tout de même, des personnes " désintéressées " !!! Merci Annie-france
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Jean Calbrix · il y a
La passion soudaine peut faire faire des bétises ! En tout cas une histoire bien amenée. Bravo, Annie-France !
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SakimaRomane · il y a
Pfffffff! Les mecs ! (enfin certains). Je n'avais pas vu ce texte plus tôt, je suis désolée :)
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Fabienne Maillebuau · il y a
bien écrit, mes 5 voix, je vous invite sur: et disparaître au printemps.
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M. Iraje · il y a
Pour une douche, elle est plutôt froide ☺☺☺ !
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Moniroje · il y a
Ah le salop!! Décidément, les hommes...
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Sapho des landes · il y a
Mais quelle horreur !! :) Si je le retrouve je le tue
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Liam Azerio · il y a
Une histoire qui se lit avec plaisir, et un dévoilement final ô combien caucase ! Merci pour ta nouvelle :)

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