420 lectures

153

Qualifié

Le dix-neuf août 1938, l’ Al-Qāhira, paquebot des Messageries maritimes, arriva en vue du port de Djibouti, creuset torride écrasé sous un soleil omniprésent et implacable. Avec un peu d'appréhension, je quittai la fraîcheur des eaux calmes de la Mer Rouge pour plonger dans l’insupportable fournaise de cette possession française, carrefour stratégique menant vers la France, Madagascar et l’Indochine.
Mais Djibouti était également le point de départ du chemin de fer franco-éthiopien qui reliait la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Je m’étais donc empressé de fuir les quarante et un degrés qui cuisaient à petit-feu la colonie française.
Il avait fallu douze heures de train pour atteindre les hautes terres de l’Ethiopie et profiter d’un arrêt bienvenu à Dire Daoua, une petite ville qui aurait eu sa place dans la campagne française. De larges avenues bordées d’arbres, des trottoirs piétons et de vieilles maisons françaises pleines de charme, bien loin d’une brousse rendue dangereuse par les razzias incessantes des sauvages Somalis et Danakils. On replongeait pourtant au cœur de l’Ethiopie aux limites de la ville en découvrant un paisible village de pasteurs semi-nomades Afar. Après une journée de repos bien méritée, je repris le train pour rallier Harar à travers d’immenses colonnades de forêts de cèdres, des plateaux d’altitude ondulés où alternaient cultures et bosquets de conifères, des vallées encaissées que dévalaient des rivières en crue et à l’horizon, l’immensité jaune des déserts. Le train y fit une courte halte et je découvris une cité millénaire entourée de remparts datant du seizième siècle, une cité glorieuse ayant été le carrefour commercial entre la péninsule arabique et l’ancien royaume d’Abyssinie où s’échangeaient café, encens, musc et peaux de bêtes.
Un fantôme hantait cette ville et m’incitait à m’y attarder. L’ombre du spectre, je la découvris à Jugol, la vieille ville de Harar, dans un semblant de troquet perdu dans un réseau de ruelles étroites aux murs de roche calcaire fixée par de la boue séchée et peints de bleu, blanc, vert et jaune. On y servait le shai local, un thé noir amer et puissant noyé dans le sucre. Je m’installai à l’ombre d’un eucalyptus et commandai le thé sous le regard méfiant des autochtones qui avaient appris à se méfier des farendz, ces étrangers qui s’imaginaient toujours être les maîtres d’un pays autrefois assujetti aux empires des occidentaux. Contre un shai, un Harari, dont les dents étaient gâtées par le tabac et le khat, la drogue locale, accepta de me parler du héros local, Rimbaud, le fantôme que je recherchais. Mon fantôme. Le vieil homme me fit découvrir les deux facettes du poète. La légende noire, celle du contrebandier qui vendit des armes au Roi du Choa Menelik, futur empereur d’Ethiopie qui s’empara d’Harar. Mais aussi les mœurs légères du poète et les accusations d’espionnage qui avaient contribué à ternir sa réputation. Heureusement, il y avait également l’autre Rimbaud. Celui qui était devenu un vrai Harari parlant arabe, oromo, amharique et bafouillant des rudiments de la plupart des dialectes locaux. Le poète mâchait du khat toute la journée, recherchant l’effet excitant qui lui rendrait l’inspiration et lui permettrait de renouer avec sa muse. Il n’y avait gagné que de stériles hallucinations. Rimbaud qui s’était laissé séduire par l’omniprésente spiritualité qui imprégnait cette cité, quatrième ville sainte de l’islam après La Mecque, Médine et Jérusalem, et le principal centre spirituel de l’enseignement Soufi. Le Français aux multiples contradictions aurait trouvé une certaine tranquillité, une paix intérieure auprès de ces adeptes s’adonnant aux rituels zikri, prononçant sans cesse le nom d’Allah en battant du tambour et de la semelle dans les innombrables sanctuaires et mosquées de Harar.
Au troisième shai, je doutai sérieusement que le vieil Harari puisse me mener sur les traces de mon fantôme. Sa péroraison sentait un peu trop la propagande que les locaux avaient l’habitude de servir à l’occidental de passage. Une main tendue et un timide sourire édenté finirent par m’ôter mes dernières illusions. Plus léger de quelques thalers de Marie Thérèse, je quittai Jugol pour me rapprocher du quartier occidentalisé de Harar afin de pouvoir reprendre mon périple ferroviaire vers Addis-Abeba. Je quitterais cette cité avec l’image d’un poète déserté par l’inspiration et mort prématurément avant d’avoir pu réaliser ses ambitions. Pour le peu d’habitants de Jugol qui s’en souvenait encore, Rimbaud n’avait été qu’un farendj pauvre et malade, qui vendait de la camelote et des cordages en peau de bête. On était bien loin de l’homme aux semelles de vent. J’y traînai les miennes dans une petite ruelle plongée dans une ombre bienvenue et m’arrêtait devant la vitrine encrassée d’une officine. Un panneau à la peinture écaillée et attaché de guingois annonçait en français que l’on y vendait des livres et des revues. Il faisait sombre dans la bouquinerie et malgré mes efforts pour tenter d’en distinguer le contenu, on ne pouvait deviner à travers la pellicule de poussière recouvrant la vitrine que quelques livres jetés pêle-mêle sur le comptoir d’entrée.
Un recueil écorné accapara pourtant toute mon attention. Illuminations. Rimbaud me revenait telle une eau perdue dans le ventre calcaire d’une terre aride et qui sourdait, timide, depuis une résurgence cachée par un bouquet d’épineux. Je poussai la porte de la boutique et m’avançai vers le présentoir. Du fond de l’officine et caché derrière un comptoir submergé de piles de livres, un juif hors d’âge portant kippa, besicles et châle de prière, indiqua d’un geste de la main que je pouvais regarder ses marchandises à ma guise.
Je pris le livre en veillant à ne pas provoquer la chute des empilements de manuscrits qui semblaient se rire de la gravité.
Je l’ouvris au hasard et me surpris à en lire quelques lignes à voix basse :

— Parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil...
— ... je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelure, murmura une voix éraillée à mes côtés.
Le juif se trouvait un peu en retrait derrière mon épaule. Tout à ma lecture, je ne l’avais pas entendu ni vu approcher.
— « Fleurs », tiré de « Les Illuminations » d’Arthur Rimbaud, continua-t-il en me lançant un regard intéressé. Vous aimez ce poète ?
Avant de répondre, je fis tourner les feuillets jaunis jusqu’à la dernière page. Edition d’octobre 1886. La toute première édition. La main tenant le livre se mit à trembler imperceptiblement. Je pris un air faussement détaché en le refermant et en feignant d’en inspecter la reliure.
— Oui, il m’arrive de lire l’un ou l’autre de ses poèmes. Le soir, souvent, avant de m’assoupir.
— Dans ce cas, vous serez peut-être surpris d’apprendre que ce livre a été découvert aux côtés de la dépouille du poète, peu de temps après sa mort. C’est évidemment une pièce unique, réservée aux vrais connaisseurs. Si vous le désirez, je peux vous proposer une version imprimée après le décès d’Arthur Rimbaud. Son prix est plus abordable pour un amateur occasionnel.
Je payai une fortune en thalers et ce sont les poches vides qui je quittai l’officine juive avec la version originale et unique des Illuminations.
C’est alors que je me présentai au guichet de la gare que je constatai la disparition de mon portefeuille contenant le bon de réservation à destination d’Addis-Abeba. J’avais juste le temps pour retourner à la bouquinerie et le récupérer.
Un autre livre à la reliure écornée, identique au précédent, se trouvait sur le présentoir à l’entrée. Les Illuminations d’Arthur Rimbaud. Edition d’octobre 1886. Sans trahir la moindre émotion, le vieux juif me tendit le portefeuille oublié.
Cinq cent kilomètres séparaient Harar d’Addis-Abeba. Il me fallut bien cette distance pour digérer l’attrape-couillon. C’est en entrant en gare que mon regard tomba sur quelques lignes qui paraissaient se rire de ma naïveté et de ma stupide cupidité.

« Des pièces d’or jaune semées sur l’agate des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau. »

D’humeur sombre, je descendis du train et partis à la découverte d’Addis-Abeba.

PRIX

Image de Été 2018
153

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de La  luciole
La luciole · il y a
Partir sur les traces de Rimbaud, une aventure en soi. Comment résister a ces vendeurs de rêves. Je découvre ce texte non illustré et encore une fois je pars vers une belle aventure :). Merci Marsile.
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Merci La Luciole. Attention tu deviens accro !
·
Image de La  luciole
La luciole · il y a
A Rimbaud c'est sûr :) aux vendeurs de rêves va savoir :)
·
Image de Anne Marie Menras
Anne Marie Menras · il y a
Belle histoire sur les Illuminations de Rimbaud. Vous réveillez en moi les émotions qu'un bibliothécaire éprouve en feuilletant un livre qui pourrait être une édition originale !!!
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Merci Anne Marie :-))
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Beaucoup de couleurs, d'odeurs dans le périple pour se rendre à Addis-Abeba. Et marcher dans les pas de Rimbaud. On se laisse vraiment prendre par votre récit. Toutes mes voix.
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Merci François :-)
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
De rien ! Si cela vous dit, je vous propose de découvrir "Maréchal nous voilà"
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
J'avais déjà eu le plaisir de vous lire et de découvrir un coeur immense ayant eu pitié du petit juif. Je vous avais donné toutes mes voix et espère vous voir finaliste pour réitérer. Bonne chance !
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Oups ! Merci beaucoup Marsile pour tous les encouragements. Bonne chance à votre texte aussi.
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
A la recherche du Rimbaud perdu !!
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
;-)
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Je reviens vers vous pour constater que mon commentaire a été supprimé. Par qui ? Peut-être par moi, mais alors ce serait par inadvertance. Je ne comprends vraiment pas.
Quoi qu'il en soit, je me souviens de ce texte à l'accent oriental et fort bien écrit qui raconte une aventure peu banale.
Désolée de ce contretemps et bravo.
On me dit que j'ai voté, je pense avoir donné mon maximum, soit 5 points.

·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Short est donc imparfait, je suis rassuré. J'ai horreur de la perfection et un bon petit bug ne fait de mal à personne. Merci à vous :-)
·
Image de Thara
Thara · il y a
Une belle aventure, même si elle se termine avec l'espoir de ne pas avoir trouvé une édition originale du poète.
Cela reste une histoire appréciable...
+ 5 voix !

·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Merci :-)
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Longtemps expatriées et grande voyageuse, je connais bien ce genre de situations et d'astuces...Heureusement pour moi, je ne suis pas collectionneuse! j'ai bien aimé l'ambiance. je vote + 5 pour l'originalité du sujet et je m'abonne
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Merci Mireille pour vos voix et votre abonnement :-)
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Le ressenti du vécu ; un trésor donc.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Il faut être très naïf en effet : Rimbaud est mort à Marseille ! Bravo, Marsile, pour cette histoire qui ne manque pas de burlesque ! Vous avez mes cinq votes.
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Effectivement ! Je laisse planer le doute, mon personnage cherche un fantôme mais nulle part dans son récit il ne parle du lieu de décès. C'est plutôt un endroit de perdition qu'il recherchait, pas un lieu de mort. Merci pour votre vote. :-)
·