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Il y a eu un orage

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FINALISTE
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Il y a eu un orage. Je regardais les éclairs par l’œil de bœuf. C’était beau, Paris sous les nuages jaunes. Ça tonnait pas loin. A la fin, après la pluie, il restait les nuages qui s’effilochaient. Le ciel était grand. Enfin, c’est l’impression que j’ai eu. Ici, au sixième, on a toujours l’impression que le ciel est grand au-dessus des toits.
J’ai rangé ma chaise pliante contre le mur et j’ai posé mon front contre l’œil de bœuf, debout.
C’était le quinze août. Paris, ville morte. Pour ainsi dire personne dans les bureaux. J’ai regardé mes mails et j’ai eu confirmation. Aucune offre d’emploi. Rien pour mes manuscrits. Un pas vers la Lune ne faisait pas recette, c’est le moins qu’on pouvait dire. Aucune réponse par Internet et on me retournait les exemplaires par la poste au rythme d’un par semaine. Il y a quinze jours, un éditeur en ligne me proposait de publier Vers le désert à mes frais. Pour tout dire, je n’avais pas de sous pour ça. Je n’avais pas de sous pour rien, d’ailleurs. Est-ce qu’on doit payer la fabrication de ses propres livres et les acheter en plus ? Je me posais la question.
Il y avait des orages sur Paris, c’était beau d’ici. J’habitais dans pas grand-chose, question taille, mais ça surplombait tout le Quartier Latin, on voyait le Panthéon et le Luxembourg. C’était haut à pied, six étages sans ascenseur, mais la vue dans l’œil de bœuf, elle valait le déplacement. Surtout après la pluie.
J’ai fait quelques croquis, pour quand je voudrais peindre. J’ai bu d’un coup une Despé, il m’en restait trois, j’en profitais. J’ai mis les dessins derrière la chaise pliante, contre le mur, et j’ai essayé d’écrire en regardant Paris. J’habite dans deux mètres carré.
Ma copine c’est Nadia. Elle est stripteaseuse au Black Morning. Je la peins sous toutes les coutures, si je puis dire, vu que souvent je la peins nue. On se voit pas tous les soirs. C’est le beau fixe, Nadia et moi. J’ai mis au mur un petit nu d’elle que j’aime bien, vu qu’il est érotique, je vous passe les détails. Sinon, pour clore cette présentation, j’ai aussi un fils que je vois plus. Par contre je dois payer tous les mois, c’est comme ça, c’est la règle du jeu. Jean-Marc, il s’appelle. JM, quand je suis pressé. Je le vois pas beaucoup. Les derniers mois, j’ai pas pu payer, pour lui. Trop de factures, en ce qui me concerne. Sa mère n’a qu’à faire un effort, c’est ce que je me dis. Elle peut venir voir dans quoi je vis.
J’écris devant l’œil de bœuf. Les toits de Paris m’inspirent. Après l’orage, le ciel se délite. Les nuages s’étiolent. Au bout d’un moment, on voit du bleu. J’ai tout le ciel brillant en face de moi.
Je reviens sur l’ordinateur. Une réponse à une offre d’emploi à laquelle j’avais postulée, mais quand ? Impossible de m’en souvenir. De l’humanitaire au Québec. Ça m’avait fait rire, au début. De l’humanitaire au Québec ! C’est quand même pas la corne de l’Afrique ! C’est pour ça que j’avais postulé, pour le gag. Finalement, je suis convoqué dans deux jours à un entretien. Mon profil les intéresse énormément etc. C’est cool. C’est fun, comme ils doivent dire, au Québec. Enfin quelque chose de constructif. J’irai. Sinon rien de nouveau pour mes textes. La morte saison. Le plat pays. Aucune réponse.
Le portable sonne. Je regarde sur l’écran : Milène, mon ex femme. Je décroche pas. Elle doit appeler pour les sous. Elle a que ces mots-là à la bouche, les sous. On verra plus tard, on a le temps.
Il pleut encore. Un nouvel orage ou la suite du précédent, on ne sait pas. Eclair et grêle. On voit plus aucun monument. Les Grands Hommes ont disparu. Je suis fasciné par l’opacité sur Paris et le bruit sur la vitre de l’œil de bœuf. Il n’y a rien à voir, et j’ai les yeux écarquillés. J’écoute la messagerie du portable. Effectivement, Milène me réclame des sous pour JM. Je soupire. Il n’y a plus rien en banque, le tour est vite fait. Ce mois-ci, je ne peux pas. Il me reste trois Despé, et c’est tout. Rien à manger, des factures à régler, des petites, des grosses. Deux ou trois huissiers, je sais même plus, mais de toute façon, qu’est-ce qu’ils pourraient prendre ici, à part l’ordinateur ? JM tu comprendras, je pense. J’appellerai Mylène plus tard. Pas envie, là.
Le soir est tombé derrière l’orage. Il fait chaud. Si je pouvais, j’ouvrirais la fenêtre pour respirer. Les nuages sont jaunes. C’est étouffant. Je bois une autre Despé, en prenant le temps, à cause du peu qui reste. Je mets mon matelas de mousse par terre et je m’y allonge. D’où je suis, je vois encore un bout de ciel sombre. C’est comme ça que la nuit est arrivée. Je pensais à rien de spécial, je crois, et je me suis endormi.

Le lendemain, le ciel était gris. On n’était pas sorti du mauvais temps, apparemment. J’ai regardé par l’œil de bœuf, les toits étaient gris, comme le ciel. On revoyait les Grand Hommes. Ouf, je me suis dit, la Nation n’a pas perdu ses repères. Et moi non plus : quand je vois le Panthéon, je sais où je suis. A ma montre il est dix heures. C’est pas souvent que je dors autant. Si Nadia avait été là, vu qu’on n’aurait pas dormi ou quasiment pas, on se serait réveillé vers midi. Mais là, silence radio et nuit calme. Donc dix heures, c’est pas mal vu les conditions de célibat.
Rien à manger. Sans parler du café, dont j’ai bu la dernière gorgée il y a deux semaines. Je me roule une cigarette.
Il y a un an, je me souviens, j’étais en Espagne avec mon fils pour le quinze août. Nous avions vu une procession avec géants et Vierge sur son trône. Ensuite nous avions mangé des tapas dans une taverne et une paella marinera et des crémas catalanas et bu quelques bières. Dehors, il faisait bon et les gens parlaient fort. C’était mes dernières vacances avec JM. Depuis, je peux plus, question argent. Pas moyen de lui donner quelque chose. Et puis il trace sa route, JM, enfin je crois.
Le ciel gris est devenu noir. Il y a eu une autre pluie. A croire que quelqu’un a des actions dans l’eau. Je prends une feuille et un fusain et tente de reproduire ce que je vois.
A midi, je bois ma dernière Despé. Je suis content de mes dessins. A défaut de me faire publier, je pourrais peut-être exposer ? Je rigole. Qui ça va intéresser mes vues des toits de Paris ?
Je reprends un vieux texte, un truc que j’arrive pas à terminer. Le moment où Goethe reçoit un visiteur souffré : ce qui le conduira à écrire son Faust. J’arrive à rien avec ce texte. Pourtant l’idée se tient. Mais j’ai rien de génial au bout des doigts. J’y arrive pas. Je jongle entre ce texte et un nouveau. Je prendrais bien une autre bière. Je regarde ma boîte mail. Confirmation du rendez-vous pour le job au Canada. Ça a l’air sérieux. Je reviens à mon texte sur Goethe. Un orage s’annonce, pour changer. Je ferme les yeux et m’allonge sur le matelas. Envie de dormir.
Le téléphone me réveille. Encore Mylène. Faut qu’elle se calme. Elle a que ça à faire, essayer de me joindre tous les jours. Elle sait pas qu’on est divorcé ? J’écouterais son message plus tard. Il est quelle heure ? Dix-huit heures. J’ai dormi, on dirait. Je constate que je n’ai pas de nouvelles de Nadia. C’est pas bon signe mais est-ce que c’est important ? Je regarde par l’œil de bœuf. Le ciel est gris, avec des trouées blanches. Les monuments à l’horizon sont gris sombres. Les toits, au premier plan, plutôt clairs, ou distincts. Il fait très chaud. Je transpire, ma chemise est trempée. C’est marrant les toits de Paris. J’ai toujours fantasmé à leurs propos. Sur l’intimité des gens, juste derrière ou en dessous. Sur des silhouettes que j’aperçois à travers certaines fenêtres, mais c’est plutôt rare.
J’ai tellement chaud, j’hésite à sortir. La perspective de descendre six étages, puis, finalement, de les remonter, m’empêche de bouger. Et puis rien à propos de Nadia, malgré une tentative de bipage. Donc pas de vraie raison de sortir. J’ai plus rien à boire ni à manger, et plus d’argent. Il est vingt heures. Comme le temps passe vite. Je me rends compte de rien. Des fois, j’ai l’impression que de ne rien faire, c’est pire que d’être très occupé. Dans mon deux mètres carrés au-dessus de Paris, j’ai l’impression d’errer. Finalement, j’écoute le message de Milène. Mon fils est mort, il s’est suicidé dans la journée. Machinalement mon regard traverse l’œil de bœuf. Un nouvel orage se prépare, avant la nuit. Une masse sombre couvre la moitié du ciel. Progressivement, je la vois s’étendre et prendre possession de tout l’espace au-dessus de Paris, entre nuit et orage. Une forte odeur d’humidité pénètre dans la chambre, malgré l’œil de bœuf toujours fermé. J’allume une petite lampe de chevet. Demain je sortirai. Après demain, j’ai rendez-vous pour le Canada. Ça me plait bien, ca. Comment sont les orages sur Québec ? Enfin une bonne chose. Je regarde le dessin érotique de Nadia. J’aimerais bien qu’elle soit là, mais on dirait que la journée se terminera comme la précédente, en eau de boudin. J’aimerais faire une trêve, avec tout ça, la faim, la chaleur, la pluie, avoir la paix, mais pour l’instant, tout ce dont je suis capable, c’est d’imaginer mon entretien pour le Canada. Partir, je crois que c’est ça qui est important.
La grêle frappe le carreau de l’œil de bœuf. Est-ce qu’il grêle aussi à Québec ? Est-ce qu’il grêle sur les ours polaires ? Je vais enfin quitter mon appart. Mon petit appart avec vue sur les Grands Hommes.


A la mémoire d’Aurélien

PRIX

Image de Automne 2014
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Ernest Fourachault · il y a
J'ai vu comme beaucoup les deux premiers du classement être lauréats du prix Automne, et moi , troisième, ne pas y être. Il y a eu des polémiques, c'est vrai. j'avais la dent sensible... Quand on est si proche de gagner, c'est rageant de passer à côté ! Mais : il faut savoir que mon texte, Il y a eu un orage, n'a pas été écrit pour Short, ni pour figurer dans un concours. Qu'il termine 3e, qu'il soit lu par 1000 et quelques personnes, me suffit donc au delà de mes espérances. Je suis très sensible aux différentes marques de soutient qui m'ont été adressées. Elles sont aussi un hommage, non à moi mais au sujet de mon texte. merci donc !
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Janou · il y a
Je me permets de vous contacter car j'aime beaucoup ce que vous écrivez, et je crois que vous avez été victime de cette dame. La victoire aurait du vous revenir.
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-coup-de-la-panne-2#comment-1722406659

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Sandra Bartmann · il y a
Ernest, je découvre bien tard ce texte subtil, émouvant, mesuré, qui m'a beaucoup touchée. J'ai voté même si ça ne sert plus à rien. Merci et continuez !
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Ernest Fourachault · il y a
C'est moi qui vous remercie de vos gentilles lignes ! je vous renvoie vers d'autres de mes textes en compét, Notament La foliophage, (texte hommage et plus leger), Une rose pour Vladimir, et surtout Les couleurs vraies. Merci de votre visite !
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Loame · il y a
je viens de découvrir cette oeuvre... ce chef d'oeuvre...
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Ernest Fourachault · il y a
Oh, merci Loane de ces quelques mots. Je ne sais si ce texte est un chef d'oeuvre, mais il est un drôle d'aboutissement, genre effet d'entonnoir. Il a été une nécessité. Je l'ai écrit en étant moi-même en retrait, et je suis surpris de l’accueil qui lui a été fait. C'est ca la littérature...
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Utilisateur désactivé · il y a
J'avais pas lu pas voté. Il n'est jamais trop tard pour certaines choses.
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Ernest Fourachault · il y a
Merci, Latuemouche(68). Effectivement, il n'est jamais trop tard pour remercier des lecteurs (lectrices) qui remarquent mon texte... Merci beaucoup, donc...
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Gaëlle Jean-Baptiste · il y a
BRAVO... Très belle nouvelle...
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Ernest Fourachault · il y a
Merci Louise, de votre passage ! Si le coeur vous en dit, j'ai une autre nouvelle en compèt ici, Les couleurs vraies...
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un rythme rapide, une atmosphère lourde, presque étouffante...
Un très beau texte. Touchée... je vote.

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Ernest Fourachault · il y a
Merci, Zalma, de ces quelques lignes. Je ne sais pourquoi l'architecte de cet immeuble haussmannien n'a pas inventé l'oeil de boeuf qui s'ouvre, il aurait gagné tous les concours Lépine à suivre.
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Gil Nathan · il y a
Mon vote avant qu'il ne soit trop tard ... Et bonne chance !
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Ernest Fourachault · il y a
Merci Sasha, de votre passage. On s'entasse, derrière l’œil de bœuf. Il commence à y avoir du monde. je vais le transformer en loft. Je prévois aussi une piscine d'intérieur et un écran géant de cinéma et un grand frigo pour les despés. Tout le monde est invité !
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Zabelou · il y a
Tu me réserves un fauteuil devant le home cinéma ?
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Ernest Fourachault · il y a
Il y a un fauteuil style réalisateur, avec montants en bois et dos en tissus portant ton nom, qui t'attend !
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Zabelou · il y a
Génial !
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Ernest Fourachault · il y a
Je ne sais quel film on visionnera... Le collectionneur ?
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Julien · il y a
J'ai beau regarder avec attention par l'oeil de boeuf je ne vois pas mon vote. Incroyable! Voilà un oublis honteux réparé. +1
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Ernest Fourachault · il y a
Merci de ta venue ! Une question précise ! avais-tu l'impression d'avoir déjà voté pour ce texte ? - Question a prendre au sens propre, sans arrière pensée !
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Julien · il y a
Non Ernest, Je ne l'avais même pas lu...Je suis passé à côté sans savoir pourquoi.
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