Il y a des jours comme ça…

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40 ans dans l'industrie, les machines et la robotique ça laisse des traces... et des interrogations ! Heureusement la découverte tardive de l'écriture me permet d'aller au delà d'une rude  [+]

C’est à partir d’une simple question posée par mon fils, que je peux situer le début d’une suite d’événements qui vont me conduire en garde à vue.
- Papa ?
- Oui, mon fils ?
- Papa... ça veut dire quoi enculé ?
- Heu... c’est un vilain mot mon chéri, faut pas dire ça.
- Alors pourquoi ce matin t’as dit que... heu... tonton Eric c’est un enculé ?
- Quoi ? Mais non voyons, je n’ai jamais dit ça...
- Si tu l’as dit. Parce que tata Sylvette elle...
- Tu as mal compris je n’ai pas dit ça... j’ai dit...
- Si tu l’as dit, même que tata Sylvette elle a fait «  oh non t’exagère »
- Non, j’ai dit que...tonton Éric a reculé
- Non, c’est pas ça que t’as dit.
- Bon, écoute, tu as mal compris, j’ai dit reculé. Maintenant laisse-moi tranquille, tu vois bien que je suis en train de jardiner
- Je vais demander à maman alors.
- Non Hugo, où vas-tu ? Reviens ! Laisse maman tranquille.
Et le voilà parti en courant.
Pour situer la famille, Eric est le frère de ma femme Virginie et le mari de Sylvette. C’est donc mon beauf. Un vrai beauf comme on les aime : vulgaire, misogyne, raciste, sans-gêne... Une caricature, quoi ! Le QI d’une huître dans un corps bodybuildé à la Kronenbourg. Il donne son avis sur tout et n’importe quoi, à renfort de coups de gueule et de rires gras. A part ça, il fait tout pour paraître sympa. Il est du genre à filer un coup de main même quand on ne lui demande rien... surtout quand on ne lui demande rien. Ce qui fait qu’habitant le même quartier, il débarque souvent à l’improviste. Je le supporte car ma femme n’ose rien lui refuser sous prétexte qu’il a été malade une partie de son enfance et qu’il est fragile. Comme si ça excusait sa connerie congénitale.
Quant à Sylvette, elle rime avec simplette. Elle s’exprime très peu mais elle est très à l’écoute des autres, même si sa naïveté ne lui donne pas accès à toutes les clés pour comprendre ce qu’on lui raconte. Elle est ce qu’on appelle une gentille femme et je l’aime bien. Je souhaiterais qu’elle s’impose plus face à son mari qui profite lâchement de cette gentillesse pour la maintenir sous cloche, l’empêcher de faire autre chose que de s’occuper de leur deux gamines. Il n’hésite pas à l’humilier en public, ce qui me met hors de moi. Et puis évidemment, Sylvette est cocue, elle est venue me le confier ce matin.
- Tu as traité mon frère d’enculé ?
Je sursaute. Absorbé par mes bulbes d’échalotes je n’ai pas entendu ma femme approcher.
- Mais non... je...
- Et tu as vu Sylvette ?
- Oui, elle est passée ce matin quand tu étais partie faire des courses.
- Tu ne me le pas dit ?
- Ben... si, je viens justement de te le dire.
- Ne joue pas sur les mots. Qu’est-ce que tu me caches avec Sylvette ?
- Mais rien voyons, elle est venue parce qu’elle s’est engueulée avec ton frère.
- Et bien sûr, elle vient t’en parler quand je ne suis pas là ?
Lorsque ma femme a cette tête-là, renfrognée, suspicieuse, il est difficile de lui faire entendre le contraire de ce qu’elle vous reproche. Je sens l’engueulade venir.
- Elle avait besoin de parler à quelqu’un...
- Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
- Elle s’est confiée à moi et si tu veux savoir tu n’auras qu’à lui demander...
Je me détourne pour me remettre au travail. Soudain, elle me sort d’une voix neutre :
- Tu couches avec Sylvette ?
- Hein ? Mais ça ne va pas ! T’es malade de penser un truc pareil.
Je ne m’attendais pas à une attaque de ce genre. Je comprends mieux la tête qu’elle fait. Je ne n’ai jamais été attiré par ma belle-sœur. Ou alors fugacement une ou deux fois parce que j’étais un peu bourré, mais ça compte pas. D’ailleurs tromper ma femme après huit ans de vie commune sans un nuage, sans que j’aie quoi que ce soit d’important à lui reprocher, est une éventualité qui ne m’a jamais effleuré. Le seul reproche que je pourrais lui faire c’est ce genre d’attitude suspicieuse, bornée, alimentée par une jalousie qu’elle se force de contenir la plupart du temps. Et là elle vient de se lâcher.
- Parce que tu trouves ça normal qu’elle ne vienne se plaindre qu’à toi ?
- Bien sûr, elle sait qu’elle peut me parler sans que je la juge. Ça te gêne ?
- Un peu, oui. Surtout si c’est pour dénigrer Éric.
- Ecoute, tu sais très bien comment est ton frère et ce que j’en pense alors, je t’en prie, ne viens pas me reprocher de compatir au sort de Sylvette...
- Quel sort de Sylvette ? Éric à ses défauts mais il ne ferait pas de mal à sa femme.
- Que tu crois !
Là, elle est scotchée. Elle bégaye :
- Mon... mon frère n’est pas un homme violent.
- Ah oui ? Parce que les insultes, l’humiliation, le mépris, ce n’est pas de la violence peut-être ?
Elle me fusille du regard avant de tourner les talons pour rentrer dans la maison.
Une fois seul, je soupire de soulagement tout en me disant que ce n’est qu’un répit. Je suis à la fois agacé par ma femme et désolé pour la pauvre Sylvette. Elle est venue me raconter ce qu’elle a appris des coucheries de son mari, comment elle est obligée de supporter ses mensonges et ce qu’elle appelle son caractère, ce que je désigne plus justement par le terme de perversité narcissique. Et ça, Virginie ne veut pas l’entendre.
Je me remets au travail, l’esprit un peu perturbé. Etre soupçonné de tromperie en étant innocent est insupportable. Il va falloir des tonnes de patience pour ôter cette idée de la tête de Virginie.
On s’expliquera plus tard.
Quelques minutes passent et j’entends qu’on s’approche derrière moi.
- Tu m’as traité d’enculé ? Hein ? Tu m’as vraiment traité d’enculé ?
J’ai un genou à terre et en levant les yeux, Éric me parait un géant. Il fait une tête et trente kilos de plus que moi. Je sens l’embrouille venir. Son regard furieux ne me rassure pas du tout. Il est venu pour en découdre et ma position est très inconfortable.
D’accord je l’ai insulté mais pas en direct. Qui a bien pu lui raconter ? Mon fils ? Ma femme ? Pas Sylvette tout de même ?
- Tu sais que tu es un gros connard Antoine ? Tu montes la tête à Sylvette contre moi ? C’est ça ? Si jamais j’apprends que tu baises avec elle, je vous démonte la gueule à tous les deux. T’entends ?
S’il soupçonne que Sylvette le trompe avec moi, c’est que ma femme vient de lui raconter notre conversation. Il me saisit par le col, me redresse d’une main et me pousse brutalement en arrière. Je tombe à la renverse. Mon bras vient heurter la bordure en ciment. Une fulgurante douleur me remonte jusque dans le cou. Alors que je me redresse, je l’entends gueuler :
- C’est pas parce que tu es mon beauf que je vais pas d’éclater la tronche !
Bien sûr, la violence ne résout rien. Bien sûr, le dialogue est nécessaire. Bien sûr, j’aurais dû prendre sur moi. Mais bon, c’est lui qui m’agresse, non ? Du coup je mets tout mon cœur et ma rancœur dans le coup de poing que je lui balance au menton.
Ce que je regrette aussitôt car il s’écroule dans mes magnifiques plants de salade, ceux que j’ai réussi laborieusement à protéger des limaces et autres calamités naturelles. Alors qu’il se redresse, visiblement très surpris par ma réaction, je ramasse mon plantoir et le pointe vers lui dans la position de l’escrimeur. C’est à cet instant précis que ma femme apparaît pour crier:
- Arrêtez, mais arrêtez tous les deux !
Elle s’interpose entre nous et se tourne vers moi
- Mais ma parole, tu es complètement malade Antoine.
J’essaie vainement d’expliquer la situation sous ses invectives. Peine perdue. Elle me hurle dessus tout un tas de reproches dont certains n’ont rien à voir avec ce qui se passe. Eric fais un pas en arrière en se massant le menton. Comme souvent Virginie prend la défense de son frère.
Sylvette apparait à son tour au coin de la maison, les bras aux poings serrés contre sa poitrine, avec ses deux filles et mon gamin en retrait. J’entends ma belle-sœur gémir. Pourquoi est-ce que je culpabilise ? Je me sens tout à coup ridicule avec mon plantoir à la main, mes bottes en caoutchouc et mon tablier de jardinier.
- Je te laisse, dit Éric à sa sœur. Réglez ça entre vous, moi je vais m’occuper de Sylvette.
- Non, Éric, reste. Antoine va s’excuser.
Comment ça je vais m’excuser ? Il n’en est pas question. Il vient m’agresser chez moi et ce serait à moi de m’excuser ? Je lui ai simplement rendu la monnaie de sa pièce. Match nul balle au centre.
Eric saisit Sylvette par le bras et la pousse fermement en direction du portail d’entrée, les deux fillettes trottinant derrière. Je capte dans le regard de mon fils de l’incompréhension et même de l’angoisse. Je m’approche de lui. Virginie s’interpose :
- Laisse-le. Ce n’est pas moment. C’est compliqué pour lui. Va faire un tour, ça va te calmer.
Elle est bien bonne celle-là, c’est elle qui crie et c’est moi qui suis énervé ? Mais elle a raison, il vaut mieux que je m’éloigne une heure ou deux, ça va me faire du bien également. On s’expliquera mieux à tête reposée. Les propos colériques de la mère ont dû sérieusement écorner l’image du père.
Je tombe ma panoplie de jardinier et monte dans ma voiture. Je prends une minute ou deux pour me relaxer et décide d’aller voir mon pote Stéphane. J’ai besoin de parler.
Je roule dans l’allée jusqu’au portail ouvert. D’habitude je m’avance au pas avec prudence pour franchir le trottoir et m’engager dans la rue, la haie du voisin me masquant la vue à gauche. Mais là, une petite seconde de manquement aux habitudes et je ne vois pas arriver ce cycliste du dimanche qui percute mon aile gauche et s’affale sur le capot de la voiture. Le choc me fait sursauter. Je descends du véhicule prêt à l’aider à se relever et à m’excuser mais il est déjà sur pied, visiblement sans mal. Il me gueule dessus :
- Tu peux pas faire attention, connard ! T’as failli me tuer.
- Holà, doucement, restons courtois. D’abord vous n’avez pas à rouler sur le trottoir,
- Je roule où je veux...
- Ah oui ? Ici c’est un trottoir et comme son nom l’indique c’est pour les piétons. La piste cyclable obligatoire est de l’autre côté de la rue.
- Je m’en fous, t’es en bagnole, c’est à toi de faire gaffe.
- Ah oui ? Estimez-vous heureux d’avoir percuté ma voiture. Si mon gamin de cinq ans était sorti à ce moment-là, vous l’auriez tué.
- Ho ça va, hein ! Moi, je me suis pris le guidon dans le ventre.
- Le pauvre homme ! Si vous voulez qu’on en arrive là, faisons un constat.
- Quoi ?
- Ben oui, vous avez éraflé ma voiture. C’est comment votre nom ?
Il reprend son vélo qu’il enfourche et donne un coup de pédale:
- Ouais, c’est ça. Va te faire foutre.
- Mais ne partez pas, moi aussi je peux être courtois. J’adore votre vocabulaire limité... Espèce d’enculé !
C’est vrai que j’ai attendu lâchement qu’il soit bien lancé pour l’insulter, remonter en voiture et partir dans la direction opposée. On a le courage qu’on peut. Deux fois la même insulte dans la journée alors qu’elle n’est pas dans mon vocabulaire habituel, je fais fort.
En route j’appelle mon pote qui me donne rendez-vous à la brasserie en bas de chez lui. Je me gare et le rejoins sur la terrasse où il m’attend déjà. On nous sert un demi et je me lance dans la narration de ce qu’il vient de m’arriver. Je n’ai même pas le temps de boire une gorgée, qu’une escadrille de pigeon nous survole et largue une fiente juste dans mon verre. Un précipité glauque sombre sous la mousse. Stéphane éclate de rire :
- Mon pauvre vieux, tu me dis que tu es dans la merde, hé ben, ça se confirme !
Je fixe mon verre sans rien dire. J’ai comme une drôle de sensation. Et si cette fiente était une virgule en guise d’avertissement ? Une petite blague pour me dire de me méfier car cette journée est loin d’être finie ? Je me tourne vers Stéphane :
- Tu sais quoi ? Je devrais aller me coucher. Aujourd’hui ce n’est pas un bon jour pour sortir.
- Tu as raison. C’est pour ça que le weekend je reste le plus longtemps possible au lit. On ne sait jamais ce qui peut te tomber sur le coin de la tronche. La preuve !
- Je commande un autre verre mais après je vais rentrer faire la sieste.
La serveuse me rapporte un demi. Je le lève, on trinque :
- Allez ! Santé !
Lorsque j’étais môme on disait « avaler par le trou du dimanche » quand on avalait de travers. Aujourd’hui on est dimanche. Coïncidence ou pas je m’étouffe à la première gorgée. Et vous savez quoi ? Les bulles c’est de la toile émeri. Je suis saisi d’une quinte de toux interminable. Mon pote fait ce qu’il peut pour m’aider à respirer, les autres personnes sur la terrasse y vont de leurs conseils. Taper dans le dos ou pas, se pencher en avant, en arrière... Au bout de quelques minutes, épuisé, je reprends un souffle chuintant. Je me suis fait peur. Stéphane me propose de monter chez lui me reposer.
- Non merci, je vais rentrer.
Ma voix éraillée est méconnaissable. Les sons m’arrachent la gorge. Je me lève, salut mon pote et retourne à ma voiture.
Jusque-là, on peut dire qu’il ne s’est rien passé de grave dans cette journée même si avec ma femme les choses sont loin d’être réglées mais je reste optimiste à ce sujet. Aussi lorsque je sors avec précaution du stationnement et que je m’avance sur l’avenue, je ne comprends pas pourquoi on vient m’emboutir à l’arrière. Ma voiture fait un bond en avant et vient percuter une barrière de trottoir. Sur le moment, abasourdi, j’essaie de comprendre pourquoi un véhicule s’est encastré dans le mien et surtout d’où vient cette lumière bleue clignotante. Une ambulance ? Des pompiers ? Un coup d’œil dans le rétro pour voir un airbag gonflé derrière le pare-brise du véhicule et un homme qui tente de s’en extraire. Un flic ! Manquait plus que ça !
Je sors et me retrouve face à lui :
- Vous avez déboîté sans clignotant, dit-il
- Hein ? Mais pas du tout. J’avais mis mon clignotant, il n’y avait personne quand j’ai déboîté, vous deviez rouler très vite...
- Non, non, non. Vos papiers !
Je sais j’aurais dû faire profil bas mais c’est plus fort que moi :
- Ah, non, on va d’abord faire un constat, vous m’êtes rentré derrière, vous êtes en tort.
- Vos papiers d’abord, allez hop !
- D’accord mais montrez-moi aussi les vôtres.
Surgit alors le flic passager :
- Il y a un problème Jérémie ?
- Monsieur souhaite voir nos cartes.
- Mais bien sûr. Monsieur veut aussi faire un constat, c’est bien ça ?
Je les sens mal les deux condés, j’ai l’impression qu’ils vont me la faire à l’envers. Je retourne dans la voiture récupérer mes papiers et un constat à l’amiable. Les véhicules arrêtés derrière celui des policiers commencent à s’impatienter à coup de klaxon. Je leur dis de ma voix éraillée :
- On gêne tout le monde dans la rue. Vous pouvez peut-être reculer...
- Quoi ? Vous me traitez d’enculé ?
- Hein ? Mais non voyons, j’ai dit...
- Si, si, vous m’avez dit vous êtes un enculé
- Non, j’ai dit vous pouvez peut-être reculer...
- Ben voyons !
Il se tourne vers son collègue :
- Allez Jojo, on l’embarque celui-là. Il vient de m’insulter
Il me saisit par le bras. Je me dégage et lui crie de ma voix déformée :
- Mais lâchez-moi. Je ne vous ai pas insulté.
- Oh là, tu te calmes toi. Tu vas nous suivre au poste.
- Mais, c’est pas possible, vous m’avez mal compris...
- Mais bien sûr ! Allez, ne fait pas d’histoire
- Vous n’avez pas le droit. Vous n’avez pas le droit de me tutoyer
Il me saisit à nouveau le bras, me le tort dans le dos et me plaque contre ma voiture.
Son pote arrive avec une paire de menottes:
- J’ai entendu comme toi. Il t’a vraiment traité d’enculé
- Mais pas du tout, je réponds plaintif
- TA GUEULE !
Ils me traînent jusqu’à leur véhicule, me poussent à l’intérieur et montent devant. Au moment où ils démarrent j’ai soudain une poussée d’adrénaline : ma voiture est au milieu de la rue, portière ouverte et clés sur le contact.
- Ma voiture. Vous n’allez pas laisser ma voit...
- Ferme ta gueule. On veut pas t’entendre
- Mais...
Arrivée au poste de police, on me fouille, on me confisque mes papiers, mon portable et on me jette dans une cellule au sous-sol. Certainement dans une cellule de dégrisement. Ça pue le vomi, les pieds et la sueur rance. Je suis sonné et j’ai des nausées.
Moins d’une heure plus tard, on me sort de la cellule et on me conduit dans un bureau où se trouve un policier en civil, les deux agents et, surprise, mon pote Stéphane.
Le policier en civil me dit :
- Bonsoir monsieur Marselan . Je suis le Commandant Brunello. Finalement on n’a absolument rien contre vous. Votre ami nous a apporté une vidéo de l’incident où on entend très bien que vous n’insultez pas mes collègues. Donc vous pouvez partir. Avec toutes nos excuses, bien sûr.
- C’est tout ?
- Heu...oui. Encore une fois je vous renouvelle nos excuses.
- Et le constat ?
- Pardon ?
- Ces... messieurs ici présents me sont rentrés dedans, je tiens à faire un constat.
Il jette un œil vers ses collègues et me fait un sourire carnassier.
- On va peut-être en rester là monsieur Marselan, vous ne croyez pas ?
Les enfoirés. Ils l’ont bien joué. Mais je n’insiste pas. Je n’ai qu’une envie, m’échapper d’ici. Je récupère mes affaires sans un au revoir, car il ne faut tout de même pas exagérer, et je quitte le commissariat avec Stéphane. Il me raconte comment il en est venu à filmer la scène et comment il a récupéré ma voiture. Me voilà rassuré de ce côté. Pendant qu’il me raccompagne en bas de chez lui, j’appelle ma femme. Elle ne répond pas et je laisse un message pour lui annoncer mon retour.
Stéphane me transmet la vidéo que je compte montrer à Virginie et je récupère mon véhicule. Je n’ai qu’une hâte rentrer chez moi au plus vite. Si je fais un bilan de tout ce qui m’est arrivé, je dois me rendre à l’évidence, cette journée pourrie est loin d’être finie. Je suis donc d’une extrême prudence sur le chemin du retour.
Il fait presque nuit et pourtant il n’y a aucune lumière à l’intérieur de la maison. Je me gare dans l’allée et referme le portail derrière moi. La porte d’entrée est fermée à clé et j’ai oublié de prendre la mienne en partant cet après-midi. Je cogne à la porte et appelle sans succès. Virginie est partie avec notre fils et elle ne répond pas au téléphone. Me voilà enfermé dehors, bel oxymore mais situation agaçante. Qu’à cela ne tienne, je fais le tour de la maison, récupère une bêche dans le cabanon de jardin et je casse un carreau de la buanderie. Tant pis pour les dégâts, je n’ai pas la patience d’attendre leur retour. Une fois à l’intérieur, je ne prends pas le temps d’allumer. Dans la pénombre je distingue, bien en évidence sur la table du salon près de la baie vitrée, une feuille manuscrite. Virginie m’annonce que Sylvette a avoué à son mari qu’elle le trompait avec moi. En conséquence, elle se réfugie chez ses parents et me laisse jusqu’à demain matin pour foutre le camp de la maison. Je suis abasourdi. Pour que Sylvette avoue un truc pareil, c’est que son mari a dû y aller fort. La menacer ou même pire. Je laisse un message à Virginie pour lui dire que tout est faux, que Sylvette ment, que tout ça est absurde.
Et puis, passé le choc, la colère me prend. J’ai toujours la bêche en main. Bien sûr, la violence ne résout rien. Bien sûr, le dialogue est nécessaire. Bien sûr, je devrais prendre sur moi. Mais je suis dans un tel état que je n’ai qu’une seule envie, c’est d’éclater la tronche de ce salaud d’Eric, car tout est de sa faute. Tout.
J’ouvre brusquement la porte principale, celle qui donne côté rue et me retrouve nez à nez avec deux hommes. Je saisis en une fraction de seconde la terreur qui les prend à me voir surgir une bêche à la main. Surpris moi-même, mon réflexe est de la lever avant de comprendre que ce sont deux flics en uniforme. L’un d’eux sort son arme, me pointe et crie :
- Lâche ça tout de suite !
- Il y a méprise, je...
- TA GUEULE. Lâche-moi ça.
Je pose délicatement la bêche au sol. Je n’ai pas le temps de me relever que le deuxième me saute dessus, me retourne et me plaque au sol. Je ne peux même pas parler tant j’ai le souffle coupé par son poids sur mon torse. Son collègue me passe les menottes dans le dos et me redresse. J’essaie de reprendre mon souffle et de balbutier que c’est une erreur mais l’un des flics me dit :
- Tu es seul ?
- Oui bien sûr mais...
- Ok. Madjid, tu le mets dans la caisse, je vais faire un tour dans la maison.
Le flic Madjid me pousse en avant jusqu’à leur véhicule au bout de la rue et me jette sur la banquette arrière. Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit. Il claque la portière et me laisse là, essoufflé et complètement désemparé. Par la vitre arrière je vois mes voisins sur le trottoir discuter avec les flics. Je crie pour les interpeller mais ils sont trop loin.
Dés que les condés reviennent, je leur dis qui je suis, que j’ai mes papiers, qu’ils peuvent vérifier.
- Ils sont où tes papiers ?
- Dans la poche de mon blouson.
Ils me fouillent. Quand je disais que cette journée est pourrie : j’ai laissé les papiers dans ma voiture fermée à clé et les clés ainsi que le portable, posés je ne sais où dans la maison.
- Mais je vous assure j’habite ici, je suis le propriétaire de la maison.
- Mais bien sûr. Tu casses une vitre pour rentrer chez toi, c’est logique, et tu menaces les gens avec une bêche quand ils te rendent visite. Ne te fous pas de notre gueule. Tu n’as pas de bol, on était justement dans le quartier quand les voisins ont signalé ton effraction.
Je pousse un soupir, j’essaie de me calmer.
- Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar.
Le flic nommé Madjid ricane :
- Le cauchemar pour toi c’est prochainement la case prison. Allez Fred, roule, on l’emmène au poste.
Je décide de me taire, de me laisser porter par les événements car je sais que le problème va finir par s’arranger. Pas celui avec Virginie, j’en ai bien peur. Pendant le trajet j’ai le temps de ruminer tout ça.
Arrivés au poste, je persiste dans mon mutisme. On m’ôte les menottes et on me place dans la même cellule puante que cet après-midi. J’interpelle le nommé Fred alors qu’il referme la porte :
- Le commandant Brunello est là ?
- Qu’est-ce que tu lui veux au commandant ?
- Il sait qui je suis.
- Ah, ah ! Je vois que monsieur connait bien la maison.
- Appelez-le s’il vous plait.
Il ne répond pas et remonte les escaliers. Une fois seul, je me plante au milieu de la cellule pour pratiquer quelques exercices respiratoires. Se concentrer sur du positif, observer un certain détachement pour ne pas céder à la colère ou à l’angoisse. Au bout de quelques minutes, je m’assoie en tailleur sur la banquette en béton et j’attends.
J’attends à peine une demi-heure. Le commandant en personne et le nommé Fred viennent ouvrir la cellule. Je reste assis à les regarder s’approcher.
- Encore une fois monsieur Marselan, je vous présente toutes nos excuses. C’est une méprise regrettable. Tout est arrangé.
Je reste assis, les bras croisés à le regarder droit dans les yeux.
- Vous pouvez sortir, me dit-il, allez venez !
Je ne bouge toujours pas et lui sors :
- Et mon constat ?
Il écarquille les yeux et balbutie:
- Mais de... de quoi vous parlez ?
- Du constat qu’on devait faire cet après-midi.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Allez venez, ne faites pas d’histoires.
Je prends l’autre flic à témoin :
- Vous savez que vos collègues ont percuté ma voiture et refusent de faire un constat ?
Le commandant me saisit par le bras, me pousse vers la sortie en me disant :
- Arrêtez maintenant. On a réussi à joindre votre femme. Elle vient vous chercher.
Virginie va venir me chercher ? Elle est bien bonne celle-là. Elle ne voulait plus me voir, c’est à n’y rien comprendre. Décidément plus rien ne me surprend. Sans un mot de plus, il me laisse sur une chaise dans l’entrée du commissariat où je n’ai que quelques minutes à attendre avant que l’interphone sonne. Après vérification, le flic à l’accueil laisse entrer ma femme qui se précipite sur moi. Elle me caresse le visage et laisse échapper quelques larmes.
- Je suis désolé mon chéri. Sylvette m’a avoué que tout était faux. C’est Éric qui l’a... secouée pour lui faire dire ce qu’il voulait entendre. Elle s’est enfuie de leur maison et est arrivée chez mes parents il y a une heure environ, juste avant l’appel du commandant. Je me rends compte maintenant que mon frère peut être violent parfois. J’ai été conne. Excuse-moi mon amour, excuse-moi.
Sans un mot je me lève, nous sortons et montons dans sa voiture.
Tout en conduisant elle me questionne sur la raison de ma présence au commissariat. Je ne réponds pas. Assis sur le siège passager, je fixe la route et conserve une attitude détachée. Je n’ai pas envie, du moins pour l’instant, de me lancer dans des explications.
J’ai un gros coup de fatigue. Les nerfs qui tombent maintenant que tout s’arrange. Je crois que je vais me taper un ou deux verres de whisky et ensuite aller me coucher sans manger. Demain il fera jour.
La porte d’entrée est entrebâillée. Les flics ne l’ont pas refermée ? Ou alors ? Je me tourne vers Virginie :
- Tu es repassée ici avant d’aller chez les flics ?
- Pas du tout, je venais de chez mes parents.
Je pousse la porte et allume le salon. Un vrai bordel ! Les tiroirs vidés, les étagères renversées, des affaires qui jonchent le sol. On a visiblement profité de la situation pour pénétrer dans la maison. Virginie pousse un cri, se tourne et se retourne en tous sens, la tête entre les mains
- On a été cambriolé Antoine! On a été cambriolé !
- Non ? Sans blague ?
- C’est tout ce que ça te fait ? Regarde-moi ça ? C’est une horreur !
Elle se précipite dans les autres pièces. Je l’entends crier « Mes bijoux ! Mes bijoux ! ». De retour dans le salon elle me dit :
- Tu sais quoi ? ils sont entrés par la buanderie en cassant un carreau.
Comment lui expliquer le coup du carreau ? D’un autre côté elle n’est pas obligé de connaitre la vrai raison et les assurances encore moins. Je me dirige vers le bar et me sers un verre de whisky que j’avale cul sec.
- Qu’est-ce que tu fais Antoine ? Tu crois que c’est le moment de boire ?
Je hausse les épaules et avale un autre verre.
Virginie, le visage défait, se plante devant moi et me dit :
- Mon chéri, je crois qu’il va falloir que tu retournes au commissariat.
J’ai vraiment besoin d’un troisième verre parce que... Il y a des jours comme ça...
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Image de Sarita MENDEZ
Sarita MENDEZ · il y a
Excellent !!
Image de Alraune Tenbrinken
Alraune Tenbrinken · il y a
Une JDM, grandiose, et qui en plus n'est même pas finie...
Image de Mitch31
Mitch31 · il y a
Merci Alraune. Je crois qu'on a tous connu ce genre de JDM, heureusement très rarement, une source inépuisable d'inspiration !

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