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Il suffira d'un cygne

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Gérald Truchot

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- Bonjour. Je viens livrer des fleurs pour mademoiselle Daphné Fuyssard.
- C'est moi...je...merci.
- Elles se garderont plusieurs jours dans un vase sous une lumière modérée. Et...joyeux anniversaire!


Benoît esquissa un sourire timide et présenta le bouquet. La jeune femme le saisit et dégrafa la carte accrochée sur le voile en plastique. Ses yeux butinèrent les mots fleuris. Encore. Et encore. Les cils papillonnaient. Chasser le mascara pour se charger de pollen. Le regard survola les pétales rouges et replongea dans la contemplation du rectangle de bristol. Vingt-quatre ans, vingt-quatre roses, quatre lignes. Benoît risqua un œil sur la signature, un certain Kevin. Un homme au prénom abrupt qui commandait les fleurs en nombre paire.


La jeune secrétaire louvoyait entre le rouge et le blanc, sa peau se colorait à chaque nouveau cap. Le souffle s’accéléra, les narines se dilatèrent. Les lèvres frémirent, susurrant les mots noirs sur fond crème. Il était presque seize heures en ce quatorze février. Le soleil s’attardait encore sur le profil de Daphné, révélant un léger duvet blond au-dessus d'une bouche en suspend. Benoît songea qu’il aimerait bien s’y poser une seconde ou deux. Il s'accrocha à cette idée puis lâcha prise. Dans sa chute, il tomba amoureux. Il sortit du bâtiment d’un pas alerte et se remémora sa dernière fulgurance.





Ce soir là, comme chaque mardi, son ami Christian l’attendait au Tonneau de Diogène, bar à vin snob d'un arrondissement à la mode. Après des années difficiles, l'établissement avait vu sa fréquentation exploser. Sa récente performance comme décor dans la dernière comédie rigolarde de Luc Tesson l'avait exposé à la faune philologue du tout Paris. On y parlait Tesson, bouteilles, Alain Kinder-Grötte et spaghettis. De préférence al dente.


Christian, meilleur ami par défaut de Benoît, patientait, assis derrière une table à échelle réduite, un ballon de Bourgogne à la main. Droit sur sa chaise, les jambes à l'équerre, il scrutait la danse du liquide violacé, guidant le pied du verre avec délicatesse.

Le jeune homme était un vestige des années universitaires de Benoît. Rencontré sur les bancs des amphis, côtoyé dans les cafét' et révélé aux soirées médecines, Christian ne vivait que pour sa sainte trinité : les femmes, le verbe et le vin. Il avait assouvit ses deux premières passions à la fac de lettres, lieu sacré où neuf étudiants sur dix étaient des étudiantes. Son physique avenant, couplé à la pénurie masculine, lui avait valut quelques conquêtes enviées ainsi que plusieurs pages dans la collection automne-hiver d’un catalogue de vente par correspondance. Après trois années, sa licence en poche, il quitta l'université. Son seul regret, ne pas avoir étudié l'œuvre de San Antonio, son auteur de cœur. En septembre, une amie de son père lui proposait un poste de vendeur en parfumerie. Il accepta sans hésiter, poursuivant ainsi son étude de la gente féminine. Et pour honorer son cursus, il relirait Suskind le moment venu.


Les deux amis n'étaient pas adeptes des introductions. Les formules de politesses, « Bonjour », « Salut » et autres « Ça va ? » étaient proscrites. Chaque nouvelle rencontre était la suite directe de la précédente. La conversation reprenait avec fluidité là où elle s’était arrêtée.


Benoît s'assit à l’équerre sur une chaise toute en courbes. les pieds posés à plat sur le carrelage, il se tenait droit comme une objection. Sa posture était une esquisse au fusain, dénuée de fantaisie. Face à lui, sirotant un vin materné en sol argileux, Christian paraissait léviter sur son siège. Son costume rendait les limites de sa silhouette incertaine. Un corps en suspension, une bulle de champagne qui refuse de lâcher prise.


Benoît orienta la conversation sur sa rencontre avec Daphné. Les roses rouges, le chiffre 24, les mots noirs, le prénom vertical. Il s'exprimait par groupes nominaux, assimilait des informations qu'il régurgitait par bribes. Sa pensée procédait par opérations simples, incapable d'extrapoler, d'enjoliver. Étanche à l'analogie, hermétique à la métaphore. Il évoluait au présent, sa personnalité fondée sur un passé fossile. Si austère, qu'il rêvait en noir et blanc.


Christian, d'une voix chauffée par l'éthanol, se lança dans un monologue bavard, destiné à son propre ego. Il pensait son ami incompatible avec le concept de couple, son cœur recouvert de téflon, rien ne pouvant y adhérer. Benoît, lui, prenait ces conseils pour un acte de bienveillance alors qu'il s'agissait de vanité. Christian préférait le vin rouge car le reflet de son visage sur le verre était plus profond. Discourir en se contemplant dans un Bourgogne vieilles vignes comptait parmi ses activités sacrées.


Il grappilla quelques mots à l'attention du fleuriste. Dispenser son avis s'accordait bien avec la dégustation. Il l'encouragea à revoir la secrétaire, jouer la carte de l'ingénu et faire l'impasse sur celle du petit ami. Il fallait être explicite mais subtil, direct et délicat. L'œnophile conclut son laïus, des tanins boisés encore frétillants sur la langue, avec une phrase à 12°:

"Tu dois lui envoyer un signe !"





Le lendemain, Benoît s'agitait entre bouquets de fleurs coupées et compositions florales. Il était seul sous la serre, baigné dans une chaleur ouatée, ses pensées paraissaient plus denses. Ses doigts voltigeaient, de tiges en pétales. A chaque coup de sécateur, un sentiment de légèreté l'envahissait. Après avoir confectionné ses commandes du matin, une douzaine de paniers aux teintes pâles, Benoît fouilla le fond d'un vieux sac de terreaux qui dormait dans un coin de la pièce. Il en sortit une vieille boite en métal émaillée qu'il fourra dans son sac à dos. Il quitta alors la boutique par l'arrière et démarra son solex sans prendre la peine de s'encasquer. Il chevaucha, les yeux plissés par le vent, jusqu'au boulevard Dessaix. Au numéro 15, il laissa son engin sur béquille et gravit deux par deux les marches jusqu'au troisième. Il frappa à la porte massive et entra sans attendre d'invitation.


L'appartement de tante Odile baignait comme toujours dans une atmosphère épaisse. Les tapisseries, héritières des années soixante-dix, exhibaient leurs motifs psychédéliques aux couleurs poisseuses. L'air était saturé d'odeurs compactes, dominées par la fumée de cannabis et des relents d'eau de parfum bon marché. Benoît se déchaussa et traversa le couloir principal pour déboucher dans le salon. A chaque visite bimensuelle, il s'étonnait des mutations que subissait la pièce. Les plantes vertes tombaient en cascades des meubles et étagères tandis que les piles de livres s'élevaient de façon chaotique, prenant racine sur le lino ou la table basse. Avalée par un sofa élimé, tante Odile finissait un joint un fixant le plafond. La fumée stagnait, s'accrochant aux coussins, trop lourde pour prendre de la hauteur. Ses yeux vitreux ne cillèrent pas quand son neveu déposa un baiser sur son front strié. Il respira, un peu, l'arôme de savon qui s'échappait du crâne et fila dans la cuisine. Il fouilla les entrailles de la bonnetière, vernie à l'huile de cuisson après de longues années de promiscuité avec la gazinière. Il sortit un grand bocal de verre et le déposa sur le plan de travail. Une poignées de feuilles étoilées se recroquevillaient sur le fond. Comme chaque quinzaine, le fleuriste déversa le contenu de sa boite métallique dans le récipient en verre. Les feuilles frémirent à la venue de nouvelles camarades.


Benoît fouilla ensuite le four. Comme d'habitude, le cake attendait. Brun, des flancs d'aspect lunaire, une croûte volcanique. Il gisait sur un plat rectangulaire au teint laiteux et dégageait une odeur de chocolat trop cuit. Benoît l'enroula dans un papier aluminium, le fourra dans son sac et quitta l'appartement. Tante Odile dormait.




A cet endroit du lac, la foret léchait presque l'écume. Une plage de galets séparait le vert et le bleu. Benoît suivait le ruban minéral, les pierres jouaient sous ses pas. Ses chevilles, victimes d'un déséquilibre constant, une sensation de réconfort dans chaque craquement. L'apaisement d'une habitude.


La trotteuse n'avait pas couvert un demi cadran que le fleuriste aperçut enfin l'animal. Il était debout sur la surface grisée. Les ailes gonflées, captant le soleil pour chasser l'humidité. Le cygne snobait le mammifère de toute sa hauteur. La ramure opaline renvoyait aussi bien les couleurs que l'indifférence. L'oiseau, parangon de grâce chez les empileurs de rimes, n'évoquait rien pour Benoît. Il trouvait la morphologie du spécimen déséquilibrée, court sur pattes, un abdomen gonflé à l'hélium, un cou sinueux et une bosse rugueuse en guise de front. Le fruit des amours acrobatiques entre un pigeon et un aspirateur.


Benoît décrocha un morceau de cake et le lança vers les pieds palmés. L'œil du cygne produit une petite étincelle et le bec plongea pour se saisir de l'offrande. Le cou se tendit et la gravité fit le reste. Benoît devina qu'une infime lueur venait de naître dans le regard gourmand. Il enchaîna les lancés. L'animal gobait sans s'accorder de pause, la lumière dans l'œil enflait.


Après une heure, il ne restait du gâteau qu'une petite moitié. Le cygne oscillait, d'une palme sur l'autre, en quête d'un aplomb fuyant. Benoît attendit l'immobilité. Puis, avec toute la délicatesse d'un fleuriste, il passa un collier pour chat autour du cou soyeux. Il empoigna la longe et exerça une  pression sur les cervicales. Le palmipède chancela et concéda les premiers pas d'une marche improvisée.


L'homme et l'animal suivirent le littoral, sans échange, les galets comme seuls témoins de leur excursion. Au loin, le soleil baillait en plein, son impudeur cachée en partie par un nuage éduqué. Sur la plage gémissante, la résolution du fleuriste tenait en laisse la résignation du volatile. Une chaîne alimentaire en nylon filé. Un lien qui unissait autant qu'il séparait. 




Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Benoît s'avança dans la pièce qu'il connaissait bien. Derrière lui, l'oiseau suivait, comme ces jouets pour enfants, serviles jusqu'au bout des roulettes. L'éclairage de tungstène qui baignait les murs ajoutait une teinte cobalt au plumage. Avec sa démarche mécanique et ses pupilles inertes, l'animal évoluait vers une version 2.0. Lorsque Agnès leva les yeux sur l'étrange équipage, elle pâlit à en faire rougir un cygne de honte.


  
" Tu as fait quoi ?"

Christian, les yeux écarquillés, posait sur son ami un regard halluciné que Miro aurait pu peindre. Il savait que Benoît était un marginal, un amputé du second degré. Une fois encore, avec la patience d'une marée, Christian expliqua le monde analogique et sensible. Une fois encore, Benoît se laissa porter. Il n'était pas équipé pour comprendre.

“ Mon ami, après ta dernière farce, il va falloir sortir le grand jeu. Fini les nuances, les subtilités, les demi-mesures. C'est quitte ou double ! Il ne te reste qu'une chose à faire...”



Benoît, l’œil inquiet, se déplaçait en crabe face au rayon droguerie. Les emballages plastiques rivalisaient de couleurs agressives et de symboles pour fasciner le client. L'éclairage cru rappelait celui d'un bloc opératoire où même les ombres étaient exclues. Une vague odeur de détergent flottait dans la rangée, masquant à grand peine les émanations de sueur de l'employé, concentré sur son réassortiment. Benoît patienta et le jeune homme à la chemise sérigraphiée quitta enfin son territoire, traînant dans son sillage un trans-palette à la peinture vérolée. D'une main hésitante, le fleuriste saisit une bouteille blanche, à la structure cannelée. Sur l'étiquette rouge en écriture capitale : Alcool à brûler.



“...C'est quitte ou double ! Il ne te reste qu'une chose à faire. Il faut lui montrer la passion qui t'anime, l'embrasement qui te consume. Tu dois l'allumer !”

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