Il s'appelle Papa

il y a
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Il s'appelle papa. Là, il me promène dans les rues du bourg, comme tous les jours parce qu'il faut me faire sortir comme on le fait pour un chien.
Papa. Il s'appelle papa et lui n'est pas du tout sûr que je le sais. J'ai bientôt seize ans, je ne parle pas, je ne bouge pas. C'est comme ça depuis toujours mais dans ma tête, j'écris ( je ne vois pas comment le dire autrement ). « Ecrire », c'est un mot que jadore, même s'il n'est pas pour moi. Je ne peux pas me servir de mes mains. Il est contraint de me donner à manger, lui ou les nombreuses dames qu'il doit payer pour faire tout ce qui est nécessaire quand il est au travail afin de gagner de l'argent pour moi, pour que je survive.
Une mère, je n'en ai pas. Précisément, elle est morte en me mettant au monde. Il paraît que l'accouchement a été très difficile mais je n'ai rien compris de plus.
Là, j'écris dans ma tête et j'adore ça, c'est la seule raison qui me donne envie de vivre. J'ai l'impression de posséder une capacité. Ils croient les médecins et les autres que je ne comprends pas ou si peu mais c'est faux. Pendant un long moment, j'aurais voulu qu'ils sachent qu'ils se trompaient. Puis maintenant, je suis habituée.
Aujourd'hui donc, papa me promène dans mon fauteuil roulant mais il s'arrête au bar et m'aide à boire un jus d 'orange car c'est mon anniversaire et qu'il tient à le fêter d'une manière ou d'une autre.
On a de drôles de rapports lui et moi. Surtout lui avec moi parce que, forcément, moi je n'existe que s'il est là. Il a des phases de grand amour à mon égard, des élans d'amour mais aussi, par moments, il me rejette complètement, il me déteste et il dit : « Quel boulet ! Mon Dieu, quel boulet ! Qu'ai-je fait, Seigneur, pour mériter ça ? Je la déteste ! Quelle horreur ! Quel boulet ! Quel boulet ! »
Je sens mon cœur défaillir, mon pauvre cœur, tout petit, si petit, que je ne pourrai jamais le partager. Papa, aime-moi, papa, aime-moi toujours, comme tu le fais parfois. Je le vois dans tes yeux quand ton élan pour moi t'envahit. Ton regard se mouille un peu, ton visage devient mélancolique. Tu t'approches de moi, tu me prends dans tes bras, tu m'étreins très fort, tu m'embrasses, tu m'embrasses encore. Merci papa de m'aimer ainsi de temps en temps.

La vie? J'ai une vie. Mais aujourd'hui, papa, tu me promènes parce qu'il le faut, comme il est nécessaire de faire prendre l'air aux chiens. Je sais que je l'ai déjà écrit mais ça me revient dans la tête car ça me fait tellement d'effet de n'être pour toi qu'une compagnie.
Moi aussi j'ai un animal, un chat. Je l'adore. Il est beau. Je ne peux pas le caresser car mes mains ne veulent pas. Parfois, c'est lui qui me fait des câlins en se frottant à moi.
Je voudrais bien un chien car il me semble que les chiens sont encore plus affectueux mais j'ai entendu papa discuter avec les aides-soignantes. Ils ont conclu qu'un chien, même un petit, ça pouvait être dangereux pour moi. Et comme je ne peux rien dire, je n'aurai jamais de chien.
Quand papa traverse le bourg avec moi sur ma chaise roulante, les gens nous regardent sans en avoir l'air et je suis sûre qu'ils s disent « qu'il est courageux cet homme ! Mesurons notre chance de ne pas être à sa place ! »
C'est ma vie ! Combien de temps de vie et pourquoi ? Emmurée, je suis emmurée !
Mes progrès, dans ma tête, je les dois beaucoup à la télévision. Je ne sais pas si papa l'a compris mais il laisse toujours le poste allumé pour atténuer la densité du monde qui nous sépare. Grâce à la multitude de progammes, j'apprends des quantités de choses. Je n'ai pas seulement une culture générale mais je sais beaucoup de choses sur le comportement humain. Il y a des tas d'émissions qui s'y intéressent et qui veulent nous faire avoir pitié de l'entourage de ceux qui ont des problèmes.

Papa!Papa ! Passe devant le camion de pizzas, oui, papa !
Voilà, depuis quelque temps, je suis comme tout le monde, même moi, j'éprouve des sentiments d'amour. L'apprenti du pizzaiolo, je le trouvre magnifique. C'est d'autant plus intense que je n'ai rien à espérer.
Une vie pourquoi alors ? Pourquoi je m'y accroche à cette existence ? Quelle lueur ?
Je ne suis même pas toujours triste. Il y a une étincelle en moi qui s'allume quelquefois. Il ne le sait pas lui, papa. Je l'entends quand il parle avec les aides. Parfois il prononce le mot « légume », il dit « elle vit comme un légume ». Pourtant il a toujours dit non aux instituts. Les médecins ont accepté qu'il me garde à condition que je sois sous surveillance en permanence. Des aides, des aides, des aides. Cela fait beaucoup trop de monde dans la maison d'autant plus que le changement est permanent. Il y a celles qui sont là temporairement parce qu'elles sont étudiantes, celles qui arrêtrent pour élever leurs propres enfants, celles qui n'en peuvent plus d'une activité semblable et qui s'en vont ailleurs.
Il en faut cinq par vingt-quatre heures. C'est inhumain mais, jamais, aucune d'elles, même parmi celles qui de toute évidence sont généreuses, jamais aucune d'elles n'a eu un geste de sympathie envers moi. C'est peut-être parce que mes lèvres ne sourient pas. Je ne suis qu'une chose. Elles mettent de la nourriture dans ma bouche comme elles remplissent leur voiture de carburant. Elles me lavent comme elles font le ménage.
Pas d'amour. Une vie sans amour. Papa non plus ne reçoit pas d'amour. Il est beau pourtant et courageux, il avait le droit d'avoir une autre épouse. Mais c'est trop lourd un homme avec une fille pareille. Pauvre papa ! Il vient tout juste d'avoir quarante-quatre ans. Je sais qu'un homme de cet âge-là a des tas de besoins, sexuels en particulier. Il fait comme il peut mon papa. Quelquefois, il regarde des films d'amour.
Mon papa. Notre vie ne vaut rien.Ton visage est triste, ton expression désolée.
Je ne peux plus souffrir ton désespoir. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à en finir. Achever ma vie pour que tu ne souffres plus, mon papa.
Mais comment faire ? Je suis tellement impuissante ! Je ne peux pas me servir de mes mains. Je dois trouver une idée. Si je ne suis plus là tu pourras vivre, mon chéri papa. Tu auras du chagrin en un premier temps , bien sûr. Ce sera ensuite comme une grosse décompression. Tant d'années avec un si lourd fardeau, ça fait couler des larmes. Tu n'échapperas pas cependant à cette logique récurrente «  Avec le temps, va tout s'en va ». Ce sera vrai pour toi aussi, mon chéri papa. Maman tu ne la pleures plus depuis longtemps déjà.
Après tu referas ta vie. Tu es jeune encore dans ce monde qui prolonge sans cesse l'existence des humains sans problème. Tu auras sans doute d'aures enfants, des normaux. Peut-être un seul car tu auras peur qu'ils naissent comme moi.
Papa d'amour, j'ai trouvé le moyen de disparaître ! Comme mon cerveau écrit et comprend, je l'ai convaincu de me faire quitter cette terre, j'ai imprimé très fort cette idée.
J'écris aussi plein de mots d'amour dans ma tête, pour toi mon chéri papa.

Merci pour ce petit bout de vie.
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Utilisateur désactivé · il y a
Le hasard m'a emmenée jusqu'ici, et ce texte bouleversant m'a séduite.
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Maud Garnier · il y a
Merci de lui avoir donné la parole pour une fois !...
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, triste, pleine de désespoir et d'angoisse,
avec une chute pleine de tendresse et de magnanimité ! Mon vote !
Une invitation à soutenir “Gros père Noël” si le cœur vous en dit.
Merci d’avance et bonne journée !

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Joëlle Brethes · il y a
De quoi réfléchir sur nos semblables qualifiés de "légumes" ou traités de "mal finis", ainsi que sur tous ceux qui prennent soin d'eux...
Merci, Claire, pour ce texte généreux et plein d'empathie...

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Drey · il y a
Magnifique ! Une merveille d'humanité ! :)
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Claire Doré · il y a
Si heureuse que l'on comprenne ce que je veux faire passer!
Je sais que tu la connais aussi cette jeune-fille!

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Camélia · il y a
Poignant et émouvant Claire...j'en ai les larmes aux yeux....
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Jean-Francois Guet · il y a
c'est joli mais lugubre à souhaits ... de quoi trouver que Mr Parkinson est un tourmenteur bien gentil
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Claire Doré · il y a
Et, oui! Je vois presque quotidiennement cette jeune-fille et son père! Toi qui a des idées en abondance, peux-tu me raconter la fin de cette histoire vraie qui me perturbe tant?
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Jean-Francois Guet · il y a
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Jean-Francois Guet · il y a
C'est une histoire sans fin car elle repose sur l'amour éternel qui lie père et fille, un amour pur et absolu ... si l'un part, l'autre suivra de peu en s'éteignant en douceur comme pour s'excuser d'avoir tant survécu

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