8
min

Il rêvait de mourir à Marrakech

564 lectures

91

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
J’aime pas les vieux. Justement parce qu’ils sont vieux. C’est plus fort que moi, ils me collent le bourdon. Déjà gamin, je refusais d’embrasser ma grand-mère. Et comme la vie est ironique, mon beau frère vient de me trouver un boulot dans la maison de retraite qu’il dirige. Un an que je suis au chômage, l’autre se ramène avec un sourire enfariné et un boulot sur un plateau. Manquait que le ruban autour. Ma femme a sauté de joie. Elle a dit : « Oh, Gérard, tu nous tires d’un mauvais pas, heureusement qu’il y a la famille. C’est un cadeau du ciel ! » Alors forcément je me voyais pas, après ça, refuser pour la seule raison que j’aime pas les vieux. Après tout, c’était qu’un détail. Alors j’ai remercié Gérard.

J’ai commencé le lendemain. C’était un poste à pourvoir d’urgence. À huit heures tapantes, j’étais dans le bureau de mon beau frère. Costume trois-pièces gris, crâne dégarni, petites lunettes rondes, il était parfait dans son rôle de directeur. Il m’a examiné, histoire de vérifier si j’étais présentable et il a attaqué tout de suite :
— Jean-mi, il vaudrait mieux me couper cette queue de cheval. Moi, bien sûr cela ne me gêne pas mais vois-tu, ça risque de choquer les pensionnaires. Et puis à ton âge, franchement...
Lui et moi, on s’est jamais beaucoup aimés. Et là, si j’avais pu, je lui aurais collé mon poing... Mais c’était pas le truc à faire et il le savait. Alors il a continué avec un petit sourire pincé :
— Tu sais, je fais ça avant tout pour Clarisse.
Clarisse, c’est ma femme et accessoirement sa sœur.
— Votre situation ne peut plus durer, vous ne pouvez pas continuer à vivre à quatre sur son salaire...
Ma femme est caissière dans un supermarché et c’est vrai que la paye qu’elle ramène est pas terrible !
Il m’a regardé dans les yeux et il a ajouté :
— Ne me déçois pas Jean-mi !
Si je m’étais écouté, j’aurais fichu le camp sur le champ après lui avoir dit tout le bien que je pensais de lui mais j’étais fait comme un rat. Deux loyers de retard, une facture de téléphone et d’électricité qui attendaient depuis un mois sur le micro-onde, une voiture qui refusait depuis quinze jours de passer la quatrième. Alors j’ai répondu, pas fier :
— T’inquiète pas Gérard, je te décevrai pas.
Il m’a expliqué que j’aurais un rôle polyvalent. En gros, il pouvait me demander tout et n’importe quoi : déboucher les chiottes, tondre la pelouse et aider les vieux à se lever de leur fauteuil.

Ensuite, il m’a fait visiter la maison de retraite. Côté bâtiments, y'avait rien à dire. C’était neuf et propre. Plutôt guilleret avec des couleurs vives sur les murs. Un peu comme la crèche où vont mes gosses. Par terre, il y avait des traits de plusieurs couleurs. Il m’a expliqué que c’était pour que les vieux se perdent pas. Le trait rouge, c’était pour le restaurant, le trait bleu pour le salon et les autres traits pour les chambres, orange au premier, jaune au second. Il m’a dit que ça pourrait me servir à moi aussi, pour me repérer les premiers jours. Quelques vieux tout gris étaient assis dans le salon. Un dormait devant le tour de France, deux autres jouaient aux dames. Une vieille qui lisait un livre a levé la tête à notre arrivée et a regardé mon beauf avec le sourire extatique du croyant qui voit une apparition.
— Alors madame Michaud, ça va la santé ? a-t-il demandé en parlant très fort.
Encore un truc que j’aime pas avec les vieux. Demandez-leur de leurs nouvelles et vous en prenez pour une demi-heure avant qu’ils aient fait le tour de tout ce qui leur fait mal. Et ça a pas coupé. Alors qu’elle en était à ses rhumatismes dans les jambes, elle s’est rendu compte de ma présence.
— C’est qui le petit jeune, là ?
— Un nouveau qui va travailler ici. Il s’appelle Jean-mi.
Pour un peu, j’aurais cru qu’il allait ajouter : « Dis bonjour à la dame ».
— En tout cas j’espère qu’il sera plus gentil que l’autre, je sais plus comment il s’appelait déjà... mais il était pas bien aimable.
— Mais oui, mais oui, a écourté mon beau frère. Vous allez voir, vous allez beaucoup l’aimer.
Après le tour du propriétaire, pendant lequel il n’a pas manqué de me présenter tous les vieux qu’il croisait, il m’a envoyé tondre la pelouse et nettoyer les fauteuils de jardin pour que les pensionnaires puissent sortir prendre l’air à la fraîche. Ça me convenait assez, tout seul dehors, avec le bruit de la tondeuse. Plus obligé de faire des civilités à personne.

Le soir, quand je suis rentré, ma femme m’a posé des tas de questions sur mon nouveau boulot, j’ai essayé d’avoir l’air content, c’est vrai que ça fait un an qu’elle fait bouillir la marmite toute seule.
— Quelle chance, Gérard nous a vraiment sauvés ! Il faudrait faire quelque chose pour le remercier:
Elle a répété ça cinq fois au moins au cours de la soirée. Quand j’ai eu vraiment du mal à respirer, je lui ai dit que je sortais retrouver mes potes au hangar. Elle a dit « encore » et je suis parti sans répondre.

Avec mes potes, on fait de la musique. Depuis quinze ans. Notre genre, c’est le hard rock. Bien hard. On n’ a pas vraiment le matos adapté, mais bon, on s’éclate quand même. Heureusement, on a le hangar de Marco, comme il est excentré personne se plaint jamais du bruit. Si j’avais un peu de blé je m’achèterais une guitare électrique toute neuve. Puis on voudrait aussi enregistrer un CD mais on est tous fauchés.

Mon deuxième jour de boulot, je l’ai passé à faire du ménage. La « préposée au nettoyage », comme dit mon beau-frère, s’est cassé la jambe, alors comme je suis polyvalent... C’est plus dur que le premier jour, parce que les vieux, ils viennent me faire la conversation, il y en a même qui savent déjà que je suis de la famille du patron. « C’est un homme bon, qu'ils disent, on a bien de la chance de l’avoir ». Hé oui, c’est la bonté personnifiée, Gérard, et en général, il aime bien que ça se sache. Une pensionnaire en fauteuil roulant s’est approchée de moi pour me demander de nettoyer les roues de son véhicule. Au moment où j’allais l’envoyer balader, mon beauf s’est approché en disant que je me ferai un plaisir de lui rendre service. Du coup, tous les vieux en fauteuil ont trouvé l’idée géniale et ils se sont mis à la queue leu leu pour que j’astique leurs roues. Déprimant ! Seul point positif de la journée : j’ai fait la connaissance de Candice. C’est une infirmière. On a mangé ensemble à midi. Elle adore le contact des personne âgées car elle trouve que c’est enrichissant. Ça l’empêche pas d’être bandante. Courte sur pattes mais avec de gros seins. Dommage que je sois marié et fidèle. Enfin ma fidélité, c’est plus par manque d’occasions que par réelle conviction. Je pourrais faire une exception.

Ma femme veut déménager. Elle trouve qu’avec les enfants, on est trop à l’étroit. Elle pense qu’on devrait devenir propriétaires. Depuis que j’ai trouvé du boulot, elle croit qu’on est riches. Elle veut changer la télé et même partir en vacances au bord de la mer tant qu’on y est. Moi, je voudrais une guitare électrique mais pour le moment je préfère ne pas en parler.

Ça fait une semaine que je bosse pour mon beau-frère. J’ai toujours pas coupé ma queue de cheval. Il me l’a fait remarquer. Je lui ai dit que j’avais pas le temps. Les vieux se sont habitués à moi. Il y en a un, surtout, qui semble me trouver particulièrement à son goût. Tout le monde l’appelle « Papy Jean ». Il doit bien avoir dans les quatre-vingt-dix ans. Il se pose sur sa canne et me raconte sa vie. La guerre de quarante, celle d’Indochine, sa femme morte écrasée par un bus en traversant la rue, ses deux fils qui le laissent crever là en attendant l’héritage. Moi, j’en ai rien à faire de sa vie mais ça me gêne pas vraiment non plus, ça fait un fond sonore pendant que je bosse. Je fais «  hum » de temps en temps et ça lui suffit. Quand il tient plus sur sa canne il s’en va. De tous les vieux, c’est pas le pire.

J’ai dit à ma femme que je voulais m’acheter une guitare électrique. J’aurais mieux fait de me taire. Trois jours qu’on se parle plus. Mais avant, elle s’est pas privée. Un égoïste, un minable, un raté. Sa famille avait raison. Elle aurait jamais dû m’épouser. Bref, c’était elle ou la guitare électrique. J’étais pas loin de préférer la guitare électrique mais il y a les mômes. Et eux, j’y tiens.

Du côté de Candice, c’est le calme plat. Gentille, souriante mais pas la moindre ouverture. J’ai acheté du parfum à ma femme en signe de réconciliation. On se reparle et on visite des appartements mais ils sont tous trop chers pour nous. La troisième vitesse ne passe plus sur la voiture.. J’ai coupé ma queue de cheval, mon beau frère m’a fait une avance sur salaire, les vieux sont toujours aussi vieux et, le soir, je fais de la musique pour oublier tout ça. On peut pas dire que je sois vraiment malheureux mais ma vie, je la voyais pas comme ça.

Un soir, le vieux qu’ils appellent Papy Jean m’a appelé dans sa chambre. C’était un samedi. Il devait être vingt-et-une heure. J’avais accepté de faire des heures sup' payées au black parce qu’une partie du personnel était en vacances.
— Entrez vite, il faut que je vous dise quelque chose.
Il avait l’air fébrile, le vieux. Il parlait à voix basse et faisait de grands gestes avec la main. Je lui ai dit d’appeler une infirmière mais il a pas voulu, il a dit que c’était moi qu’il voulait voir. Je suis entré en grommelant que j’avais pas que ça à faire et là, il a agité un papier.
— J’ai gagné au loto ! Les six numéros !
— Quoi ? Vous êtes sûr ?
— Oui, je viens de voir les résultats à la télé.
Il a mis la main sur son cœur comme s’il avait peur que ce vieil engin fatigué n’arrive pas à digérer la nouvelle.
— J’ai rien dit à personne. Je me méfie de tout le monde, ici. Et mes deux salauds de fils, je veux rien leur donner. Vous, je vous fais confiance, votre tête m’a de suite plu. Il faut que vous m’aidiez. Je peux pas aller tout seul au bureau de tabac. J’ai besoin que quelqu’un m’aide. Demain c’est...
— Dimanche.
— Ce sera fermé, mais lundi, lundi il faut que vous m’accompagniez. En attendant, je le mets là bien caché dans la poche de ma veste de pyjama. Et après quand j’aurais empoché le magot, je partirai d’ici. Et vous savez où j’irai ? J’irai à la Mamounia, à Marrakech. Vous connaissez pas la Mamounia ? C’est le plus bel hôtel de Marrakech. Je suis passé devant, y'a des années de ça avec ma pauvre femme. Je lui avais promis qu’un jour on irait tous les deux, mais bon, la vie en a décidé autrement. C’est là-bas que je veux mourir.
Il y avait ce vieux en pyjama rayé, qui se tenait devant moi appuyé sur sa canne. Il avait gagné le gros lot du loto. Il lui restait quoi, deux, trois ans à vivre ? Et il voulait aller claquer son fric dans un palace à Marrakech. Alors je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai pensé à l’appartement, à la télé, à ma guitare électrique, au CD qu’on voulait enregistrer, à ma femme qui voulait voir la mer et le rêve du vieux n’a pas fait le poids. Je lui ai pris sa canne, je l’ai forcé à se tourner et je l’ai poussé de toutes mes forces pour que son crâne aille cogner le bord de la commode. Il n’a même pas crié. Il est tombé lourdement sur le sol. J’ai pris son pouls. Il était mort. Le tuer avait été d’une facilité déconcertante. J’ai pris le billet de loto et je l’ai mis dans la poche de mon jean. Ensuite je suis sorti en courant pour demander de l’aide. C’est Candice qui m’a entendu la première. Elle s’est précipitée dans la chambre, a pris son pouls et a confirmé « il est mort ». Je lui ai expliqué que j’avais entendu du bruit dans la chambre et que j’étais entré. Elle a conclu d’elle même qu’il avait dû avoir un malaise et qu’il s’était probablement cogné contre la commode. C’était bizarre mais je n’avais pas le sentiment d’avoir commis un meurtre, il était si vieux. Il n’aurait même pas eu le temps de dilapider son magot. J’attendrais une semaine ou deux et puis j’irai encaisser le gros lot. Ils ont enlevé le corps rapidement pour ne pas déprimer les autres pensionnaires. Un peu plus tard, je suis allé boire un café avec Candice dans un bar. Elle était ébranlée par la mort du vieux. Moi, je regardais discrètement ses seins pendant qu’elle parlait.
— Pauvre Papy Jean, je l’aimais bien. Il était pas embêtant, il aimait bien parler. Il en avait vécu des choses !
Elle a soulevé sa tasse et a ajouté en souriant :
— Remarque, il perdait un peu la boule. Chaque samedi soir, il prenait à part un membre du personnel et il lui disait qu’il avait gagné au loto. La semaine dernière, c’était moi. J’ai vérifié, c’était un bulletin vieux de quatre ans. Il l’avait validé juste avant de rentrer dans la maison de retraite. Tout ça parce qu’il rêvait de mourir à Marrakech !
Elle a mis sa main sur la mienne et a ajouté :
— C’est tellement triste, parfois la vie !

PRIX

Image de Hiver 2017
91

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Arlo
Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
Image de TomDuval
TomDuval · il y a
J'ai adoré le cynisme de Jean-mi. La nouvelle m'a fait rire et m'a touché. La chute est bien dans la ligne de l'intrigue. Bravo.
·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Des que je l'ai découverte j'ai été fan de cette nouvelle au vitriol et j'avais voté pour. Sa place de finaliste est tout à fait normale. Un peu déçue qu'elle ne soit pas lauréate. Elle le méritait de par ses très nombreux atouts tant sur le fond que sur la forme.
·
Image de Sylviane Taquet
Sylviane Taquet · il y a
Votre nouvelle est bien menée, bravo !!! Je vous ai indiqué le lien pour ma nouvelle en compet ', cordialement -))
·
Image de Sylviane Taquet
Sylviane Taquet · il y a
en compet ' grand prix printemps 2017 : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/au-dela-du-quai
·
Image de Chantal de Montella
Chantal de Montella · il y a
c'est votre commentaire sur ma nouvelle?
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Ah zut!! j'ai fait la même tête que le héros de l'histoire!
hi hi...

·
Image de Chantal de Montella
Chantal de Montella · il y a
hé oui, mauvaise surprise n'est-ce pas?
·
Image de Vrac
Vrac · il y a
Série noire ! J'aime
·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Médiocre et malgré tout un chouïa attachant, votre anti-héros. Il est passé à côté de la vie et ça ne le fait guère positiver,- on le comprend. Et ça va continuer, mais avec en prime un mort sur la conscience.
Vous avez bien fait de faire de Jean-mi un narrateur paumé, cynique et désabusé. Cela donne un fumet de roman noir très agréable à cette nouvelle par ailleurs bien construite et bien écrite.
A propos de paumé, connaissez-vous mon poème sur un roi des ténébres pas à la hauteur, "Vampyr II" (http://short-edition.com/oeuvre/poetik/vampyr-ii-ou-le-vampire-de-senlis) ?

·
Image de Chantal de Montella
Chantal de Montella · il y a
Merci d'avoir pris le temps d'écrire ce commentaire!
·
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Un récit émouvant et bien écrit , mon vote !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème