6
min

Il rentrait chez lui

Image de Leeene

Leeene

4 lectures

1

Je ne me serais jamais douté qu’avant la fin du week-end, j’allais trouver bien plus que ce que j’étais venue chercher.

Cela faisait quelques semaines peut-être que j’étais en Espagne, et je m’étais très scolairement inscrite à des activités qui allaient me faire rencontrer de vrais espagnols, pratiquer des activités typiques du pays. Je ne voulais pas être une étudiante Erasmus comme les autres, qui ne traînait qu’avec d’autres étudiants Erasmus, qui ne faisait que boire et faire la fête. J’avais fait tout le contraire.

Je m’étais inscrite via l’université à des activités sportives régulières, qui étaient très abordables. Si pratiquer la sevillana était typiquement quelque chose qu’on apprenait à faire en Espagne, je ne m’explique plus aujourd’hui pourquoi j’avais aussi choisi le Tai Chi.

Au début de l’année, j’avais aussi opté pour un week-end dans une ferme, ou plutôt dans un ranch.

Je voulais renouer avec l’équitation, et je pensais que c’était le moment idéal pour découvrir la campagne des environs de Salamanque. Je ne sais plus comment je m’y suis rendue et si c’était très loin. Il devait y avoir un minibus, et la seule chose dont je me souviens, c’est que le retour avec les autres participants avait été très agréable, et que j’avais l’impression que je ne pouvais que les revoir, tellement nous étions devenus complices.

Je ne les avais jamais revus.

Une à deux heures de ballade à cheval étaient prévues chaque jour. La ferme était, je crois, dépaysante et magnifique. La nature autour, encore plus. Ça respirait le calme, et on s’y sentait bien. Les couleurs étaient magnifiques. Je me souviens qu’on avait mangé de la viande à la plancha, qu’on avait joué au trivial poursuit, et que j’avais répondu à beaucoup trop de questions. Alors les autres m’avaient charriée gentiment.

Ce que j’étais venu chercher, ce n’était pas de gagner au trivial poursuit. C’était une réconciliation avec le galop.

Cela faisait des années que je n’étais pas montée sur un cheval. Depuis ma sixième ou septième leçon d’équitation.

Mon père m’avait demandé ce qui me ferait plaisir pour mon anniversaire. Il m’avait offert dix séances d’équitation et la tenue complète pour monter à cheval. Elle était neuve. Il y avait la bombe, il y avait un caleçon à empiècements juste comme où il faut. Il y avait des chaussures à élastiques, noires, brillantes, en faux cuir. Il y avait aussi une veste cousue en quadrillage, pour ne pas que la doublure s’amasse et fasse des tas entre les deux couches de la veste. Il aurait suffit que je me tienne debout, habillée de la sorte, juste comme il fallait pour qu’on pense que j’avais des années d’expérience, tellement la panoplie était complète.

Les premières leçons étaient agréables. Je faisais connaissance avec le moniteur et sa jument, et je prenais progressivement confiance en l’animal, tout doucement. Je ne me souviens plus du nom de la jument, mais pourtant, je sens bien qu’il est resté quelque part dans ma mémoire. Celle-là même qui me joue des tours. Est-ce l’exactitude du souvenir qui compte, ou ce qu’il dit de nous au moment où on fait appel à lui?

J’avais été surprise de commencer par devoir mettre la selle et tout l’équipement sur le cheval avant de monter dessus. Je pensais naïvement que mes leçons allaient se passer entièrement sur le dos de l’animal, à tort. Mon moniteur voulait non seulement que je participe à la préparation de ma monture, mais aussi à son “déshabillage”, à son “bouchonnage”. Il m’avait même montré, je crois, comment fonctionnait les fers, et comment j’aurais sûrement un jour à m’en occuper aussi. Il me semble qu’il s’agissait d’en enlever la terre, ou quelque chose comme ça.

Je n’aimais pas bien m’occuper du cheval. Je ne sais pas si c’était par paresse, par crainte de prendre un coup, ou si je me sentais particulièrement bien sur le dos de l’animal. Toujours est-il qu’un jour, une autre monitrice est venue interrompre notre séance. Le moniteur était probablement en train de m’apprendre à faire des figures. Des voltes, ça je m’en souviens. C’était magique : mon pouce montrait une direction, le cheval tournait aveuglément. Il n’en fallait pas plus que ça. La jument comprenait mes moindres mouvements, je n’avais qu’à être claire et précise.

Ce dont je suis sûre, c’est que la jument était à la longe, et moi dessus. Mon moniteur avait reçu un coup de fil, ou bien un visiteur, et devait s’absenter un peu. Il a confié la longe à la jeune femme, en lui expliquant sûrement ce qu’il fallait faire, et il est parti.

Rapidement, la jeune femme a commencé à vouloir régler le comportement de la jument, à la tendre, et la jument qui était si souple, si douce, si patiente et si délicate dans les nuances de son écoute a commencé à se braquer. Elle est devenue nerveuse, et je n’existais plus. Tout ce qui existait était le conflit entre la jument et la jeune femme. La longe était devenu un instrument de pouvoir, de brutalité, de nervosité, le cheval était au bout, et moi j’étais dessus.

A force de piétiner, de stopper net, de repartir nerveusement, et d’être cernée par l’agressivité de la jeune femme, la jument s’est mise à bondir, à galoper. Cela n’a pas dû durer très longtemps, peut-être quelques secondes, trente au maximum. Mais quand la jument s’est enfin arrêtée, le lien entre nous avait été rompu. J’étais complètement terrorisée, et mes jambes tremblaient des deux côtés de la selle. Et je crois que je me suis tue.

Je ne me souviens pas ce qui s’est passé ensuite. Je n’ai plus jamais voulu y remettre les pieds.

En arrivant à “la finca”, ce n’était pas ce galop nerveux, ni cette petite fille tremblante que j’étais venue chercher. J’étais venue chercher un autre galop, une autre personne. Une jeune femme apaisée, qui n’avait plus peur de la vitesse, plus peur du risque, plus peur de voler sur le dos d’un animal.

Pourtant, la première ballade m’a extrêmement déçue. Les chevaux étaient tous amorphes. Quelqu’un avait dit qu’ils transportaient des touristes toute la journée, et qu’ils étaient “cassés”. J’étais désolée de participer à ce jeu dégradant. Les boucles en fer où on met normalement les pieds étaient disproportionnées, très grosses, très lourdes. Je me demande si ce n’était pas qu’après avoir cassé un cheval, on doit devenir plus brute avec lui pour qu’il avance. Ou peut-être encore que cela empêchait les touristes de trop leur frapper dans les flancs pour qu’il avance.

Rétrospectivement, je m’en veux énormément d’avoir moi aussi cogné dans les flancs de mon cheval pour qu’il parte au galop. Le galop dont je rêvais, le galop que j’avais prévu.

Je crois qu’à un moment, j’ai abandonné. Je me suis dit que de toute façon, ce séjour était une mauvaise idée, du moins, pour les chevaux. Et lors de la deuxième ballade, si j’étais contente d’avoir le même cheval, je me doutais qu’il ne se passerait rien d’autre. Et au début, c’est ce qu’il s’est passé. Le temps était sec et merveilleux, mais la ballade faisait mal aux fesses, et le jean ne fait pas le poids face à mon ancien costume de reine de l’hippodrome : les coutures s’enfoncent plus dans la peau à chaque pas du cheval, pour terminer par vous faire saigner. C’est horrible, un jean, pour faire du cheval. Surtout le deuxième jour, quand les coutures s’échinent à vous traverser la peau et les brûlures, quelle que soit la position qu’on adopte.

Nous étions partis en groupe, mais pouvions moduler notre allure, et avions quartier libre sur la fin de la ballade. C’était sans doute le dimanche, le soleil allait se coucher, et cette fin de ballade sonnait la fin du week-end. Nous allions rebrousser chemin, “ranger” les chevaux, et rentrer à Salamanque. Je m’étais un peu isolée du groupe, et je prenais le chemin du retour. Le soleil se couchait. La lumière était dorée et rouge. Magnifique à couper le souffle.

Et soudain, c’est arrivé.

Un galop souple, progressif, et le bruit. Le bruit des sabots qui claquaient sur le bitume de la route. Ce bruit qui remplissait la route, qui remplissait les champs, qui remplissait le village tout entier, et le monde avec lui. Il n’y avait que ce bruit, et il n’existait rien d’autre. Mes jambes épousant le ventre rond et détendu de l’animal. Je faisais corps avec lui. J’étais inondée par le bruit, par la lumière, et par la sensation de ne faire qu’un avec le cheval, qui me portait. Je n’existais presque plus. Nous étions légers. Nous étions fondus dans le paysage. Il n’existait rien d’autre. J’étais juste là pour en profiter, et pour vivre tout ce que je pouvais vivre.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Peut-être deux minutes. Mais une partie de moi y est encore. Une partie de moi sait que ce genre de moment s’imprime définitivement dans l’air, dans le paysage, comme une photo prise en filé : avec tous les instants compris en un seul cliché. Que dans le goudron résonne encore le bruit des sabots, que le coucher de soleil a emporté avec lui l’empreinte de cette scène, de ce moment. Qu’il existe et se rejoue éternellement, sans que j’y sois pour quelque chose, et sans que je puisse l’atteindre réellement.

Je n’avais pas compris pourquoi d’un coup, le cheval que j’avais monté auparavant, abruti par la répétition de sa tâche, était d’un coup devenu la créature la plus gracieuse du monde. Mais on m’avait expliqué après coup pourquoi il s’était animé.

Il rentrait chez lui.

*

Plus tard, le soleil s’est couché, le silence s’est fait, l’heure bleue est arrivée en ce qui m’a semblé être une fraction de seconde, et nous avons “rangé” les chevaux. Depuis ce moment, plus de dix ans ont passé, et je me suis souvent souvenu de la lumière, de la couleur du soleil, de la douceur de l’air, et du bruit. Du bruit des sabots sur le goudron. Du résonnement des sabots qui s’enfonçait dans le soleil rouge.

Ce midi, j’ai vu Séverine. J’étais submergée par les émotions, totalement découragée par les épreuves de ma vie. Je lui ai dit que je me sentais comme une girafe dans un monde d’éléphants. Je lui ai dit que je savais que ça allait paraître prétentieux, mais que j’avais l’impression d’être un cheval de course, un être capable du meilleur, mais tellement sensible, délicat, fragile, qu’il lui fallait être monté par un jockey d’exception, et que j’avais l’impression dans ma vie d’être montée par des paysans, qui n’avaient rien de mauvais en soi, mais qui étaient trop grossiers et me “cassaient”.

Je n’ai fait le rapprochement que ce soir avec ce galop au coucher du soleil.

Séverine m’a dit : “tu sais, moi aussi j’ai souvent l’impression de ne pas être à ma place dans la société. Mais j’ai pris la responsabilité de mon bonheur, et je me construis mon univers dans l’univers. Tu es la seule personne à devoir monter ton cheval de la bonne façon. C’est toi qui as les rênes.”

Et ce soir, je me dis que j’aimerais savoir me diriger, faire corps avec moi-même, comme j’avais fait corps avec le cheval cassé, brisé d’être trop monté par des touristes. Et je me dis que peut-être, ce serait possible.

Si mon chemin me permettait de rentrer chez moi.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,