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Il neige !

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Toutes les conversations ce matin blême, tournaient autour du temps, de la neige tombée durant la nuit, pas vraiment annoncée par les bourdons médiatiques qui font la pluie et le beau temps.

La surprise égayait les enfants qui courbaient l‘échine par les sacs d’école toujours trop chargés, car même à l’heure du numérique, la grande maison éducative n’était toujours pas à la page. les petites tortues marchaient « exprès » dans la neige, énervant les adultes pressés d’arriver au bureau en avance pour boire le deuxième café du matin.

Au bureau, le nez collé à la fenêtre j'admire le spectacle, bien qu’avant j’avais également pesté le temps de trouver une place de parking, les véhicules étaient mal garés, la neige avaient effacé les lignes de stationnement, certains d’entre eux avaient pris leur aise.

Ma tasse fumante dans les mains, j’observe ce phénomène illusoire qui transforme chaque objet, chaque mouvement, en une nuance unique, scintillante blanche ; les poubelles, les murs fendus, les voitures, tout repeint sous une couche opaline sur un univers noir d’une ancienne ville au passé industriel, avec comme vestiges, quelques cheminées de briques rouges « qui décrochent les nuages  » comme le chantait si bien le grand *Jacques. Ce paysage immaculé, me rend nostalgique, et mon cerveau m’entraîne dans les méandres sucrés d’une enfance dorée.

Je me replonge dans cette période bénie où, le cœur léger, je jouais dehors avec ma fratrie, en hiver ; Ça se finissait souvent en bataille de boule de neige, et en cris d'orfraie savamment distillés pour que maman ouvre la fenêtre et crie un « papa dort ! ».
Ce cri entendu pour la ixième fois dans la journée, nous stupéfiait, car même en chuchotant, elle faisait plus de bruit que nous tous réunis ; mon père devait être assommé de fatigue pour ne pas l’entendre.

Nous tous, garçons et filles, une fratrie encore unie par la sévérité bienveillante de nos parents, les us et coutume de gens bien élevés, le dimanche, les plus beaux habits pour aller à la messe, la semaine, des habits défraîchis qui se refilaient de l’aînée au plus petit.

De petites vies tranquilles, bercée par les fêtes qui jalonnaient l’année par le religieux, l’ordre, l’obéissance sacrée. Sacrée, elle l’était aussi par mon père qui n’avait pas besoin de lever la main, son autorité était naturelle, nous rendaient bien penauds quand il élevait la voix, ponctuée de « cré miyar de miyar » ; je suppose que c’était la contraction de « sacré milliard de dieu... » en patois Franc-Comtois, une grosse injure.

Au vu du nombre d’enfants, les aînés contribuaient d’une certaine façon à faire passer les consignes mais également comment les enfreindre ! Ils relayaient également, le plus souvent les corvées que les jeux, mais nous étions heureux, nous nous retrouvions autour d’une grande tablée à manger avec appétit, les repas préparés par maman, pot au feu, lapin au vin rouge, poule au pot ou au Riesling...

C’était un joyeux capharnaüm que notre père, élevé beaucoup plus sévèrement avait du mal à accepter ; Son père mangeait le fouet à côté de l’assiette, prêt à dégainer si l’un des nombreux enfants osaient ouvrir la bouche.
Maman avait connu plus d’amour et ce mélange de personnalité faisait une alchimie parfaite pour nous, elle tempérait la sévérité du père qui lui, nous inculquait le respect.

Les flocons virevoltaient, et la langue tirée, j’essayais de les attraper pour en connaître le gout, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, les moufles en laine rouge trouées et trempées, le cache nez dans le même état, j’entendais les rires de mes frères et sœurs.
Le cœur léger, nous avions entamé une bataille de boule de neige autour du périmètre autorisé de la maison qui était notre terrain de jeux.
Ce jour-là, mon père travaillait l’après-midi, nous pouvions hurler, maman ne nous rappellerait pas à l’ordre, et il avait aussi neigé.

Pour autant, nous n’avions pas le droit de quitter son champ d’investigation, autour de la maison et du précieux jardin où les cultures assuraient une bonne partie du panier de la ménagère, et donc, interdiction d’y pénétrer.
Nous avions envie de luger, mais aucune pente alentour, sauf celle du garage, 4 mètre « à tout casser ». L’unique luge construite par les mains habiles de mon père était faite pour la glace, et vu que la porte du garage était fermée, nous n’allions pas risquer de la défoncer, nous n’avions pas pensé que nos têtes auraient aussi pu également se fendre. Nous avions entre 5 et 9 ans, c’était là notre seule excuse.

Les aînés, qui eux, avaient le droit d’aller et venir ou bon leur semblait, « la bride rabattue », nous n’étions plus que trois à vouloir profiter de la neige, sans que notre maman nous perde de vue, du moins d’ici une bonne demi-heure. La notion du temps n’était pas pareil, tout semblait faisable dans un temps imparti, réglé par la nature, le lever, le coucher, les récrés, les vacances, et les corvées, la toilette, le rangement, l’école, la messe...

Alors, nous avions chipé un sac poubelle, et nous avons descendu une fois, chacun son tour cette pente, qui au bout, de cinq, était aussi lisse qu’un miroir, et nous glissions gaiement, ensemble sans même utiliser le sac.
Puis un appel de maman nous fîmes rentrer pour faire « les quatre heure », celle de la tartine de pain et du chocolat noir, un délice.

Le ventre repus nous continuions à nous occuper, c’est la chance des grandes familles, et il y avait toujours un jeu de cartes, et nous entamions une « bataille » quand il y avait la plus petite avec nous, sinon, c’était la belote, tout comme nos parents les samedis soir où des amis venaient rire à la maison.
Au village natal de mon père, c’était le rituel après la messe du dimanche, et nous, le petits, allions les observer dans le seul café attenant à la ferme, qui ne payait pas de mine, mais où les cris des mauvais perdant se confondaient à ceux des heureux gagnants, c’était tout un théâtre qui n’avait rien à envier à Pagnol.

Après l’autre rituel du passage au bain, bien au chaud dans nos pilous boutonnés, nous prenions le repas du soir, souvent sans notre père, il rentait quand nous étions déjà dans les bras de Morphée, enfin, c’est ce que les parents pensaient, nous, nous allions en catimini les observer, devant l’unique poste de télévision en noir et blanc.

Mais ce soir-là, nous n’étions pas tranquilles, nous savions que nous avions fait une bêtise à glisser sur la pente, nous savions que notre père n’aurait pas toléré, et que la voiture aurait du mal à remonter la pente.

Nous n’avions pas pensé aux conséquences, trop jeunes même pour espérer le dégèle d’ici le matin, les hivers dans ces années-là commençaient en novembre et finissaient fin mars.
D’autant plus que l’aîné d’entre nous n’irait pas se dénoncer, il avait habitude de « rapporter » à maman qui loin de le sermonner, d’une certaine manière l’encourageait, certainement pour avoir un œil attentif quand elle ne pouvait surveiller toute la tribu, affairée par les tâches ménagères récurrentes et quotidiennes « autant d’enfants ça fait beaucoup de travail » disait-elle fièrement à qui veut l’entendre, tout comme un soldat revenu du front !

Donc, pelotonnés dans notre lit, nous ne nous étions pas fait prier pour aller nous coucher, bien plus tôt que d’habitude, 7 h pile, avant «**bonne nuit les petits », seule émission que nous avions le droit de regarder.

Et c’est vers 20h30 que nous entendîmes un fracas dehors, suivi d’un chapelet de jurons presque aussi fort, nous n’avions pas pensé non plus que papa rentrait du travail à vélo, et qu’il descendait toujours la pente sur le vélo en freinant habillement.
L’écho de ses jurons nous arrivait de plus en plus clair quand la porte du garage s’ouvrir. Tout le temps que dura la montée des marches, notre père grondait, et nous ne rigolions pas !

Quand il ouvrit la porte qui donnait à l’étage où nous étions pelotonnés dans nos lits, dans la chambre, lits contre lits, nous retenions la respiration... et c’est à ce moment que nous entendîmes notre mère lui asséné un « chut, les p’tits dorment !».

Quelques années plus tard, nous en riions tous ensemble, même notre père, et notre imagination nous faisait voir le gag où il dévalait la pente et se retrouvait avec le vélo autour du cou, et pas un moment nous avions eu conscience qu’il aurait pu y perdre la vie !

L’insouciance de ces années à perdurer un temps, celui de l’enfance, de l’amour qui régnait dans la famille, avant que « les pièces rapportées » viennent semer la zizanie, ou enflammer les jalousies oubliées d’une fratrie aux âges différents, aux parcours différents, brouillant la réalité d’une époque, avec des points de vue diamétralement opposés.
Le repas dominical étaient de plus en plus animé, chacun avait sa version de « la vérité » sur tout, la politique, la religion, les extra-terrestres, les plus grosses voix étouffaient les plus ténues, et refaire le monde tous les dimanches me devint insupportable !

Mais que donnerais-je pour entendre mes parents, rire !

*Jacques Brel : chanson « Le Plat Pays » 1962
**https://fr.wikipedia.org/wiki/Bonne_nuit_les_petits

« Toute ressemblance avec l’intrigue et les personnage ne sont le fruit de mon imagination débordante qui puise les récits des familles, somme toute, bien ordinaires »
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Alain Adam · il y a
Je vote pour ce texte, resté discret malgré sa joliesse! Si vous aimez les alexandrins, je vous invite àune balade au bord de "l'ERDRE" en lice pour le prix Automne 2016... A bientôt entre les lignes!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelle délicieuse lecture qui nous fait vivre les bons moments de l'enfance. Les temps étaient durs mais le bonheur fait de petits moments de joie. Merci pour ce joli texte !
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