Il n' y a pas de mots pour dire le bruit du silence

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Eric LELABOUSSE, passionné de littérature et de voyages, d'histoire et de géopolitique, je suis enseignant en retraite depuis Juillet. J'ai aussi fondé et présidé un club de rugby-loisir en  [+]

Image de Printemps 2020

Le docteur de mon village m’a dit presque en riant que j’avais des vents dans la tête, il me l’a dit avec sa blouse blanche, ses petites lunettes dans son bureau où le parquet en bois craquait un peu et les grandes fenêtres poussiéreuses donnaient sur un jardin. Il y a beaucoup de soleil dehors. C’est mon mari qui m’a emmené vers lui. Mon mari dit que je ne peux plus m’occuper de notre fils, que je l’ai laissé seul à la maison pendant que j’allais n’importe où dans le village, en peignoir et que ce n’était pas la première fois, mais que cette fois-ci, ce n’était plus possible. Je n’allais pas n’importe où, j’allais dans les champs chercher des pommes de terre, avec tous ces Allemands, on n’a pas tellement à manger. Je ne crois pas que j’étais en peignoir, je crois que j’avais mon tablier. Il dit aussi que j’avais mon petit sac à main, celui que je prends quand je vais voir mes parents en train. Je n’avais pas ce sac à main, j’avais un panier pour les pommes de terre. Et puis, je ne vais plus voir mes parents, ils sont morts. Il dit aussi que j’étais en chaussons. Je ne vais jamais dans les champs avec mes chaussons. Il pleurait, mon mari. J’ai mal à la tête, il y a trop de vent. Je suis fatiguée, le vent me fatigue et me donne mal à la tête. Il m’a emmené à l’hôpital. J’étais trop fatiguée pour refuser. Mon mari m’a dit que j’aurais des médicaments pour soulager ma douleur et pour dormir. Alors, pourquoi il pleure, mon mari ?

Mon mari et une infirmière m’ont installée dans le dortoir. Mon lit est au fond. J’ai vu les autres dans leur lit. Elles ont l’air fatigué et des cheveux gris. L’une m’a souri, mais son sourire était idiot et ses yeux m’ont fait peur.. J’en ai vu deux qui étaient attachées sur leur lit. Leurs cheveux sont ébouriffés, il doit y avoir beaucoup de vent vers elles. Il ne faisait pas trop chaud. Mon mari a rangé les affaires dans la petite armoire. J’ai vu que mes chaussons étaient tachés de boue. Mon mari est parti rapidement. D’autres infirmières sont venues, sévères et aux gestes rapides, elles m’ont donné ma chemise de nuit et préparé les médicaments pour dormir. Elles ont fermé ma petite armoire avec un cadenas et ont pris la clé. L’une d’elles m’a dit que je verrais le médecin demain. Le vent se calme, j’ai sommeil. Je pense à mon petit garçon. Et à mes chaussons, je ne comprends pas pourquoi ils sont boueux.

Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi, mais je ne me suis pas réveillée dans la nuit. J’ai voulu dire bonjour à ma voisine, elle était bien réveillée mais elle n’a pas compris : elle a ricané puis elle a enfoui sa tête sous les draps. Les infirmières sont venues pour nous descendre au réfectoire pour le petit-déjeuner. Elles aimeraient qu’on se mette bien en rang par deux, mais certaines ne savent plus tellement marcher comme il faut. On s’assied toutes mais personne ne se parle. Il y a du vent dehors, j’ai peur que mon mal de tête revienne. On nous sert un bol d’une sorte de chicorée avec un morceau de pain bis et rassis. J’ai froid. On a toutes froid, même les infirmières sévères. Elles m’ont emmenée pour une douche rapide et moins que tiède, je dois aller voir le médecin en chef. J’ai mal à la tête, il y a du vent. Du vent partout. Mais pourquoi mes parents ne sont-ils pas là ? Quand j’étais petite, ma maman est venue à l’hôpital quand je m’étais fait opérer de l’appendicite. Je suis fatiguée et sans forces.

On m’emmène voir le médecin. J’ai passé mon peignoir et mes chaussons sales. Je reste debout devant lui. Il me pose tout un tas de questions, c’est trop rapide pour moi, j’ai à peine le temps de répondre et puis ce mal de tête revient. Le médecin me regarde à peine, il écrit beaucoup tout en me posant les questions. Puis il tend la feuille à l’infirmière qui m’a accompagnée. Je n’ai pas très bien compris ce qu’il disait, j’ai entendu des mots bizarres : délire, aliénation, schizophrène, asociale.... Il pense que je suis folle ? Je ne suis pas folle, j’ai un petit garçon et je suis mariée. Ma tante était folle, elle se promenait n’importe où dans son village, par n’importe quel temps et ne reconnaissait pas sa maison, elle se perdait tout le temps et petit à petit, ne reconnaissait même plus sa famille. Elle me faisait un peu peur. Et puis un jour, elle est partie à l’hôpital, je ne suis jamais allée la voir, mes parents avaient honte d’elle et peur de la contagion. Elle, elle était folle… Elle n’était pas mariée, elle n’avait pas d’enfant. On n’est pas folle quand on a un mari et un enfant. Je suis fatiguée et j’ai mal à la tête avec tout ce vent dans le bureau du médecin. Pourquoi mes parents ne viennent pas ?

L’infirmière m’a reconduit à mon lit et m’a dit de me coucher, de ne pas m’agiter comme ça. Elle m’a donné un médicament, je respire mieux. C’est peut-être parce que le vent se calme. Les autres me font peur dans leur lit, il y en a une qui crie de temps et temps et qui appelle on ne sait pas trop qui. Elle crie fort, personne ne vient, mais je vais dormir je crois.

Je vais aux toilettes, elles ne sont pas très propres, j’ai mal au ventre. Je ne sais pas si j’ai faim ou envie de vomir. Je ne sais pas trop l’heure qu’il est. Je retourne vers mon lit, mais les infirmières viennent d’ouvrir la porte du dortoir pour nous descendre au réfectoire. On est assises sur des bancs. Une m’a demandé mon nom, je lui ai répondu Yvette. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Solange, m’a demandé pourquoi j’étais là. Je lui ai répondu que je ne savais pas trop, que j’étais fatiguée, qu’il y a du vent qui me fait mal à la tête, que j’avais besoin de médicaments et qu’on allait me guérir. Alors, elle a ri, presque un hennissement et elle a lapé sa soupe. J’ai mangé la mienne et j’ai regardé les autres. Elles me font peur. Elles sont laides et sales, elles n’ont pas d’âge. On est sorties dans le parc accompagnées des infirmières, j’ai vu aussi des infirmiers qui fumaient dans les allées, ils semblaient rire. Une d’entre nous a voulu aller vers eux, les infirmières ont couru l’en empêcher, elles lui ont crié dessus, je crois que les infirmiers riaient encore plus fort. Je me suis assise sur un banc, j’ai regardé la pelouse, ça me faisait penser au petit jardin de ma maison....de ma maison ou celle de mes parents, je ne me souviens plus tellement ; je confonds un peu à cause du vent qu’il y a dehors. Je vois un petit oiseau, il semble léger dans le ciel encore bleu.

J’ai mal au ventre. Ce doit être à cause des rutabagas ou des topinambours, on ne mange que ça pratiquement et ça me fait mal au ventre. Hier, il pleuvait beaucoup alors, on n’a pas fait de promenade dans le jardin. Il doit être triste le petit oiseau de ne pas m’avoir vue. C’est comme ça que j’appelle aussi mon petit garçon : mon petit oiseau. Il s’appelle Georges mais j’aime bien l’appeler mon petit oiseau. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu. Il ne va peut-être pas venir à cause de la contagion, c’est mieux pour lui et je suis moins triste. Mais mon mari, pourquoi il ne vient pas ? Il doit avoir beaucoup de travail, certainement. Comme on n’est pas sorties, une infirmière a apporté des jeux de dominos. J’ai voulu jouer avec Solange, mais elle m’a dit qu’elle ne savait pas, ce n’est pourtant pas compliqué. Je suis venue avec le jeu vers une autre, je crois qu’elle s’appelle Yvonne mais elle faisait n’importe quoi en claquant fort les dominos sur le plateau de jeu puis elle a tout jeté par terre et s’est mise à pleurer. Une infirmière est venue et nous a disputées, que l’on faisait du bruit pour rien, qu’on se chamaillait pour rien et elle a confisqué le jeu. Yvonne a mis son oreiller sur sa tête pour ne rien entendre et moi je suis retournée m’asseoir sur mon lit.

Je ne sais pas si je m’ennuie ou si je me repose. Mais je suis fatiguée. Je ne sais pas tellement le jour que l’on est. Je sais qu’on n’est pas dimanche, car le dimanche matin, le directeur de l’établissement passe avec deux infirmières et il leur demande si tout va bien. Pourquoi il ne le nous demande pas à nous-mêmes ? Dimanche dernier, j’ai voulu lui parler, j’ai voulu lui demander quand j’allais sortir mais une infirmière m’a dit qu’on ne pouvait pas parler au directeur comme ça, qu’il fallait prendre rendez-vous et que ce rendez-vous soit accepté. Elle me regardait d’un air très sévère. Le directeur, lui, ne nous regardait presque pas, il regardait surtout sa montre. Je ne sais plus si c’est dimanche dernier ou l’autre encore avant. Je crois que c’est le chou qui me fait mal au ventre comme ça. Je regarde par la fenêtre, à travers les barreaux, le ciel est un peu nuageux ; les branches ne bougent pas, il n’y aurait donc pas de vent ? Et pourtant je le sens dans mes cheveux.

Ce matin, des gendarmes sont venus avec le directeur pour vérifier nos identités. L’infirmière a ouvert ma petite armoire et a donné au gendarme ma carte d’identité ; il a relevé son képi, a regardé mon visage puis la photo de la carte et encore mon visage et encore la photo et il a dit que c’était bon. J’ai voulu ranger moi-même ma carte, mais l’infirmière me l’a interdit et a refermé ma petite armoire avec le cadenas. Je suis allé aux douches pour voir mon visage dans le miroir. Je n’ai pas bien vu : le miroir est fendillé, sale avec des taches de rouille. Alors, je ne me reconnais pas tellement et aussi parce que mes cheveux sont en désordre à cause du vent.

J’ai mal au ventre, comme si j’avais une mante religieuse qui grignote mon ventre. Je l’ai dit à l’infirmière, elle m’a donné un verre d’eau avec du bicarbonate. Comme c’est amer, je lui ai demandé un sucre et elle m’a répondu : « Et puis quoi encore ? Pourquoi pas du miel aussi ? Tu crois qu’ils en ont du sucre, dehors ? ». J’ai bu le verre et je suis allé voir à la fenêtre : il n’y a personne dehors. Je n’ai pas compris. Alors, j’ai regardé les gros nuages comme quand j’étais petite et que ça me faisait rêver. Mais quand j’étais petite, il y avait moins de vent.

Ce matin, au fond du dortoir, Josiane et une autre se sont battues, elles se sont tiré les cheveux. Elles hurlaient, les infirmières n’arrivaient pas à les séparer. Elles ont appelé les infirmiers. Solange a mis son coussin sur la tête pour ne rien entendre, ne rien voir, pour se protéger. Les infirmiers les ont attrapées et les ont attachées sur leur lit. Je crois qu’elles ont reçu une gifle aussi. L’infirmière en chef leur a fait une piqûre. Je me suis cachée sous les draps, il y a moins de vent et j’ai pleuré. Pourquoi elle ne vient pas, ma maman ?

J’ai beaucoup dormi beaucoup trop, j’ai mal au ventre : il y a longtemps que je n’ai pas eu mon bol de soupe aux choux. J’ai mal au ventre comme s’il y avait un rat qui avance. Il fait nuit. Je me lève et regarde dehors. Il fait nuit noire, pas une seule étoile. J’ai peur comme quand j’étais petite et qu’il y avait de l’orage et qu’il y avait tant de vent. Il y a du vent dehors, d’ailleurs, j’ai mal à la tête. J’entends la porte qui s’ouvre. C’est l’infirmière pour sa ronde de nuit. Je vais vite me recoucher sinon, je serai punie et je n’aurai pas mon morceau de pain comme Denise depuis deux jours. Elle a été punie Denise parce qu’elle a souillé ses draps, elle n’a pas eu le temps d’aller aux toilettes. Les infirmières l’avaient emmenée laver ses draps à la buanderie au sous-sol. Elle a été deux jours sans pain, Denise.

J’aimais bien quand il jouait de l’accordéon, mon papa. Il jouait bien, il était beau. Je l’applaudissais en riant de toutes mes petites quenottes blanches. J’ai pensé à lui toute la journée et j’ai chantonné dans mon lit, ça calme mon mal de tête.
Je ne chante pas fort sinon on me dispute. Pourquoi il ne vient pas me voir, mon papa ?

Aujourd’hui, l’une d’entre nous qui s’ était échappée on ne sait comment a été ramenée par des gendarmes. Enfin, pas tout à fait des gendarmes parce qu’ils n’ont pas de képis, ils ont un grand béret noir mis sur le côté, un béret si grand qu’on croirait une pâte à tarte pas cuite. Ils ont l’air très sévères. Ils sont arrivés à plusieurs. Certains sont jeunes, ils n’ont même pas de moustache. Ils l’ont attachée sur le lit et ils ont crié : « C’est bientôt fini pour vous de toutes façons. » Je ne sais pas pourquoi ils vouvoient celle qui voulait se sauver, d’habitude, tout le monde nous tutoie, je ne comprends pas. Je regarde par la fenêtre, ils s’en vont et le directeur aussi et le médecin-chef aussi, ils ont tous leurs valises. Le ciel est gris et le vent se lève. J’ai mal à la tête et comme un crabe dans le ventre. L’infirmière en chef nous a dit qu’elle ne pourrait pas rester encore longtemps ici avec les autres infirmières et qu’elle nous montrerait où est la nourriture. Solange a mis son coussin sur la tête et moi j’ai appelé ma maman. L’infirmière me dit de me calmer et que ma maman viendrait sûrement. C’est la première fois qu’elle me parle gentiment depuis que je suis là. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là. Je suis fatiguée et le crabe me cisaille le ventre.

Aujourd’hui, j’ai pleuré parce que je viens de m’apercevoir qu’on m’a volé mon alliance. J’ai attendu que l’infirmière en chef fasse sa ronde. Elle ne me gronde pas, elle ramasse l’alliance qui est tombée au bord de mon lit. Il y a tellement longtemps que je ne me suis pas levée à cause de mon mal de tête. Elle le remet à mon doigt mais mon doigt est devenu si maigre ; c’est pour ça qu’elle est tombée mon alliance… Et puis, à quoi elle me sert mon alliance maintenant ? Je lui demande quand on va manger parce que j’ai un renard dans le ventre. Elle me répond que c’est pour bientôt et me serre la main avec gentillesse avant de s’en aller. Je sais que dehors il y a du vent et des nuages gris.

C’est la nuit depuis plusieurs jours. J’ai vu hier que je n’avais que des veines bleues sur mes bras et sur mes jambes. J’ai mal à la tête et mes cheveux tombent tellement le vent est violent. Il y en a de pleines poignées sur mes draps. Ils sont tout gris maintenant. J’ai une hyène dans le ventre. J’appelle dans le noir mais personne ne répond, ma peur et mes douleurs résonnent seules dans le vide. Je regarde le plafond. Il est rempli de nuages très noirs qui me menacent.

On estime à plus de 40 000 les patients des hôpitaux psychiatriques abandonnés à eux-mêmes dans des conditions ignobles par le régime de Vichy lors de la Seconde Guerre mondiale ; morts de misère, de solitude et de faim.

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Sylvianni · il y a
Une histoire poignante, racontant la détresse de ceux vivant avec la maladie mentale et avec du personnel qui n'ont guère d'humanité pour en prendre soin ( en cas de guerre ici) mais aussi dans bien d'autres cas. Mes votes assurément!
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Frédéric Nox · il y a
Bonjour Eric, je ne connaissais pas vos textes. Celui-ci est magistral. On en ressort quelque peu ébranlé... Bravo
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Eric diokel Ngom · il y a
Bjr si tu a du temps merci de lire la saga du Corona maniabb
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Jeanne · il y a
Un bouquet de cœurs Eric et tous mes vœux renouvelés.
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Anna Mindszenti · il y a
Un texte qui dénonce et qui touche aussi.
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SakimaRomane · il y a
Je reviens évidemment, c'est un formidable texte :)
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Nelson Monge · il y a
Un thème fort parfaitement porté par l'écriture. Mes voix !
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Cerise R. · il y a
C’est un texte édifiant ! D’habitude lorsque je termine une lecture, le cœur au bout des doigts je commente avec la plus grande spontanéité possible. Mais là...j’ai plutôt des hauts le cœur et je ne peux que vous dire MERCI et vous soutenir de mes 5 voix, moi qui reste sans voix devant mon écran qui m’a offert un récit terrifiant, porté par une écriture impeccable.
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Joëlle Brethes · il y a
Terrible récit fort bien mené... Bonne finale !
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coquelicot Coquelicot · il y a
mes 5 voix renouvelées pour ce très beau texte, d'une tristesse sans nom

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