Il n'est pas permis de tuer le chien pour sauver la queue de la chatte

il y a
14 min
1218
lectures
12
Qualifié
Image de Eté 2016
Solène raccompagna sa dernière cliente en portant le panier du chartreux, encore un peu ensuqué après sa castration. Une journée chargée, comme à l’accoutumé.
Un petit patient demeurait encore dans une cage. Elle connaissait bien son maître, Stéphane Russier, un expert-comptable. Il l’avait avertie qu’il sortirait tard du bureau.
Elle mit à jour son agenda sur son ordinateur, vérifia les rendez-vous du lendemain puis, après avoir contrôlé une nouvelle fois le rythme cardiaque du york, elle s’attela à du classement. Bruno, son associé, lui reprochait toujours son désordre et son goût pour l’improvisation. Malgré ses airs souvent bougons, elle aimait Bruno comme un ami, un grand frère et partageait avec lui plus qu’une collaboration professionnelle.
Elle travailla vite et efficacement et à vingt-et-une heures elle se décida à appeler au domicile de son client :
— Madame Russier ? Bonsoir, je voulais savoir si votre époux n’avait pas oublié Nestor.
— Ah ! Le chien ! Mon mari doit être encore au bureau ; ne vous inquiétez pas, Stéphane n’oublie rien. Il va arriver d’une minute à l’autre.
Madame Russier avait beau se vouloir rassurante, Solène voulait rentrer chez elle et quelque chose la gênait ; son client lui avait paru ailleurs ce matin lorsqu’il avait laissé le chien, lui d’habitude fort disert, commentant souvent avec drôlerie les nouvelles et rumeurs locales. Ailleurs... Peut-être même soucieux.
Elle composa le numéro de portable inscrit sur la fiche ; pas de réponse. Elle laissa un message, fit un détour par l’infirmerie pour poser une coupelle de croquettes et de l’eau dans la cage du petit animal, verrouilla les portes et sauta dans son pajero. Elle se surprit à sourire ; les réunions tardives du séduisant comptable étaient sans doute de belles excuses et sa femme avait tout l’air d’avaler de bien longues couleuvres !

Le lendemain, Solène trouva Bruno, blouse verte enfilée, charlotte sur la tête, concentré sur le réglage de la station d’anesthésie gazeuse.
— Tu as une opération ce matin ?
— Oui, une urgence : un pyomètre sur une rott. Peux-tu m’aider avant tes rendez-vous ?
Solène accepta sans hésiter ; sur ce type d’intervention délicate, il était préférable d’être deux.
Alors qu’elle se préparait, Clara, la secrétaire, l’appela :
— Madame Russier pour vous.
— Allo, ici Madame Russier ; je suis très inquiète, mon mari n’est pas rentré. Est-il passé chez vous pour récupérer Nestor ?
— Absolument pas. Le chien est en sécurité ici , mais pour votre mari il serait préférable d’appeler la gendarmerie.
Solène fronça les sourcils, repensa à ses observations de la veille et eut un mauvais pressentiment.
L’ablation de la matrice sur la chienne se déroula parfaitement et, après le départ de Bruno, Solène débuta ses consultations. C’est aux environs de dix heures qu’en raccompagnant un client, elle repéra le major planté dans un angle de la salle d’attente.

— Bonjour docteur.
— Bonjour Major, répondit-elle en réprimant un sourire ; peu de personnes lui donnaient du docteur.
C’était une fille du pays et pour tout le monde elle était Solène.
— Je vous dérange quelques instants ; nous avons une déclaration de disparition et il s’agit de l’un de vos clients.
— Monsieur Russier ?
— Oui, vous êtes au courant ?
— Son épouse m’a appelée ce matin, très inquiète.
— En effet et vous seriez la dernière personne à l’avoir vu hier matin.
— Il ne s’est pas rendu à son travail ?
— Non, pas de la journée. Auriez-vous remarqué quoi que ce soit d’anormal dans son comportement ou vous aurait-il confié quelque chose ?
— Non, il n’est resté que très peu de temps, a laissé son chien et devait le reprendre le soir.
— Très bien, je vous laisse ; si vous aviez du nouveau...
— Je n’y manquerais pas, Major.

Le vieux néon clignotait et n’éclairait que faiblement. Une cave ? Un appentis ? Il ne saurait le dire. L’endroit était chaud, humide, il entendait les bruits extérieurs : le vent, des aboiements. Il était assis sur un sol cimenté, les mains menottées à une vieille canalisation rouillée. Il ressentait une violente douleur aux cervicales et il pouvait à peine bouger tant ses genoux lui faisaient mal. Depuis combien de temps était-il là ? Visiblement drogué ou assommé, il avait beaucoup de mal à se remémorer les dernières heures. Il se rappelait avoir déjeuné avec Christelle et quitté la maison un peu plus tôt que d’habitude pour laisser le chien chez le véto. Après, il ne se souvenait de rien. Où se trouvait-il ? Kidnappé ? Pourquoi ? Par qui ?
Demander une rançon : ridicule. Ce genre de rapt concernait les enfants ou les milliardaires.
Le garder prisonnier en vue de sévices sexuels pour l’achever ensuite ? Ce sort était réservé aux jolies filles !
À mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, il se mit à étudier son environnement ; le tuyau où il était arrimé était de petit diamètre et en mauvais état : il serait aisé de le faire céder. Il lui fallait repérer la porte mais le fond de la pièce était plongé dans le noir. Peu importait, même si ses poignets étaient toujours prisonniers des menottes, il pourrait tenter à coups de pied de faire céder la serrure ; il n’entendait aucun son trahissant une présence humaine. Son cerveau fonctionnait vite et il n’avait pas l’intention de rester à la merci d’un fou.

Il se coucha sur le côté, prit appui sur le mur avec les pieds et commença à tirer en concentrant ses forces sur les muscles de ses avant-bras. Ses tentatives lui faisaient serrer les dents, une intense douleur dans les genoux lui arrachait des gémissements. Il transpirait sous l’effort et la chaleur ; cet endroit était une véritable étuve ! Il entendait un léger gargouillement venant du fond de sa prison, peut-être une fuite de robinet ; en nage, il pensa au moment où il pourrait se passer la tête sous l’eau, prit un nouvel élan, banda ses muscles et tira de toutes ses forces : il poussa un cri de soulagement et de douleur mêlés lorsque le tuyau céda. Il lui semblait avoir fait un vacarme étourdissant, il attendit, mais rien ne se passa.
Se mettre debout, vite, puis trouver la sortie avant le retour de son geôlier. Il ramena ses pieds sous lui et se redressa ; un élancement le fit se plier en deux et il retomba lourdement sur le sol : ce malade lui avait brisé les genoux ! Comment allait-il faire pour se traîner jusqu’à la sortie ? Le visage inondé de sueur, de larmes, replié en chien de fusil, il pensa se laisser aller. Puis l’instinct de survie reprit le dessus, il allait ramper et enfoncer la porte à coups d’épaule ; la rage décuplait ses forces et lui faisait oublier le mal. Il commença à se traîner sur le côté ; il progressait lentement, mâchoires contractées, le regard rivé vers le fond. Le bruit d’eau se rapprochait, le ciment devenait humide et il sentit une déclivité ; prudent, il se tourna et, avec les pieds, tâta le sol vers l’avant : une simple rigole. Il continua de glisser. Les sens en éveil, il lui sembla repérer un mouvement imperceptible. Il marqua un temps d’arrêt et fixa devant lui : ses yeux apprivoisaient lentement le noir et ce qu’il vit le tétanisa : une masse énorme, immobile, deux yeux qui le fixaient et une gueule à demi-ouverte munie de dents acérées. Stéphane poussa un hurlement, se jeta à l’arrière de toutes ses forces, se cogna la tête sur le béton, glissa dans la rigole et perdit connaissance.

Sa matinée de consultations terminée, Solène rentra déjeuner chez elle ; tout en sirotant son café, elle réfléchissait : la disparition de Stéphane Russier était troublante. S’il avait découché, il serait réapparu au travail ce matin, s’il avait eu un accident, on aurait retrouvé sa voiture. Cela lui donna une idée : Stéphane avait l’habitude d’aller courir près de l’étang le matin, ils en avaient souvent parlé. Il fallait vérifier.
Lorsqu’elle approcha des rives du lac, elle ralentit en passant devant chaque allée forestière. À la quatrième, elle repéra le Kadjar gris. Elle coupa le moteur et sauta du véhicule. Elle s’approcha, l’endroit était désert ; la portière du chauffeur était entrouverte, les clés pendaient au tableau de bord, un attaché-case était posé sur le siège passager. Elle l’ouvrit, il ne contenait que des dossiers professionnels. Elle mit la main dans la boîte à gants et en retira deux lettres ouvertes. En les parcourant, le sang de Solène se glaça :
« Tu vas payer... Sale temps pour les Don Juan... Souviens-toi de Mélina... ».

À la gendarmerie, le major la pria de s’asseoir d’un geste ample du bras. Elle lui présenta les lettres. S’il parût contrarié de ces investigations hors de toute légalité, il ne fit aucun commentaire.
— Bien, nous allons nous rendre sur place pour faire les constatations d’usage. Je vais également mettre un agent sur la recherche d’une Mélina qui aurait pu disparaître ou faire l’objet d’une agression. De votre côté, aucun appel ?
— Non, rien. J’ai laissé un message sur son portable sans succès. Avez-vous pu localiser son téléphone ? Son épouse n’a pu vous donner aucune information ?
— Non, pour le téléphone c’est encore un peu tôt. Quant à sa femme, elle ne paraît pas aussi inquiète qu’elle veut nous le faire croire ; il faut dire qu’avec la réputation de cavaleur de son mari...

Visiblement, le major ne prenait pas cette histoire très au sérieux. Solène décida de rendre une petite visite à Madame Russier, non sans faire un détour par la clinique pour récupérer le chien et affronter Bruno.

En se garant devant l’entrée, elle ne put s’empêcher de sourire en regardant le panneau : « Il n’est pas permis de tuer le chien pour sauver la queue de la chatte », puis en–dessous, plus petit, « clinique vétérinaire tous animaux ». Malgré son caractère parfois renfrogné, Bruno cachait une bonne dose d’humour. Il avait rapporté ce proverbe du Québec où il avait effectué une mission dans une réserve et avait commandé l’enseigne sans même en parler à Solène.
Lorsqu’elle pénétra dans la salle d’examen, Bruno nettoyait la table ; il lui lança un regard mi-irrité, mi-ironique : « rendez-vous d’affaires ou mignardises d’un godelureau ? ». Son ami avait le sens de la formule et un côté vieille France qui avait le don de la désarmer.
Elle rit, s’approcha, lui passa la main dans le dos et lui chuchota à l’oreille :
— Allez, ne râle pas ! Tu as presque terminé. Je prends le york pour le rendre à ses propriétaires.
— Ce n’est pas trop tôt. Il pète le feu, aboie sans arrêt et crée la panique dans l’infirmerie ; le vieux matou de Mémé Germaine est scotché au fond de sa cage, les yeux exorbités et la fourrure en porc-épic !

Rapporter Nestor à sa maîtresse était naturellement un prétexte. Solène voulait rencontrer cette femme, se faire une idée du couple qu’elle formait avec Stéphane. Lorsqu’elle sonna à la porte de la belle maison de l’expert-comptable, elle ne savait pas comment elle allait s’y prendre pour faire parler son épouse.
— Bonsoir, voilà Nestor ; il a bien supporté la petite intervention et devrait retrouver l’usage de sa patte dans les deux, trois jours.
— Merci. Entrez un instant. Un visage qui avait conservé sa fraîcheur d’adolescente, de longs cheveux châtaigne, une ligne impeccable et un large sourire, Christelle Russier était une très belle femme.
Elles pénétrèrent au salon, Solène posa le panier au sol et libéra le chien qui se rua sur sa patronne.
Celle-ci lui donna deux caresses du bout de ses ongles manucurés et lui intima l’ordre d’aller se coucher.
— C’est très gentil à vous d’être venue ; je suis complètement bouleversée, je n’ai toujours pas de nouvelles de Stéphane. Cela ne lui ressemble pas de me laisser si longtemps sans appeler.
— La gendarmerie fait le nécessaire vous savez. Votre mari avait-il des soucis récemment, vous paraissait-il inquiet ?
— Non, pas plus que d’ordinaire. Stéphane travaille énormément, il a ses amis du club de sport et pour le reste... Elle eut un sourire désabusé.
— Je voudrais vous poser une question, sans doute sans importance, mais avez-vous dans votre famille ou vos connaissances une Mélina ?
La lèvre supérieure eut un léger rictus, elle baissa les yeux et tapota légèrement un coussin.
— Pourquoi cette question ? lâcha-t-elle trop vite.
— Rien de spécial, mais j’avais cru entendre votre mari hier citer ce prénom au téléphone, alors qu’il attendait à la clinique.
— Non, je ne vois pas. Je vous sers un café ?
— Oui, merci.
Solène regretta d’avoir accepté, elle n’avait plus rien à obtenir de son entretien.
Pendant que la femme s’affairait dans la cuisine, elle scanna le salon luxueux, les canapés de cuir, les meubles de standing ; des papiers étaient éparpillés sur un bureau, elle en tourna quelques-uns, survola leur contenu puis, alors que Christelle revenait avec un plateau, subtilisa rapidement un feuillet et le mit dans sa poche.
Solène avait une impression bizarre. Christelle Russier se savait bafouée mais avait une bonne dose d’orgueil et d’amour-propre pour ne rien laisser paraître ; par ailleurs elle semblait sincèrement éprouvée par la disparition de son mari.

Une gifle monumentale lui fit reprendre connaissance. Il était appuyé contre le mur, ses mains avaient été détachées. Il leva les yeux et rencontra un regard bleu acier noyé dans un visage large, auréolé d’une tignasse de crins longs et raides.
— On reprend ses esprits ?
Une voix grave, profonde, des « r » roulés. Il ne connaissait pas ce type. Il avait beau chercher, il n’avait aucun souvenir de quand et où il l’avait rencontré.
Un coup de pied dans les jambes lui arracha un gémissement.
— Putain, que voulez-vous ? On se connaît ? hurla-t-il
— Pas la peine de crier, personne ne t’entendra. Ce que je veux ? Moi, rien. Tu es là simplement pour payer ta dette. Il ponctua sa phrase d’un rire sarcastique.
— Enfin, c’est quoi ce cirque ? De quelle dette parlez-vous ?
— Mélina, cela te rappelle quelque chose ?
Tout d’un coup tout lui revint : les lettres anonymes, les appels masqués sur son portable.
— Je vois que ça te revient !
— Que voulez-vous que je vous raconte ? Mélina, oui je l’ai connue. Une gentille fille. Nous avons eu une aventure de quelques semaines, et alors ? C’était ta petite amie ? C’est au nom de ton honneur de mâle bafoué que je suis là ?
Un nouveau coup tomba et le fit se plier en deux. :
— Fais pas le malin. Tu te souviens de ce qui lui est arrivé ?
Stéphane se souvenait, oui. Il murmura :
— Ce n’est pas ma faute.
Un direct sur la mâchoire fit gicler le sang.
— Tu vas le cracher oui, au lieu de gémir comme un gamin ?
Stéphane ânonna :
— Elle... Elle s’est suicidée.
— Elle s’est pendue parce qu’une ordure l’a mise enceinte pour la rejeter ensuite comme un déchet !
— Non, ce n’est pas vrai ; elle savait au départ qu’il s’agissait d’une relation sans lendemain et puis je ne savais pas pour...
— Pas l’ombre d’un remords hein ! Tu va avoir tout ton temps ici pour y réfléchir et crever à petit feu.
— Vous êtes taré ! Vous travaillez pour qui ? Sa famille, son crétin de frère ? Incompétent dans son travail, une vie sexuelle de ver de terre, cette branque aurait monté ce guet-apens ? Il...
Il ne termina pas sa phrase ; le type lui avait empoigné le visage, lui broyant les maxillaires :
— Suffit ! J’ai fait mon boulot. Je vais te laisser moisir avec ton codétenu. Ah ah... !
De qui parlait-il ? L’individu ramassa sa torche par terre et la braqua sur le fond de la pièce ; Stéphane, la respiration coupée, se figea : ce n’était donc pas un cauchemar, le monstre était bien là, toujours immobile, les yeux fixes. Un crocodile !
— Alors, il te plaît ? ricana le géant blond
— Vous êtes un malade ! Je ne suis coupable de rien ; des couples qui se séparent, il y en a tous les jours !
— Ce n’est pas mon problème, moi je fais le travail pour lequel je suis payé. Le ton était redevenu très calme, il articulait fortement les mots et le fixait droit dans les yeux.
— Maintenant, je me tire et toi tu vois si tu peux t’en sortir vivant. Comme tu l’as bien supposé, il y a une porte au fond qui donne sur un tunnel aboutissant dans le jardin. Tu vois, c’est facile ! Il faut juste que tu fasses ami-ami avec la jolie créature qui en bloque l’entrée. Stéphane l’écoutait, incrédule ; il sentait la panique monter et s’emparer de ses jambes qui se mirent à trembler. Il allait mourir au fond de ce trou, dépérir de soif et de faim s’il choisissait l’immobilité ou bien dévoré par le saurien s’il amorçait un mouvement.
— Bon, je te laisse, j’ai fait mon boulot ; on m’a payé pour te donner une bonne leçon mais je te laisse une chance, entre mecs hein ? Ah, une dernière chose, réfléchis vite car il n’a pas mangé depuis quelques jours, mais rassure-toi, ce spécimen n’avale jamais ses proies en une seule bouchée, il en arrache des morceaux et laisse pourrir le reste !
Le type se redressa, se dirigea vers un petit escalier en fer qu’il avala avec la souplesse d’un félin.
Puis la porte claqua, les serrures tournèrent et ce fut le silence.
Stéphane se retrouva dans le noir, la lueur blafarde du néon n’éclairant plus que par intermittence. Il fallait trouver une solution, vite. Attendre les secours sans attirer l’attention du prédateur était une possibilité : Christelle était sûrement folle d’inquiétude, la gendarmerie devait être à sa recherche, mais jusqu’à quand tiendrait-il sans se nourrir ? Ou alors affronter la bête mais le combat était inégal, il pouvait à peine marcher et ses forces diminuaient d’heure en heure.

Le lendemain matin, Solène décida de passer par le cabinet comptable pour glaner quelques renseignements. Une employée allait s’engouffrer dans le sas d’entrée quand Solène l’aborda :
— Bonjour, puis-je vous poser une question ?
La jeune fille, surprise, la regarda puis sembla la reconnaître car elle lui répondit, souriante :
— Si je peux vous aider...
— Je suis vétérinaire et j’ai en hospitalisation un petit chien depuis deux jours ; son maître est Monsieur Russier, je crois qu’il travaille ici ?
— Oui en effet, il s’agit de l’un des deux patrons du cabinet et..., elle eut une hésitation, en fait il est introuvable depuis avant-hier matin.
— Ah ! et connaissez-vous une Mélina ?
— Non, je ne vois pas
— Personne de ce nom ne travaille ici ?
— Non, quoique...
— Oui ?
— Il y a eu une Mélina qui avait fait un stage il y a quelques années ; c’était la sœur de Julien, un employé ici.
— Vous savez ce qu’elle est devenue ?
— Oui, il y a eu une histoire... Elle se serait suicidée ; son frère ne s’en est d’ailleurs jamais remis. Mais vous savez, se ravisa-t-elle très vite, Stéphane n’a rien à voir avec ce drame ! Monsieur Russier est quelqu’un de bien.
— Oui, merci.
Solène s’éloigna et ne sut que penser. Cette fille avait rougi en prononçant le nom de son patron... Amoureuse ?
Et ce frère, aurait-il voulu venger sa sœur ?

À peine fut-elle rentrée chez elle qu’une voiture de gendarmerie fit irruption dans sa cour.
— Docteur, je voudrais vous parler et mettre les choses au point. Le major attaquait d’entrée.
— Que se passe-t-il ?
— L’enquête sur une disparition est du ressort de la Gendarmerie Nationale. Vous êtes allée ce matin interroger un témoin au cabinet comptable, vous avez aussi dérangé Madame Russier hier. Malgré toute la considération que j’ai pour vous je suis obligé de vous rappeler à l’ordre. Ce n’est d’ailleurs pas très prudent de foncer tête baissée dans une affaire comme celle-là.
— Oui Major. J’ai senti Madame Russier si anxieuse que j’ai voulu l’aider. Bien entendu, je ne vous cache aucun élément lui répondit-elle en illuminant son visage d’un large sourire.
— J’espère bien, grommela le major, troublé.
— Votre enquête avance ? Avez-vous du nouveau ?
— Pas d’indice majeur. Vous avez compris que notre disparu était un cavaleur de première et que le frère de la petite dont il avait brisé le cœur lui voue une haine féroce ; il est en ce moment dans nos locaux et nous vérifions son emploi du temps. Par ailleurs, nous tentons de localiser le portable du disparu ; il semble qu’il émette toujours dans le secteur du Montaigu. Bon, je vous laisse mais... Pas d’imprudence n’est ce pas !
— Non, merci Major, À bientôt.

Le soir, à la fermeture, Solène décida de prendre la route du Montaigu. Elle avait emmené son chien, non qu’elle soit peureuse mais la compagnie de son fidèle berger la rassurait et puis Loukoum, plus que du flair, avait une intuition de ce qui était anormal, inhabituel.
Le lieu indiqué par le major n’était pas très éloigné du chemin forestier où l’on avait retrouvé la voiture de Stéphane Russier, sept kilomètres tout au plus. Du lac, la petite route montait en virages serrés jusqu’au pied du suc d’où s’écoulait une source de résurgence qui traversait la voie. Elle gara sa voiture sur le bas-côté et partit en reconnaissance. Elle marcha longtemps tout en surveillant les réactions de son chien. Dans ce secteur elle savait qu’il n’y avait que très peu d’habitations, un seul lieu-dit. Lorsqu’elle s’approcha des trois maisons, elle vérifia les noms sur les boîtes aux lettres. Elle en reconnut deux, des patronymes du pays, mais sur la troisième il n’y avait aucune étiquette. La maison était plongée dans l’obscurité et semblait désertée. Loukoum commença à renifler et à pointer les oreilles en avant ; ne souhaitant pas de faire repérer, elle le rappela. Sauf que Loukoum ne l’entendit pas ainsi et qu’il avança dans la petite allée, d’un trot décidé tout en roulant les épaules ; puis il stoppa net, renifla le sol boueux et se mit à grogner sourdement. Solène écouta, n’entendit rien. Mais le comportement du chien lui fit adopter une attitude prudente. Ils rentrèrent et elle appela la gendarmerie en priant l’agent d’informer le major de ses découvertes.

Le téléphone la réveilla au milieu de la nuit. Une urgence ? Elle n’était pourtant pas de garde.
— Docteur ? elle reconnut aussitôt la voix du major. Vous n’avez pas suivi mes conseils mais vos investigations ont considérablement réduit notre secteur de recherche. Nous avons retrouvé Stéphane Russier, affaibli, blessé mais vivant. Il est à l’hôpital et j’ai prévenu sa femme.
— Merci de m’avoir avertie Major.

Le lendemain, dans la chambre d’hôpital, Solène écoutait Stéphane Russier raconter sa sinistre mésaventure. On avait voulu lui faire payer le suicide d’une jeune fille cinq ans auparavant, une stagiaire que lui-même avait embauchée. Il était faible avec de graves blessures aux jambes mais rien de dramatique. Sa femme était à ses côtés et lui tenait la main.
Deux coups à la porte et le major entra :
— Comment allez-vous ce matin ?
— Mieux, merci. Vous et vos collègues m’avez sauvé la vie.
— Nous vous laissons récupérer. L’enquête continue, le locataire de la maison est en fuite, un étranger qui vivait là depuis deux mois. Nous avons totalement blanchi Julien, le frère de Mélina Vissac ; le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne vous porte pas dans son cœur, mais il n’a pas l’envergure pour monter une telle expédition.
— Connaît-on le nom du suspect et ses motivations ? glissa Solène.
Le major se tourna vers elle.
— Le mystère reste entier quant au kidnappeur. Son nom est simplement connu d’un voisin, il s’agit d’un étranger, un ressortissant d’Europe de l’Est.
Solène posa son regard sur Christelle, puis prit congé non sans avoir souhaité un bon rétablissement au beau comptable.

Sur le parking, le major lui confia :
— Il a un peu récupéré. Cette nuit, j’ai cru un moment qu’il était devenu fou ; nous l’avons trouvé hagard, la ceinture de son pantalon à la main, puant et avec de multiples blessures, mais surtout il déparlait complètement. Il parlait de crocodile, de dents énormes, de tête large et noire, des yeux foncés qui le fixaient... La peur, la faim devaient le faire délirer car nous n’avons rien trouvé de tel.
— Peut-être pas Major. J’ai lu encore tout à l’heure de la terreur dans son regard.
— Tout de même Docteur, une attaque de crocodile ? Il éclata de rire. D’ailleurs, il n’en serait pas ressorti vivant n’est ce pas ?
— De crocodile, non Major, mais d’alligator... Qui sait ?
Elle laissa le gendarme interloqué et sauta dans son véhicule. Elle voulait vérifier quelque chose. Pourquoi pas, après tout, la description de l’animal, la couleur, tout concordait ; il avait dû maintenir la gueule du saurien en la bloquant avec sa ceinture, les muscles actionnant l’ouverture des mâchoires des alligators étant très faibles, au contraire de ceux des crocodiles. Un mystère demeurait : son geôlier était-il intervenu pour subtiliser l’animal ? Un employé d’un cirque ?

Arrivée chez elle, encore dans ses réflexions, elle vérifia ses messages. Il y en avait un de Bruno : « y aurait-il un morceau de pain ce soir pour un pauvre célibataire à la rue ?» Elle rit et lui renvoya un SMS : « OK, dès que tu as terminé ».
Elle sortit la gamelle de Loukoum qui montra une oreille intéressée, puis se mit à préparer le repas.
Un peu plus tard, en attendant Bruno, elle sortit un billet d’un tiroir et le relut :
« Ok pour mardi matin à 8 H passerai prendre l’enveloppe le lendemain » Signé : un prénom slave.

12
12

Un petit mot pour l'auteur ? 19 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Polka
Polka · il y a
J'aime beaucoup les nouvelles : c'est compact et on attend la chute, qui a intérêt à être intelligente. Ici, c'est le cas. Bravo !
P.S. : "comme à l'accoutumée"... prend un E final.

Image de Mado
Mado · il y a
Très très chouette! :-)
Mais personnellement, je n'aime pas trop quand justice n'est pas faite... ;-)

Image de Nastasia B
Nastasia B · il y a
Très beau texte.
Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
merci Nastasia d'être passée me lire!
Image de Barbara V.
Barbara V. · il y a
J'ai d'abord été amusée par le titre, qui m'a conduite vers cette très bonne nouvelle ! J'avoue n'avoir pas compris la fin du premier coup moi non plus, mais ça m'apprendra à être vigilante dans ma lecture... Alors, Solène sera-t-elle seule détentrice de la vérité ;) ?
Mon vote !

Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
MERCI POUR VOTRE COMMENTAIRE ET VOTRE SOUTIEN
ECRIVEZ VOUS ,

Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
Merci de votre message. Eh oui Solène ne dira vraisemblablement rien ; il est préférable de garder le secret sur les histoires de couples... si l'on disait tout..!
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Bonjour,
Éclairez ma lanterne, je n'ai pas bien compris la fin...

Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
Bonjour,

Remontez au passage où Solène rend visite à l'épouse du comptable ; elle subtilise un papier... preuve que c'est bien l'épouse qui a organisé sa vengeance.

Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Ok...Effectivement, de là à refaire le lien avec le feuillet récupéré chez l'épouse,....
Merci d'avoir éclairé ma lanterne!

Image de Mado
Mado · il y a
Mais si voyons! C'est tout à fait évident!
Dans une "aventure policière", TOUS les détails comptent! ;-)

Image de J.M. Raynaud
J.M. Raynaud · il y a
ça pourrait bien cartonner ! Bravo Marie-Elise !
Image de Denis Lepine
Denis Lepine · il y a
beau texte, une belle histoire, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Belle histoire pleine d'intrigue et bien menée! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
Merci. Je suis nouvelle sur ce site. Je vais lire vos nouvelles bien entendu.
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Marie-Elise!
Image de Naliyan
Naliyan · il y a
C'est toujours l'épouse bafouée ! :) Intrigue bien menée!
Image de Marie-Elise
Marie-Elise · il y a
Merci. Je suis nouvelle sur le site. Ecrivez-vous aussi ?
Image de Naliyan
Naliyan · il y a
Bienvenue à vous ! Vous pouvez cliquer sur mon pseudo et Short vous conduira à ma page où sont exposé mes quelques et courtes œuvres ;)
Votez et commentez comme vous voulez.

Vous aimerez aussi !